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Première partie : " Il ne faut pas désunir ce que Dieu a uni. "
J'étais un homme heureux. On m'a dépouillé de tout, ma femme, ma maison, ma voiture. Le cauchemar a commencé il y doit bien y avoir six mois… Ce jour-là, mon fils David m'a annoncé que sa mère serait transférée dans une résidence pour personnes âgées. Je n'ai pas trop compris les raisons qu'il a invoquées pour expliquer cette catastrophe. Mathilde avait fait un court séjour à l'hôpital et maintenant qu'elle était remise, sa place était ici, avec moi. Je me souviens vaguement qu'il a parlé de stress. C'est un mot que les jeunes emploient à toutes les sauces, sans savoir de quoi ils parlent. La vie n'est pas très compliquée. Il suffit de rester en état de grâce et pour y parvenir, les règles sont déjà toutes tracées par notre guide, notre sainte mère l'Eglise catholique, la seule, la vraie, l'unique. J'ai 90 ans et à ma connaissance, je n'ai jamais commis de péché mortel. J'aurais beaucoup trop peur, car la mort peut venir vous chercher, à toute heure, comme un voleur. Qui voudrait passer l'éternité en enfer ? C'est long, l'éternité… Je vais à la messe tous les jours, je me confesse, je communie, je récite au moins trois chapelets par jour. Je suis en paix, car je sais pertinemment que je suis dans le droit chemin. C'est pourquoi j'ignore le stress et tous ceux qui disent en souffrir n'ont qu'à faire comme moi. Mon petit catéchisme que je conserve précieusement depuis l'école primaire et que je consulte régulièrement, énonce clairement cette vérité: " Ce que Dieu a unit, l'homme ne peut le défaire. " Une semaine a passé, puis deux, trois… Je rongeais mon frein du mieux que je pouvais. Au bout d'un mois, je n'y tenais plus et je me suis dit qu'il était temps que j'y remette bon ordre. Je me suis présenté à la résidence où vit Mathilde. C'était ouvert et je suis monté directement à sa chambre. J'ai frappé et Mathilde m'a ouvert. Alors, j'ai dit : " J'ai faim ! " Mathilde m'a regardé d'un air stupéfait et m'a répondu : " Veux-tu manger quelque chose ? ". Ma femme ne comprenait pas ou plutôt faisait mine de ne pas comprendre. Alors, j'ai dû me montrer clair : " Non ! C'est de toi que j'ai faim ! " Je l'ai saisie par le bras et je lui ai intimé l'ordre de se déshabiller. Elle s'est débattue et s'est mise à crier : " Non, non, vas-t-en ! " Elle s'est précipitée vers la porte, mais j'ai reculé et je lui en ai bloqué l'accès. Je l'ai poussée à l'intérieur. Mais, qu'est-ce qu'il lui prenait de me résister ainsi ? J'étais hors de moi. Alors, j'ai sorti le couteau de boucher que j'avais glissé sous ma veste. Je ne voulais pas en arriver là, mais elle m'a poussé à bout. Ses yeux sont devenus fous, elle s'est ruée sur l'intercom et a hurlé : " Au secours ! Au secours ! ". J'ai entendu des bruits de pas dans le couloir, je ne savais plus que faire. Je me suis enfui et j'ai quitté cette résidence de malheur. Sans Mathilde… Deuxième partie : " Pardonnez-leur Seigneur, car ils ne savent ce qu'ils font. " Deux policiers sont venus sonner chez moi. Ils m'ont demandé de les suivre. Ils m'ont amené au poste et m'ont enfermé dans une cellule comme les criminels qu'on voit à la télé. Moi qui ai toujours été un bon catholique, qui n'ai jamais rien eu à me reprocher. J'ai toujours été juste. Je pensais à Mathilde. Bien sûr, je n'ai jamais eu l'intention de me servir de ce couteau ; je voulais juste lui faire peur et la forcer à remplir son devoir d'épouse, c'est-à-dire rentrer à la maison avec moi. Puis, David est arrivé et, après une longue conversation avec les policiers, il m'a délivré et nous sommes rentrés ensemble à la maison. Enfin, une chose normale dans cette journée merdique. Mon fils m'a appris que j'étais accusé d'agression armée et de possession d'arme dans un dessein dangereux! Le monde est à l'envers. De victime, je suis devenu bourreau. Mais le pire restait à venir. Les policiers ont dit à David que je devais comparaître en cour à une certaine date et que l'enquêteur lui avait conseillé de me faire passer des tests à l'hôpital des fous!… Quelques jours plus tard, David et moi sommes partis pour l'asile. Je devais y passer une journée pour les fameux tests. J'y suis restée plusieurs semaines. Je partageais ma chambre avec un fou et dès que je sortais me promener dans l'unité, il y en avait partout. Qu'est-ce que je faisais là? Il y avait un loquet à la porte. On ne pouvait pas sortir de cette unité. D'ailleurs, où aurais-je été? Je ne connaissais pas le chemin pour retourner chez moi. J'ai rencontré toutes sortes de personnes qui m'ont posé les mêmes questions. Inlassablement, j'ai donné les mêmes réponses. Je n'avais rien à cacher. Je voulais sortir de là au plus sacrant! Un jour, nous avons eu une réunion spéciale. Il y avait là tous ces docteurs que j'avais rencontrés, ainsi que mon fils et moi. Je les ai écouté parler de " problèmes de comportement ", d'" inhibitions ", de " besoin d'encadrement ", de " dangerosité ". Je me taisais. Ils ne savaient pas de quoi ils parlaient. Lorsqu'ils ont dit que je ne pouvais plus conduire mon auto, j'ai eu un mouvement de colère et j'ai répliqué : " Pas d'auto, c'est l'enfer! " J'ai dû céder. Mais lorsqu'un des docteurs a avancé que je ne pouvais plus rester seul à la maison, ma maison que je considère comme mon paradis, je leur ai rétorqué : " Vous m'enlevez tout! " J'ai suggéré que David vienne vivre avec moi. Mais David doit travailler et n'est pas souvent à la maison. Puis, le couperet est tombé. J'allais être transféré dans un centre d'accueil. C'est ainsi que j'ai perdu ma voiture et ma maison, après avoir perdu Mathilde… Troisième partie : " Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?" David m'a installé dans cette petite chambre. Il a fait des pieds et des mains auprès de la direction pour m'obtenir une chambre plus vaste. Je m'en fous. Je lui ai dit que j'avais tout ce dont j'avais besoin ici. Ma télévision, mes pilules pour dormir, mes souvenirs. Il dit que le printemps prochain, je pourrai me rendre à l'église, à deux rues d'ici, pour assister à la messe quotidienne. Je ne vais même pas à la chapelle qui est au bout du couloir. Si j'avais gardé quelque espoir de revoir Mathilde, il s'est évanoui à mon entrée dans cette résidence. Je ne veux pas sortir de ma chambre, j'ai mon chapelet et je prie Dieu sans cesse. Pourquoi m'a-t-il abandonné? J'ai passé en Cour. L'avocat avait préparé mon laïus. Il fallait dire que je regrettais ce que j'avais fait et que Mathilde avait eu raison d'avoir eu peur. Très certainement, elle a eu raison d'avoir peur; c'est bien pour cette raison que j'avais apporté le couteau ! Et puis je regrette les conséquences de mon geste, mais pas le geste lui-même. On m'a émis une injonction de ne pas voir Mathilde pour un an. Cette interdiction est sans valeur. Elle n'émane pas d'un représentant de Dieu, mais d'un simple humain. Je ne suis tenu de n'écouter que les prêtres. Pourtant, je ne peux pas défier cet ordre, car je ne me retrouve plus dans ces rues hors de mon quartier. Je revois ma femme à chaque instant de la journée. Quand on était heureux, quand j'avais une maison et que tout fonctionnait à l'endroit. On m'a puni injustement. J'ai offert à Dieu mes souffrances. Il faut bien gagner son ciel, mais je ne savais pas que le chemin serait si difficile. Ce n'est pas une façon de récompenser une vie de droiture. Le temps est long. Je marche de la fenêtre à la porte, de la porte à la fenêtre. Je regarde la télé. Je me rends à la cafétéria pour y picorer juste de quoi tenir. Le meilleur temps, c'est le soir lorsque je prends ma pilule pour dormir. Dormir, dormir, ne plus me réveiller. Quitter cette vie de misère. Sans Mathilde, sans ma maison, je n'en peux plus. © 2009 - Ginette Tremblay |