Sale journée


Ce matin, les rues de la métropole ressemblent à une vaste patinoire. Les autos zigzaguent comme dans un jeu vidéo; les piétons se contorsionnent à l'instar d'équilibristes sur un fil de fer. Simon Allaire peste contre la météo en conduisant prudemment sa nouvelle Porsche. Tout marche de travers depuis qu'il a ouvert l'œil. Sa femme a refusé ses avances, prétextant une migraine carabinée qui semble ne jamais la quitter. Il s'est coupé la joue en se rasant. La domestique lui a servi un œuf au plat dont le jaune était crevé. Le petit Joël qui perce sa première dent n'arrêtait pas de hurler. Sa fille Arielle s'est montrée grossière parce qu'il lui a refusé la permission d'aller dîner chez des copains. Il a dû annuler sa demi-heure de jogging à l'annonce de cette température merdique. Ouf! Enfin arrivé sans avarie à l'intersection des rues où se dresse son immeuble (ça tient du miracle!), il attend que la lumière passe au rouge pour s'engager à gauche au feu clignotant, mais soudain que voit-il? Un véhicule fonce sur lui dans la voie opposée. Bangggggg!

Jack Brown a bien essayé de stopper, mais les roues de son auto se moquent de la pédale de frein; a peine a-il pu ralentir l'allure qu'il heurte la Porsche qui tournait le coin de la rue. Bon sang! Jack ouvre la portière et se retrouve face à face avec un individu à l'air courroucé. Face à face n'est peut-être pas le mot qui convient… car l'homme vient de glisser sur une plaque de glace et se retrouve étendu de tout son long aux pieds de Jack qui retient avec peine un fou-rire. Jack se penche pour aider l'homme à se relever mais ce dernier s'écrie :

— Lâchez-moi, espèce de crétin débile!

— Voyons, Monsieur, calmez-vous.

L'homme se lève prestement et continue sur sa lancée :

— Me calmer!!! Moi? Et c'est vous qui me dites ça. C'est insensé!

— Je suis désolé pour ce contretemps.

— Ça, c'est la meilleure! Désolé! C'est tout ce que vous trouvez à dire?

— Écoutez, ça suffit! Je propose de remplir un constat à l'amiable.

— Vous êtes un abruti à qui on n'aurait jamais dû délivrer un permis! D'ailleurs, ce permis, vous avez dû le gagner à la loto!

— Ça va! Ça va! Arrêtez votre cirque!

— Pardon? Je vous défends de me parler sur ce ton!

— J'en ai assez de vos engueulades. Nous bloquons la circulation. Tiens, voilà la police.

Jack fait un signe et la voiture balisée s'arrête. Les policiers remplissent un rapport et c'est ainsi que Simon apprend que son agresseur s'appelle Jack Brown. Quand il quitte les lieux, il ne peut s'empêcher de lancer à Jack :

— J'espère ne plus jamais vous revoir sur mon chemin, triple imbécile!

-o-o-o-o-

Il est treize heures cinquante de l'après-midi. Simon Allaire relit une lettre que sa secrétaire, Mélanie, vient de taper. " Qui m'a foutu une sans génie pareille! Encore deux fautes d'orthographe! Il faudra que je la vire! " Il place la lettre de côté et se concentre sur son prochain rendez-vous. Dans dix minutes, il rencontrera le président de La Maison Lebrun pour conclure une transaction juteuse. Il jubile car il tient plus que tout à finaliser la location d'un de ses centres commerciaux et que ce détaillant a offert de louer le dernier magasin vacant, par l'entremise d'un de ses agents. Les négociations vont bon train, mais Simon est certain qu'il obtiendra un meilleur taux de loyer s'il rencontre en personne le proposant. En effet, il y a des coups de pouce qu'il doit donner de temps à temps pour contrer la médiocrité de ses employés…

La sonnerie du téléphone le tire de ses pensées. Mélanie lui annonce que le président de La Maison Lebrun est arrivé. Il la prie de le faire entrer. Deux coups discrets sont cognés à sa porte. La secrétaire précède le visiteur :

— M. Jacques Lebrun.

Non, mais je rêve, se dit Simon, en voyant s'effacer Mélanie devant son cauchemar du matin. Jack Brown!


© 2009 — Ginette Tremblay



Source: Le village virtuel des 50 et plus
http://www.villagevirtuel.com/copains
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