Je n'avais pas remis les pieds sur le marché du travail depuis dix ans ! J'ai pris conscience que je devrais peut-être y songer lorsque la pensée de sortir pour me rendre à l'épicerie s'est mise à m'exciter. La situation m'est apparue sordide. J'ai réalisé que je vivais par procuration, dans l'ombre de mon mari et de mes filles, confinée à la maison à attendre qu'ils m'apportent, de l'école ou du bureau, des nouvelles du monde extérieur. Du jour au lendemain, je me suis sentie complètement inutile. Mais par-dessus tout, j'en avais assez d'entendre Jean me répéter «je ne suis pas la banque à pitons» toutes les fois que je mendiais un peu d'argent. Cette situation m'humiliait. C'est une histoire à chaque fois, un sermon, un cours de comptabilité en règle et un retour dans le passé comme lorsque j'avais douze ans et que je devais quêter à maman, même pour le nécessaire.
Pourtant quand vient le temps de se procurer un «jouet» d'adulte, motorisé, de préférence, Jean trouve toujours de l'argent et je ne suis pas consultée : pas besoin, c'est SON argent. Et avec SON argent, il a le droit de s'acheter ce qui lui chante : un tracteur pour tondre notre petit carré de pelouse, une souffleuse pour la neige, un véhicule tout-terrain, une remorque pour trimbaler le tout (forcément) et quoi encore! Je n'ai rien à dire non plus sur le fait qu'il change de voiture tous les deux ans, pas plus que je n'ai à me prononcer sur le modèle, encore moins sur la teinte. Danielle dit qu'elle pensait que son mari n'était pas «battable» mais elle est en train de réviser ses positions: plus macho que le mien, elle espère qu'on n'en fera plus.
Jean s'est bien moqué de moi quand je lui ai fait part de ma décision de retourner au travail: «tu ne trouveras jamais d'emploi petitetête-de-noix» , prédisait-il. Ainsi, la travailleuse sociale avait raison: il ne fait que perpétuer ce que ma mère avait savamment entrepris, bien des années auparavant. «La p'tite cruche», m'avait-elle surnommée en comparant mes résultats scolaires, pourtant dans la moyenne, à ceux de mon frère qu'elle considérait comme un génie et un modèle. Elle avait même composé une chanson, qu'elle et mon frère fredonnaient, à tout moment pour m'humilier: " «la p'tite cruche, la p'tite cruche qui n'savait pas ses leçons». Je détalais alors pour pleurer en cachette.
Je me refusais à croire que Jean ait pu prendre la relève. Petit à petit, avec l'aide de Ginette, il m'est revenu en mémoire tous les petits «mots doux» de mon mari, au fil des ans: ma belle nouille (au début), nouille tout court par la suite, tête-heureuse, tête-de-linotte et tête-de-noix. Avec quelques phrases assassines, suffisamment blessantes, il réussissait à me tenir à l'écart de mes projets, un bon moment. J'ai pris conscience qu'il me surveille pour me remettre sous le nez mes erreurs ou mes oublis. Sans compter sa façon de décourager sournoisement certaines initiatives, comme, par exemple, celle de prendre des cours de conduite. Il m'a tellement stressée que j'ai dû reprendre l'examen pratique. Quand je lui ai reproché son attitude il a déclaré: «tu n'as pas besoin de moi pour te stresser, tu es capable de le faire toute seule». Quand il me sort des trucs pareils, j'ai envie de le crucifier.
Après avoir réalisé le tout, de l'avoir digéré à mon rythme, j'ai mis en branle un processus lent et pénible, qui m'a demandé un courage inouï: curriculum vitae et entrevues. Seul mon orgueil m'a soutenue, je crois bien. Toujours est-il que trois semaines plus tard, j'ai miraculeusement trouvé un poste de secrétaire. Quelle drôle de sensation de retourner sur le marché du travail ! J'avais si peur de rencontrer les gens, au début, et de me ridiculiser. Je me sentais d'une autre époque, comme quelqu'un qui n'est pas à sa place, une prisonnière trop longtemps incarcérée, amputée de ses désirs. Puis peu à peu, je me suis insérée. Mon patron s'est montré tolérant, les employés, très coopératifs.
Cependant, comme je suis sortie de l'école de secrétariat il y a plus d'une décennie, je n'avais pas vraiment fait la connaissance des ordinateurs. J'ai caché à Jean que, pour moi, il s'agit pratiquement d'une rencontre du troisième type. Si j'étais paranoïaque, je dirais que ces machines m'en veulent. Il suffit que je les regarde pour qu'elles se détraquent. Je m'arrache les cheveux à essayer de les apprivoiser et les poils qui ont résisté, blanchissent. Ces «engeances» n'existent que pour faire mon malheur. Cependant, j'ai juré que je les dominerais.
Comme il n'est pas d'accord pour que je quitte la maison, Jean, en macho borné, ne me facilite nullement la tâche. Il ne lève pas le petit doigt pour aider à quoi que ce soit et exige encore plus qu'avant. Comme par hasard, il lui faut toujours le vêtement que je n'ai pas eu le temps de laver ou de repasser. MON lavage, MON repassage. De plus, j'ai épousé un aveugle : les jours où je ne me sens pas bien, il ne remarque rien ; j'agoniserais sous son nez qu'il n'aiderait pas plus. La travailleuse sociale a raison, encore: je ne suis pas la mère de deux enfants mais de trois, l'aîné, étant, en l'occurrence, le plus rebelle, le plus indiscipliné et le plus délinquant, j'ai nommé: mon mari. Lorsque je rentre du travail, je peux les suivre à la trace les petites et lui, dans la maison. Et si j'ai le malheur de me plaindre, j'entends, dixit Jean: «maudit limonage».
Je réalise alors que je suis doublement piégée depuis que je travaille. Le piège de Cendrillon, version moderne. Et j'en veux à tous, y compris à Ginette, d'avoir fait miroiter l'autonomie. Elle se paie cher, l'indépendance. C'est un leurre, au même titre que la période de la retraite dont rêvait ma belle-mère. Dans sa vie à elle, absolument rien n'a changé. Elle a continué de faire exactement tout ce qu'elle accomplissait avant, pendant que mon beau-père sortait jouer au billard, aux cartes, ou rôdait, comme une âme en peine, au village. Un jour, son Créateur a eu pitié de son désoeuvrement et l'a rappelé à Lui.
©2006 par Sylvie St-Laurent