Chapitre 3
P'tite cruche



Lorsque j'étudiais au couvent, une religieuse inspectait casiers et pupitres. Elle prétendait que l'état dans lequel elle les trouvait en disait long sur la couleur de notre âme. Il faut croire que cet énoncé m'a marquée car je suis au lit, fourbue par une longue journée de grand-ménage. Je dois manquer d'imagination puisque j'ai employé ma journée de congé à frotter. C'est idiot mais le fait de m'absorber dans les tâches ménagères me procure un peu de sécurité. Dommage que je ne puisse faire aussi efficacement le récurage à l'intérieur de ma pauvre tête.

A cette heure, je n'aspire qu'à une chose: me reposer. Je rêve de dormir. En sourdine, j'entends le bruit du rasoir de Jean. Il prend la peine de se raser avant d'aller au lit: il voudra donc faire l'amour. Il ne parle pas de «faire l'amour», il ne dit pas qu'il a envie de moi ou quelque chose de romantique, il parle de «baiser». J'ai horreur de cette expression. Son manque de subtilité me déconcerte toujours. Il est prévisible comme ce n'est pas possible. Jamais de surprise avec lui! Comment peut-il s'imaginer me retrouver amoureuse et langoureuse au lit, quand il m'a ignorée toute la journée et qu'il n'a pas hésité à me dire toutes sortes de sornettes?

Il me fait l'amour comme il mange: vite et mal, sans me souhaiter bon appétit, sans se soucier de me savoir rassasiée. Parfois, je serais curieuse de minuter le temps qu'il consacre à cet exercice. Aussitôt terminé, il grille une cigarette au lit pendant que je rêve qu'il me déshabille lentement et qu'il s'attarde à me caresser au lieu d'aller droit au but. Il ne connaît pas le terme «préliminaires». Il n'a pas toujours été ainsi, pourtant. Au début de notre mariage, il se montrait plus prévenant, moins égoïste. Il n'y a pas longtemps, je lui ai reproché son attitude; il m'a simplement répondu que je lisais trop de romans Harlequin. Affaire classée.

Je l'observe à la dérobée. Il possède encore son corps de jeune homme, ferme et bien musclé. Seul son crâne s'est un peu dégarni avec le temps, seul signe qui trahit le passage des ans.

Il y a douze ans, la première fois que je l'ai aperçu, en train de gratter sa guitare, dans une soirée donnée par des amis, j'ai été victime d'un vrai coup de foudre. De plus, il portait le même prénom que mon père, comme un signe du destin. A la fin de la veillée , il m'a dit qu'il me trouvait belle. J'avais dix-huit ans et si peu confiance en moi que j'ai cru qu'il serait le seul à le penser. Un mois plus tard quand il est allé jusqu'à prononcer «je t'aime» j'ai cru qu'aucun autre ne le dirait. Quand il m'a demandé de l'épouser, deux ans plus tard, j'ai accepté sur-le-champ, croyant qu'une chance comme celle-là ne se présenterait plus jamais. J'étais follement amoureuse et pour moi c'était l'occasion rêvée de quitter le toit familial et de me libérer de l'emprise qu'avaient sur moi ma mère et mon frère. Je ne pouvais rien demander de plus: cet homme que j'adorais voulait bien de moi. Il était intelligent, séduisant. Et... probablement aveugle, avait ajouté mon frère, à l'époque.

La tête sur l'oreiller, je me prépare à poser la question qui m'obsède depuis ma dernière visite chez la travailleuse sociale. «Ça brassait un peu fort» ce jour-là, pour employer une expression de Ginette. En parlant de mon mari, j'ai ouvert les écluses. Ginette m'a tendu la boîte de papier mouchoirs en attendant que l'averse passe.
- Prends ton temps, m'a-t-elle dit.

Je venais de lui avouer que je croyais que Jean avait une maîtresse.
- Je ne pensais pas que ça m'arriverait à moi...
- En avez-vous parlé?
- Non!
- Il faudrait peut-être y penser.
- Je n'ai pas de preuves mais il est si bizarre ces temps-ci.

Elle m'a longuement fait comprendre qu'il s'agissait peut-être de tout autre chose et que je me torturais probablement pour rien. J'ai épongé mes yeux et j'ai ajouté, en crânant:
- De toute façon, ce ne serait pas la première fois que je vais me retrouver «en dehors de la track», comme dit Jean.
- Jean?
- Hum?
- Est-ce que tu m'as déjà trompée?

La réaction ne se fait pas attendre:
- Es-tu en train de virer folle, toi? C'est la travailleuse sociale qui t'as mis cette idée en tête, je suppose?
- Non. Mais si ça arrivait, j'aimerais le savoir... Est-ce que tu m'aimes encore, Jean?
- Ben oui, ben oui...
- Pourquoi tu ne me le dis jamais?
- Tu le sais, Carole, je ne suis pas un «renoteux.»
- Tu n'as jamais pensé que j'ai peut-être besoin de l'entendre.
- Sacrifice, Carole, veux-tu bien me dire ce que tu as ce soir? Es-tu à la veille d'être menstruée?
- Je sais que quelque chose ne va pas, j'aimerais qu'on en parle.
- Arrête donc, il n'y a pas de problèmes.
- Ce n'est pas vrai, je le sens. Pourquoi tu ne me confies jamais rien?
- AH! Carole, dors donc. Maudit radotage...

Je lui tourne le dos, contrariée. Il ne veut pas en entendre parler! Très bien. Il ne me reste plus qu'une chose à faire: le surveiller. Il finira bien par se trahir. Je le traquerai l'animal, jusqu'à ce que j'aie découvert ce qui le tracasse. Je ramasserai les indices et quand j'aurai les preuves en main, je lui frotterai le nez dedans comme on le fait avec les animaux domestiques qui «s'échappent» sur la moquette.

©2006 par Sylvie St-Laurent







Source: Le village virtuel des 50 et plus
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