Adieu Naomie


Chère petite Naomi,

Ce soir, j'ai le cœur gros. Je m'en veux terriblement et c'est pourquoi j'ai décidé de me confesser à toi le plus sincèrement possible. C'est une chose que je te dois. Alors, ma petite chouette, je te demande humblement m'écouter une dernière fois …

1- Arrivée dans la famille

Te souviens-tu de la première fois où nous nous sommes rencontrées? C'était l'automne, il y a un peu plus de 4 ans chez le vétérinaire du quartier. Tu m'es alors apparue comme une petite chose toute mouillée et tremblante. On m'a raconté qu'une âme charitable t'avait dénichée dans un terrain vague ou un dépotoir et qu'on cherchait un bon foyer pour te recueillir. A l'époque, tu n'avais pas plus de 8 semaines et tu étais vraiment mal partie dans la vie. Mais tu étais si mignonne. J'eus le coup du foudre et t'ai ramenée à la maison. Je t'ai débarbouillée et réconfortée et dès lors, tu t'es installée chez moi et tu as considéré ma maison comme LA tienne.

Le printemps suivant, j'adoptai un cheval merveilleux dont le nom était Maverick. Nous sommes allées lui rendre visite ensemble et j'étais fière d'être la maman de deux animaux aussi adorables. Puis, en novembre de la même année, je n'ai pas pu résister au minois touchant d'un petit chien noir découvert dans un refuge et c'est ainsi qu'Adèle fit son entrée dans notre foyer. Du coup, tu l'as détestée. Je pensais qu'avec le temps, ton aversion disparaîtrait et laisserait la place à une joyeuse camaraderie mais ce ne fut pas le cas : elle demeura toujours une intruse à tes yeux. Peu après, on me demanda si je voulais prendre en charge un jeune chat qui avait été abandonné dans une écurie pour cause d'allergie et Jed débarqua chez nous. Jed se lia d'amitié très vite avec Adèle et toi, sans aucun problème.

Cela faisait beaucoup d'animaux à prendre soin et à aimer. Sans négliger Maverick, je donnais beaucoup d'amour et d'attention à Adèle que tu continuais à détester souverainement mais que moi, j'ai toujours considéré comme la 8e merveille du monde. Jed et toi veniez après. Tu me regardais souvent avec tes yeux pleins d'amour. Tu m'aimais inconditionnellement. Et je te négligeais…

2 - La p'tite vie

Quelques années passèrent. Adèle et moi courrions les concours d'agilité. Ma merveilleuse chienne accumulait rubans sur rubans, allant jusqu'à décrocher son diplôme de chiens d'agilité du Canada en une seule année! Quant à Maverick, il me faisait des misères au point où j'ai failli abandonner l'équitation à plusieurs reprises, tellement j'étais découragée, mais je m'obstinais. Je n'avais pas de temps pour toi. Ou plutôt je n'en prenais pas.

Toi, tu t'es mise à prendre du poids et devins un peu obèse. Jed et toi étiez comme deux larrons en foire, mais bientôt Jed le super-actif eut le dessus sur toi et te blessait, car tu étais trop grasse. Le vétérinaire me déconseillait de donner des calmants à Jed, compte tenu de son jeune âge. Tes blessures ne duraient jamais très longtemps. Je ne pouvais, ni ne voulais me " défaire " ni de Jed, ni de toi. Tu avais maintenant 4 ans.

Puis un certain vendredi soir, il y a trois mois, je te cherchais partout dans la maison, car je ne t'avais pas vue depuis mon retour du travail, une heure plus tôt. Ne te trouvant nulle part, je suis sortie sur le balcon derrière la maison, irrationnellement, car il était impossible que tu fus dehors. J'entendis alors quelques miaulements qui venaient du bas de l'escalier. Comment avais-tu pu arriver là, avec le fil de fer barbelé au-dessus de la rampe courante et la porte fermée? Je t'ai prise dans mes bras et t'ai montée à la maison. Tu t'es tout de suite glissée sous le lit et je me suis dit que tu avais dû avoir une peur bleue après avoir passé tout cette journée seule dehors. Je me suis alors rappelée que j'étais effectivement sortie dehors le matin avant de partir pour mon travail. Tu en as sans doute profité pour t'échapper.

A la fin de cette soirée, je me suis avisée que je ne t'avais pas revue. J'ai trouvé cela bizarre et je suis allée te récupérer sous le lit. Horreur! J'ai découvert que ton ventre était ouvert d'un côté à l'autre. Et quelle puanteur! Tu avais donc réussi à passer au- dessus du barbelé et dans ta chute, ton petit corps avait heurté l'arrête en tôle de la couverture du balcon du rez-de-chaussée. Depuis combien de temps souffrais-tu ainsi? Je t'ai emmaillotée dans une grande serviette, me suis précipitée à la clinique d'urgence ouverte 24 heures sur 24 et on t'a recousue à grand frais. Tu te souviens de ce collier élisabéthain que tu as dû porter pendant trois longues semaines pour ne pas lécher tes plaies? Il semblait que tu avais bien récupéré de ce malheureux accident.

Il y a quelques semaines, j'ai remarqué un nombre important de blessures autour de ton cou. Jed était devenu plus féroce ou toi plus pâlotte. Il fallait prendre les grands moyens. J'ai envoyé Jed vivre chez mon ami et il y est maintenant depuis plus de trois semaines. Je voulais que tes blessures guérissent pour pouvoir attacher à ton cou un large collier en cuir (garni de pics s'il le fallait) pour le retour de Jed. Ce retour, je l'avais prévu, soit les fins de semaine seulement et pour de bon, si cette mesure réglait définitivement le problème. J'ai donc commandé le collier que j'attends toujours. En fin de semaine, j'avais remarqué avec satisfaction que ton cou était presque complètement guéri et j'avais bon espoir d'avoir mon collier cette semaine. Donc, un premier essai pourrait être tenté avec Jed, la prochaine fin de semaine.

3 - La fin

Mes plans pour le retour de Jed tombèrent à l'eau, et pour cause.

Depuis quelques jours, tu semblais avoir perdu beaucoup d'intérêt pour la nourriture. Deux fois par jour, je constatais que la nourriture que je mettais dans ton bol n'était presque pas touchée. J'ai aussi remarqué que tu avais une drôle de respiration. C'était de petits halètements. J'ai pensé que ça passerait. Sauf que tu mangeais de moins en moins. Alors dimanche, je ne t'ai donné aucune nourriture en me disant que tu finirais celle qui était déjà là. Ce ne fut pas le cas. Hier soir, en m'avisant que ton plat était encore plein, je t'ai amenée chez le vétérinaire.

Cela se passait hier soir! Tu as uriné sur moi lorsque nous descendions les escaliers. Je me suis changée et nous sommes reparties. Je t'ai sentie amorphe dans mes bras. Et toujours ces halètements! Le vétérinaire m'a confié que tu étais mal fichue et que je devais faire prendre des radios au plus tôt, le soir même, si possible. Je n'y suis pas allée tout de suite, car je ne comprenais pas ce qui pouvait y avoir de si urgent. Les vétérinaires sont si avides d'argent! A la place, je suis passée au dépanneur t'acheter de la nourriture molle pour te faciliter l'ingestion. Je savais bien que tu serais alléchée par cette nourriture que tu adores; tu t'es aussitôt mis le nez dedans, mais tu n'as presque rien avalé.

Ce matin, lorsque j'ai découvert que ton plat de nourriture était presque intact, j'ai paniqué. Je me suis précipitée à la clinique. On t'a fait des radios. Ensuite, le vétérinaire m'a appris qu'il y avait beaucoup d'eau dans tes poumons. Ce diagnostic était porteur d'une bonne et d'une mauvaise nouvelle. D'une part, cette accumulation d'eau pouvait être causée par une hernie, ce qui pourrait être détectée par une échographie; dans ce cas, on pourrait t'opérer et espérer un rétablissement complet! D'autre part, cela pourrait être n'importe quoi, allant d'une maladie cardiaque, en passant par un virus, un cancer, etc, ce qui te serait fatal à très courte échéance.

J'ai donné mon accord pour une échographie, mais malheureusement une hernie n'était pas en cause. Ce qui nous ramenait à n'importe quoi… Pour pouvoir trouver exactement ce dont tu souffrais, il fallait envisager une ponction lombaire et si ça ne marchait pas, un examen cardiaque. Le vétérinaire m'a confié qu'il serait sage d'envisager l'euthanasie.

4 - L'après

Pauvre petite Naomi. Je t'ai tenue dans mes bras quand le vétérinaire t'a administré l'injection fatale. Auparavant, je t'avais vu dans ta cage, abattue, couchée sur le côté, avec de la peine à respirer. Tu t'es éteinte rapidement, sans faire de bruit, un peu comme tu avais vécu. Tu étais en confiance car j'étais avec toi. Moi que tu aimais. Moi qui ne méritais pas cet amour…

Je vais aller au bout de cette confession sans complaisance, même si cela me coûte. En vérité, tu ne feras pas un grand trou dans ma vie. Tu n'y occupais pas assez de place. Ce soir, c'est la culpabilité qui me bouleverse. Je me suis souvent dit que tu étais un embarras. Tu ne pouvais pas sentir Adèle. Tu n'étais pas assez robuste pour Jed. Je te gardais, un peu comme Jed, par devoir. Adèle et Maverick occupent largement mon temps. Je me suis dit cette nuit que si tu mourrais, ça éliminerait un problème. Voilà, Naomi, c'est dit : tu étais un problème. C'est terrible à dire, mais c'est ça…

Tu étais une chatte affectueuse. Tu aurais mérité que quelqu'un t'aime comme tu aurais dû être aimée et choyée. Ce que je n'ai pas su te donner. Ou pas pu. Trop d'animaux. Des préférences.

Oh, je sais bien qu'avec quelqu'un d'autre, tu aurais quand même eu ta maladie. Et que tu ne t'en serais pas échappé. Je sais aussi que si je retournerais en arrière, je referais exactement la même chose. Ma préférence irait à Adèle et Maverick. C'est comme ça. C'est mal fait. Comme la vie.

Tu es morte. Il n'y a pas de paradis des chats. Il n'y a pas de paradis tout court. Tu es maintenant une chose inerte. Tu n'auras pas vécu 5 ans en tout.

Pardon Naomi!


© 2009 - Ginette Tremblay



Source: Le village virtuel des 50 et plus
http://www.villagevirtuel.com/copains
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