Chapitre 6
P'tite cruche



         Au bureau, on ferme la boîte pour deux semaines, pendant les vacances de la construction. Les vacances! Je ne pensais même pas tenir jusque-là.

             Cette année, contrairement à d'habitude, je croyais que j'aurais peut-être mon mot à dire. Autrefois, quand je faisais des projets pour les planifier, Jean me rabrouait:

             - Tu ne travailles même pas, tu es en vacances toute l'année, toi. Je n'ai pas besoin de personne pour me faire organiser.

             Ainsi, au cours de l'année, il se réserve plusieurs fins de semaine pour la chasse et la pêche. La pêche, passe encore. A l'imaginer ( lui ou un autre de toute façon) à  traquer et à tirer sur un pauvre animal affolé, du coup je me demande lequel des deux est la bête. Les animaux s'entretuent pour survivre, eux, au moins. Les humains en font un sport, un loisir. Tout compte fait, je préfère ne pas trop y penser. Par chance, Jean n'est pas aussi habile qu'il le souhaiterait, n'ayant rapporté, au fil des ans que quelques perdrix et quelques lièvres que j'ai refusé d'apprêter, d'ailleurs, et dont a hérité ma belle-mère.  

             D'ordinaire, pour les vacances estivales, nous échouons, bon an mal an, au chalet de mes beaux-parents. Pour les "bonnes femmes" (expression que Jean utilise souvent) ce séjour n’équivaut qu'à changer le mal de place, puisque, en gros, nous accomplissons les mêmes tâches qu'à la maison, commodités en moins.

             Un jour, j'ai demandé à mon mari s'il pouvait m'expliquer à quoi rimait d'aller vivre dans la promiscuité avec ma belle-famille, de dormir sur des matelas douteux à l'odeur de moisi, d'être privé d'eau potable et du confort auquel on est habitué. Il a simplement rétorqué:

             - C'est pour te faire apprécier un peu plus ce que tu as à la maison.

             Et de repartir, comme s'il était seul au monde, pour l'excursion de pêche journalière, de laquelle il revient, la plupart du temps, bredouille.  

             J'avais cru, cette année, qu'en travaillant, je pourrais mettre un peu d'argent de côté et qu'on se paierait des vacances de rêve. Bien plus, j'avais poussé la démence jusqu'à imaginer que je m'évaderais seule, pour aller me reposer quelque part. Illusions, illusions. Il existe tellement d'endroits où je n'ai jamais mis les pieds, que j'aimerais visiter et faire connaître à mes filles: la Gaspésie et son Rocher Percé (un trou dans une roche, d'après Jean), les îles de la Madeleine (l'endroit le plus plate au monde, selon mon mari) les chutes Niagara (idée super-quétaine, toujours d'après vous savez qui).

  Tout ce que j'ai réussi à économiser depuis que je travaille n'a servi qu'à payer les dettes. Car, à l'agence immobilière où travaille Jean, les affaires fonctionnent au ralenti. Il n'a pas vendu une seule propriété depuis des mois. Au fond, ma décision de retourner sur le marché du travail tombait à point nommé même si Jean est bien trop orgueilleux pour l'admettre.

             Dans ces conditions, nous avons donc repris la route du chalet. Cette année, rien ne diffère du scénario habituel si ce n'est que nous passerons l’été sans le père de Jean, décédé au début de l'année. J'allais oublier la présence de ce jeune adolescent de douze ans, Jean-François, que ma belle-mère garde pour dépanner la mère du petit, qui est malade. Pour des raisons obscures, Jean est entré dans une colère terrible à la vue de ce dernier, mais après s'être entretenu longuement, en privé, avec sa mère, il s'est radouci. La brave femme a toujours su le calmer. Il a même consenti à s'occuper , de mauvaise grâce au début, du petit homme qui rôdait comme une âme en peine. Il s’ennuyait ferme puisque, à part Guillaume, trois ans, le fils de ma belle-soeur, il est le seul parmi une bande de fillettes de deux à dix ans. Mes filles ont accepté le nouveau venu sans faire d'histoire et n'ont pas l'air de souffrir du fait que leur père lui accorde plus d'attentions qu'à elles, trop occupées à s'amuser avec leurs cousines.  

             Jean désirait tant avoir un fils. A la naissance d'Emilie, j'ai deviné sa déception. L'année suivante, quand je me suis retrouvée enceinte, j'ai souhaité très fort que ce soit un garçon. Mon voeu ne s'est réalisé qu'à moitié car le petit est arrivé avant-terme, mort-né. Lorsque Valérie a fait son entrée dans le monde, deux ans plus tard, il n'a même pas caché sa frustration:

             - Pas encore une fille!

             Par la suite, j'ai remarqué qu'il disait souvent, en parlant d'elles "tes filles" comme s'il n'était responsable en rien dans leur conception. Je corrigeais patiemment: nos filles.

             Quand notre cadette a eu deux ans, je lui ai proposé d'essayer à nouveau, pour un garçon. Il n'a même pas pris le temps de réfléchir avant de répondre:

             - Je ne prends pas de chance. S'il fallait qu'on ait encore une fille.

             Il m'a harcelée jusqu'à ce que je cède, de guerre lasse, et que je subisse une ligature des trompes. Il était hors de question, pour monsieur, d'enfiler un condom. De mon côté, je tolérais mal la pilule anticonceptionnelle. D'autre part, l'idée d'introduire un corps étranger en moi, en l'occurrence un stérilet, ne me souriait guère. Je vous épargne les commentaires triviaux de Jean sur l'idée de la vasectomie. J'ai perçu, à travers ses propos, qu'il craignait pour sa virilité.

            Je n'ai jamais compris cette obsession qu'ont les hommes, d'avoir un fils. La perpétuation de la race! Je tremble souvent pour mes filles. Qu’offre-t-on à nos descendants ? Sida, cancer, chômage, diminution de la couche d'ozone, pollution et quoi encore. Quel bel héritage!

          Je m'interroge souvent à ce propos: s'il avait un fils, Jean aurait-il été plus heureux, plus humain ou n'aurait-il fait que reproduire la relation conflictuelle qu'il a entretenu passionnément avec son père jusqu'à la fin du règne du vieil homme? La question restera à jamais sans réponse. 



©2006 par Sylvie St-Laurent







Source: Le village virtuel des 50 et plus
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