Comme tous les mercredis après le boulot, je file en vitesse au CLSC rencontrer la travailleuse sociale qui me consacre sa dernière consultation de la journée. Dire qu'avant de retourner sur le marché du travail, en dehors des courses, cette sortie représentait souvent la seule de la semaine.
En fait, le médecin m'avait recommandé de voir un psychologue. Comme je m'en doutais, Jean s'est vivement opposé au fait de débourser cinquante dollars l'heure, par consultation. Je l'entends encore clamer bien haut:
- Pour qui tu me prends, la banque à pitons? Qu'est-ce que ça va te donner d'aller raconter ta vie à un étranger?
A l'entendre, les psychologues sont les pires névrosés de la terre. Seul le contenu de notre portefeuille les intéresse. Restait donc l'option de la travailleuse sociale. Cette solution déplaisait autant à mon mari, d'autant plus qu'elle m'a été recommandée par Danielle. Jean est d'avis qu'on doit laver son linge sale en famille. Sauf que lorsque le moment de le faire se présente, il s'éclipse aussi vite que devant toutes les tâches ménagères.
***
Ginette sort de son bureau, raccompagne sa cliente jusqu'au pas de la porte. Elle me sourit chaleureusement en passant à ma hauteur et me fait signe qu'elle est à moi dans une minute.
Dès la première rencontre, je suis tombée sous le charme de cette femme accueillante qui m'a tout de suite inspiré confiance. Je ne me suis jamais livrée ainsi à qui que ce soit. Elle me questionne sur ma vie. Je lui raconte tout, je m'abandonne sans retenue. Ce qui me plaît le plus chez elle, c'est qu'elle sait dédramatiser, avec humour, les situations les plus sordides. Elle essaie de me reprogrammer, dit-elle. Elle a tout un arsenal d'outils à sa disposition: elle me fait faire de la visualisation et de l'imagerie mentale. Un jour, elle m'a même annoncé:
- Aujourd'hui, on va faire des ancrages.
Je n'avais aucune idée de quoi il s'agissait mais j'ai ajouté en blague:
- Tant mieux, je commençais justement à me sentir dériver.
Au début, même si ces exercices me paraissaient bizarres, je m'y suis prêtée sans
réticence. Après tout, Danielle n'est-elle pas la preuve vivante que ces simagrées, comme dit Jean, mènent à quelque chose. J'en suis tellement convaincue que j'ai aussi accepté de
faire partie d'un groupe de soutien qui se réunit, une fois par semaine. Il s'agit d'une douzaine de femmes aux prises avec les mêmes problèmes. Le club des «soutiens-gorge», comme l'appelle mon mari, toujours aussi respectueux.
La première chose que Ginette a identifié, c'est le manque de confiance en moi dont je faisais preuve. Ensemble nous avons essayé de comprendre d'où il provenait. Nous n'avons pas eu besoin de chercher de midi à quatorze heures pour découvrir que ma mère en était en partie responsable. Je n'avais jamais réalisé à quel point de simples remarques désobligeantes laissaient des impressions tenaces dans la tête d'une petite fille vulnérable. J'ai même eu la révélation, à vingt-neuf ans, de découvrir que je n'étais pas aussi vilain-petit-canard qu'on avait essayé de me le laisser croire. C'est assez incroyable. Mais le plus difficile, dans la démarche que j'ai entreprise, n'est pas d'essayer de comprendre les motivations de tels actes mais d'enclencher le processus de pardon. Car, ce n'est un secret pour personne, maman ne s'en est jamais cachée, à la naissance de mon frère, elle s'est considérée comblée et ne désirait pas d'autre enfant. Malheureusement pour elle, deux ans plus tard, elle s'est retrouvée enceinte. Un accident est si vite arrivé, comme le dit si bien l'annonce publicitaire. A ses yeux, je possédais plusieurs tares : J'étais d'abord une fille, source, à son avis, de toutes sortes de problèmes reliés à mon sexe. De surcroît, j'étais maigrichonne et rousse, d'où le surnom Carouille dont m'ont affublé mon frère et elle, après la mort de papa.
Lorsque mon père vivait encore, la maisonnée était divisée en deux clans : Maman et Mario d'un côté, papa et moi de l'autre, chacun protégeant son favori. Papa est décédé lorsque j'avais douze ans, alors je me suis retrouvée toute seule, sans personne pour me défendre.
Mon père était un grand rouquin aux yeux bleus, un artiste, un bohème et un musicien. Il ne vivait que pour la musique et la peinture. Il avait formé un groupe avec des amis et jouait, à la demande, dans les mariages et les soirées de toutes sortes. Le jour, il peignait dans un petit atelier qu'il avait aménagé dans le garage. De temps à autre, il arrivait à vendre une toile, mais à un prix dérisoire, ce qui faisait gueuler maman. Mais pas autant que lorsqu'il trempait les lèvres dans un verre d'alcool, même sans excès.
Avant la naissance de Mario, ma mère travaillait à la quincaillerie de son père. Avec leurs deux revenus, mes parents arrivaient encore à joindre les deux bouts. Mais ma venue a bouleversé leur existence. À ce moment-là, ma mère a insisté pour que papa trouve un travail stable, qu'il abandonne la musique pour passer ses soirées et les fins de semaine avec sa petite famille. Il a cédé, pendant un moment: il a été livreur, puis camionneur. Mais au bout d'un certain temps, il a capitulé et est revenu à ses anciennes amours: Sa guitare et ses pinceaux.
Un soir, je devais avoir six ans, j'ai été réveillée par des éclats de voix. Je me suis faufilée hors de ma chambre et, installée sur la dernière marche de l'escalier, j'ai épié mes parents qui se disputaient. Je voyais maman, de dos, papa assis en face d'elle, une tasse de café à la main. Sur le coup, je n'ai pas bien compris ce qui se passait au juste. Tout ce que je savais, c'était que mon père pleurait en répétant:
- Tu ne peux pas me demander ça, Juliette, tu ne peux pas…
Il a déposé sa tasse dans un grand fracas, sur la table; elle s'est renversée. Je me suis mise à détester cette femme qui faisait de la peine à l'homme que je vénérais et qui m'appelait: Mon trésor.
Après cette altercation, papa n'a jamais plus été le même. Il a perdu son entrain et s'est mis à boire démesurément. Il ne faisait de la musique qu'en l'absence de maman, et encore, je devais le supplier. J'ai compris beaucoup plus tard, qu'elle avait posé un ultimatum: La musique ou la famille. Il est mort six ans plus tard, d'une cirrhose du foie.
Certains souvenirs restent imprégnés avec une netteté déroutante. Par exemple, je revois cette petite fille de douze ans, en larmes, près du cercueil de son père, qui essaie de se convaincre qu'il est encore vivant, qu'il ne fait que dormir, comme dans le conte de La Belle au Bois Dormant.
Quelques semaines après son décès, maman a tout effacé de la présence de papa à la maison: Elle a donné ses vêtements, trouvé à vendre les instruments de musique et les amplificateurs, malgré mes protestations.
- Je ne veux plus jamais voir un instrument de musique dans cette maison, a-t-elle décrété.
Quand maman décidait quelque chose, c'était sans retour.
Elle venait de m'asséner le premier coup d'une longue série: Celui de me priver d'un mode d'expression que mon père m'avait légué en héritage: L'amour de la musique.
©2006 par Sylvie St-Laurent