Chapitre 5
P'tite cruche



Juste avant que Jean rentre du travail, une voix féminine le demande au téléphone. Elle ne veut pas laisser son nom, encore moins un message. Louche… Danielle vient faire une petite «saucette», je lui fais part de mes inquiétudes: est-ce possible, à supposer qu'il s'agisse de sa maîtresse, que cette dernière ait le culot de le relancer jusqu'à la maison?

- Au moins tu n'as pas d'animaux domestiques, me répond mon amie du tac au tac.
Comme je ne vois pas très bien le rapport, elle explique:
- Tu te souviens dans le film «Liaison Fatale», Glenn Close fait bouillir le lapin de la fille de son amant, pour se venger.

Je ris malgré moi. C'est rassurant, je n'ai rien à fournir pour un pot-au-feu. Mais que va donc inventer cette inconnue, cette... garce, pour nous narguer ? Après réflexion, je décide que, contrairement à mes habitudes, je vais filtrer les appels pour la décourager. Et si c'était pour pouvoir la rejoindre discrètement, à tout moment, que Jean a fait l'acquisition d'un téléphone cellulaire, tout récemment? Mais non, idiote, c'est pour son travail. Je suis tellement perturbée que j'en deviens paranoïaque. Chose certaine, si monsieur veut se payer une aventure extra-conjugale, il ne se paiera pas ma tête, en prime. Désolée.

La première chose que Jean fait, en rentrant, c'est de gueuler après les filles qui ont laissé traîner les bicyclettes devant l'entrée du garage. La soirée s'annonce mal. Depuis quelque temps, dès qu'il met les pieds à la maison, il impressionne les petites. Nos filles rasent les murs, essaient de ne pas provoquer d'éclat, à peine si elles respirent. Je n'aime pas ce climat, cette tension, ce règne de la terreur. Il me rappelle trop ce que je vivais, enfant. Non pas que maman m'ait fait subir des sévices corporels. Pas besoin. Elle n'avait qu'à ouvrir la bouche pour me faire mal. Jean a pris la relève. A croire que c'est vrai qu'on ne fait que reproduire les scénarios connus.

Ces temps-ci, plus que jamais, Jean a le don de me mettre hors de moi par son attitude et son silence ; ce que je soupçonne m'effraie et je lui en tiens rigueur. Je saute sur la moindre occasion pour le lui manifester. Je tolère de moins en moins ses petites manies, moi qui ne disait jamais rien. Si bien que par moments, il doit s'imaginer que je perds la boule. Hier, en voiture, je me suis énervée. Il a la fâcheuse habitude de freiner à la dernière minute. Il conduit nerveusement, engueule tout le monde même quand il a tort ; cette attitude me porte sur les nerfs. Alors quand il a fait un dépassement dangereux, j'ai perdu le contrôle, devant les enfants:

- Qu'est-ce que tu essaies de faire, nous tuer?
Il a freiné d'un coup sec, s'est rangé en bordure de la route:
- Si tu n'es pas contente de ma façon de " chauffer ", tu peux marcher, je ne t'en empêcherai pas. Maudit «chialage!»
Je n'ai pas bougé d'un iota. Nous nous sommes défiés du regard, puis il a redémarré en faisant crisser les pneus. A cause des filles, j'ai regretté mon éclat et je suis parvenue à ravaler mes larmes.

Hier soir, au dîner, autre accès de colère. Il a la vilaine manie de se présenter à table avec un journal ou une revue. Il se barricade derrière pendant que je fais le service, puis dépose le tout à sa gauche et continue de lire en mangeant. Valérie s'est adressée à lui pour je ne sais plus quoi, sans qu'il bronche. Je me suis emparée rageusement de sa lecture et j'ai lancé un ultimatum:

- Ta fille t'a parlé, elle a droit à une réponse. Je ne veux plus jamais te voir lire pendant qu'on mange, c'est compris? On existe, j'aimerais que tu en prennes conscience.
Il m'a dévisagée d'un drôle d'air et a simplement dit, avant de se lever de table:
- Les nerfs!

Un peu plus tard, il a monopolisé le poste de télé pour écouter les semi-finales de hockey, au grand désespoir de Valérie et Emilie qui auraient voulu regarder un film. Je leur ai donc suggéré de faire une partie de scrabble pendant que j'irais faire MON repassage, au sous-sol. Je ne peux supporter plus de dix minutes consécutives, les cris hystériques de la foule en délire. Au bout d'un moment, les petites, frustrées, se sont mises à se chamailler. En mon absence, le conflit a vite dégénéré. Quand je suis arrivée sur le champ de bataille, il était déjà trop tard: Jean avait daigné s'extirper de son fauteuil mais avait fait payer le dérangement en administrant à ses rejetons une paire de claques.

- Maudit «tiraillage» ! Allez-vous-en dans vos chambres. Je ne veux pas vous revoir la face avant demain matin.

Il sait pourtant que je suis contre les punitions corporelles mais le moment était bien mal choisi pour le lui faire remarquer. Depuis quelque temps, on dirait qu'il voudrait nous voir disparaître, toutes les trois.

Le même soir, juste avant d'aller au lit, il m'a annoncé:
- Ah! j'ai oublié de te dire: j'ai invité maman à dîner pour la fête des mères.
Je me suis indignée :
- Et moi?
- Quoi, toi?
- C'est ma fête aussi, je te ferais remarquer.
- Tu n'es pas ma mère, Carole.
- Des fois, on dirait que oui. Mais ne fais pas de frais pour moi. Après tout, je ne suis que la mère de tes filles.
De sa part, soupir et silence. Puis après quelques minutes:
- Sais-tu ce que je pense, Carole ? Je crois que c'est trop pour toi de travailler en-dehors et de continuer à faire tout le reste. Tu devrais arrêter. Ce n'est pas vivable ici, depuis...
- Pas question que j'abandonne... J'aimerais mieux mourir que...
- C'est ça, tue-toi à l'ouvrage, on sera bien avancés.

J'ai éteint la lampe de chevet, signifiant que je mettais un terme à la conversation. Je n'ai pas l'intention de céder sur ce point. Pourvu que mon orgueil ne me perde pas.

©2006 par Sylvie St-Laurent







Source: Le village virtuel des 50 et plus
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