Du Plomb dans la Tête


Il est cinq heures et demie. Je me lève en hâte, car je dois nettoyer les boxes et nourrir les chevaux avant que le car pour l'école passe me prendre à huit heures tapantes. J'ai faim, j'ai l'estomac dans les talons, car hier je n'ai pas soupé. Le bonhomme était saoul comme d'habitude, il avalait sa soupe avec de grands bruits de succion comme un gros dégueulasse, ma mère et ma sœur ne disaient mot. Il a fallu que je m'étouffe avec une gorgée de soupe et me mette à tousser; alors, la brute m'a aplati la tête dans mon bol de soupe; je suffoquais, je me débattais, ce qui l'a mis encore plus en colère. Alors, il s'est levé brusquement, m'a pris par le bras et m'a tiré en me disant : " On va te mettre du plomb dans la tête, mon p'tit crisse de morveux! " (C'est son expression favorite) Il m'a poussé près du poêle à bois et m'a fait mettre à genoux sur une bûche, les mains liées derrière le dos, avec défense de bouger. Je suis resté là pendant très longtemps et à chaque fois que je remuais les genoux et que le bonhomme s'en rendait compte, il me frappait avec une épaisse ceinture en cuir. Puis, de gros ronflements se sont fait entendre. Ma mère s'est approchée de moi, m'a délié les mains, m'a regardé tristement et m'a envoyé dans ma chambre.

Je n'ai pas le droit de déjeuner avant d'avoir terminé ma corvée d'écurie et c'est long. Alors, je fais vite car il m'est arrivé de partir à l'école sans avoir eu le temps de manger quoi que ce soit. Il faut que j'exécute mon travail soigneusement car il n'est pas exclu que le bonhomme passe vérifier si tout est impeccable et gare à moi, si j'ai fait les coins ronds. En entrant dans l'écurie, j'entends immédiatement Rafale qui hennit joyeusement, aussitôt suivi par quelques acolytes pendant que d'autres plus effrontés entrecoupent cette symphonie par leurs piaffement d'impatience, comme la percussion dans un orchestre bien huilé. " Là, là, calmez-vous ", dis-je, " vous aurez de quoi à vous mettre sous la dent avant votre serviteur. " J'ai du mal à avancer, mes genoux plient tout seuls. J'approche du boxe de Porto, mon préféré, un Quarter Horse alezan de huit ans. Je lui caresse le chanfrein en lui murmurant : " Good boy ". C'est mon meilleur ami. A lui, je dis tout car il est le seul à m'écouter. Maman ne dit jamais un mot plus haut que l'autre. Aline, ma petite sœur de cinq ans, a constamment un air effrayé et je suis certain que cette brute épaisse qu'on m'ordonne d'appeler " papa " lui fait des misères dans sa chambre la nuit.

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Nous habitons une grande maison sur une route rurale, à cinq kilomètres du village. Le bonhomme est cultivateur et il parcourt ses champs de 6 :00 à 18 :00. Il est fier comme un paon de ses récoltes d'avoine qui lui valent des prix d'excellence. Il est très respecté dans la communauté. Voyez-vous, il possède un visage à deux faces. Lorsqu'il fréquente ses amis, ses voisins et sa parenté, il plaisante, fait rigoler tout le monde, complimente tout un chacun, offre ses services à ceux qui sont en difficulté. J'ai même entendu dire qu'on lui avait déjà proposé de se présenter à la mairie. Pfffff! Il y a quelques années, il a vendu les quelques vaches qui lui restaient et a transformé l'étable en écurie. " Ça nous fera des revenus supplémentaires à peu de frais, je n'aurai qu'à mettre de côté du foin et de l'avoine de nos récoltes ", a-t-il expliqué à maman, un soir où il était en veine de confidence. Puis des gens sont venus mettre leurs chevaux en pension. C'est ainsi que Mme Deschamps a amené un magnifique poulain qui s'appelait... Porto. C'était à l'époque où elle était mon professeur de culture physique.

Je me souviens. Le lendemain d'un soir où le bonhomme avait cogné plus fort que d'habitude, j'avais des ecchymoses sur les jambes et comme je refusais obstinément de revêtir mes shorts pour le cours, Mme Deschamps m'envoya chez le directeur de l'école. Devant mon mutisme, ce dernier m'avertit qu'il était prêt à me garder en retenue jusqu'au soir et qu'assurément, je ne pourrais pas quitter l'école avant d'avoir donné une explication " satisfaisante " pour mon refus de participer au cours. " Des têtes fortes comme toi, on en vient à bout ici. " Alors, devant l'heure qui filait, je me suis dit qu'il valait mieux pour moi de m'humilier devant lui que d'affronter de nouveau les colères du bonhomme en me pointant en retard. Je lui débitai la scène grotesque qui avait eu lieu le soir précédent. Il demanda à voir les " preuves " de ce que j'alléguais. Lorsqu'il vit les marques sur mes jambes, sa figure changea du tout au tout. Il me demanda de l'attendre dans la petite salle attenante à son bureau. Je vis quelques minutes plus tard Mme Deschamps entrer dans le saint des saints. Quinze à vingt minutes après, le directeur et Mme Deschamps vinrent me dire de prendre le car qui retournait chez moi. Le lendemain matin (c'était un samedi), j'ai "mangé la plus grosse volée" de ma vie. C'est là que j'ai appris que tous les adultes étaient parties liées et qu'on ne pouvait pas faire confiance à aucun d'eux.

Dans l'autobus qui me ramène à la maison, je pense qu'il me faudra ruser pour ne pas que mes parents voient les résultats de mon devoir de Français… J'ai récolté un gros zéro pour ma rédaction. Le professeur nous avait demandé de décrire une partie de chasse. Alors, je me suis souvenu que le bonhomme m'avait traîné avec lui l'année dernière, en me disant qu'il allait " faire un homme de moi ". Je me suis mis à écrire sans relâche sous l'affluence des souvenirs de cet après-midi maudit. Les mots criaient pour sortir de moi et je les ai laissé couler comme le sang de ce lièvre qui a éclaboussé la terre lorsque la brute a pressé mon doigt sur la détente du fusil tandis que l'écho répétait sans cesse ses paroles : " Mets-y du plomb dans la tête "! La tête du maître lorsqu'il m'a remis ma copie en me prenant à part et en me sermonnant sévèrement, à savoir qu'il était honteux qu'un enfant calomnie son père! Qui ça, MON père? Je n'en ai pas, je n'en ai jamais eu et je n'en veux pas. C'est clair! Là, je chasse toutes ces idées de ma tête, car nous approchons de la ferme familiale et je trépigne d'impatience à l'idée de revoir Porto dans quelques minutes.

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Porto! Aussitôt que mon regard a croisé le sien, j'ai su que lui et moi, c'était pour la vie. Mme Deschamps était très amie avec le propriétaire de Salamande (une jument Paint Horse). Ils se rencontraient le soir et les fins de semaine pour faire de longues randonnées. Puis, cet homme a déménagé et Salamande partit pensionner ailleurs. Du coup, mon ancien professeur a espacé ses visites jusqu'à ne plus venir que très rarement. Un soir, le bonhomme a dit à ma mère qu'il avait hérité de Porto et qu'il le garderait pour accommoder les amis des pensionnaires qui voulaient les accompagner en randonnée, mais qui n'avait pas de chevaux, contre rétribution, il va sans dire! Moi, j'ai appris à monter Porto l'après-midi en revenant de l'école, juste avant qu'il ne revienne de sa journée de travail. Il ne faudrait pas que le bonhomme l'apprenne! Je le paierais très cher. Je rêve que je m'enfuis avec Porto, que nous chevauchons sans nous lasser jusqu'à atteindre un pays où les petits enfants sont heureux et où il n'y a absolument aucune grande personne.

Je selle vivement Porto, je n'ai qu'une petite demie-heure pour faire corps avec lui. Je me plais à penser que nous ne faisons qu'un. C'est divin. J'ai la tête dans les nuages et mes membres postérieurs me véhiculent à une allure vertigineuse. Je flotte, je suis heureux. Puis, à contrecœur, je retourne ma monture en direction de l'écurie. Mais que vois-je soudain? Non, c'est un cauchemar. Le tracteur du bonhomme est dans la cour et lui-même est là, à côté, arborant son air hargneux. Je n'ai pas le temps de descendre de selle qu'il me prend par la taille et qu'il m'envoie valser contre le mur de l'écurie. Il retire la selle avec des gestes saccadés, remplace la bride par un licou et pousse Porto dans l'allée. Je le vois avec horreur s'emparer d'un râteau et l'abattre à coups violents sur mon cheval. J'entends les hurlements de mon ami et des autres bêtes qui assistent impuissantes à cette boucherie. À la vue du sang qui tache la robe de Porto, je sens que quelque chose éclate dans ma tête. Je me rue vers la maison, j'entre en catastrophe dans le bureau, je prends le fusil de chasse, je le charge fébrilement et je m'élance à toute hâte vers le lieu du massacre. Je crie :

" Heille le malade, enlève tes sales pattes sur mon cheval "

Il stoppe net, me regarde avec incrédulité et se met à ricaner.

" Qu'est-ce que tu crois pouvoir faire avec ça, mon p'tit crisse de morveux? "

Je réponds du tac au tac, en appuyant le doigt sur la détente:

" Te mettre du plomb dans la tête ".


© 2009 - Ginette Tremblay



Source: Le village virtuel des 50 et plus
http://www.villagevirtuel.com/copains
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