Après un été pourri et un automne précoce, l'hiver n'en finit plus de finir, cette année. Une semaine après Pâques, les jonquilles grelottent sous une étole de neige. Comme elles, le soleil me manque. J'ai froid, je m'étiole. J'ai l'impression que je fonctionne à l'énergie solaire. En ce moment, la réserve se trouve au plus bas, la batterie, «à terre».
- Tu es chanceuse, toi, Carole, au moins tu ne bourgeonnes pas, me faisait remarquer Danielle, hier, victime, à son grand dam, d'une soudaine poussée d'acné, à 35 ans.
Danielle est ma voisine et ma seule amie. Cette amitié ne plaît guère à mon mari qui prétend qu'elle exerce une mauvaise influence sur moi. J'admets que Danielle se montre un peu rebelle et féministe, à ses heures, mais qui ne le serait pas après ce qu'elle a traversé. Avec beaucoup de courage, je l'ai vue se relever d'un divorce éprouvant. Je la qualifie de survivante.
Jean n'a pas raison de se sentir menacé. Pourtant, lorsque Danielle se trouve dans les parages, il devient agressif, voire grossier. L'autre soir, elle est arrivée à la fin du repas avec sa fille. Je lui ai offert une tisane et nous nous sommes mises à jaser à bâtons rompus pendant que nos filles jouaient avec leurs Barbie. Notre conversation a exaspéré Jean qui a quitté la table, en bougonnant, avec sa tasse de café:
- Je libère la place, vous allez pouvoir parler dans mon dos tant que vous voudrez.
Je suis restée muette de surprise mais Danielle, plus vive, a répondu:
- Tu as un ego épouvantable pour penser qu'on perd notre temps à parler de toi quand tu n'y es pas.
Même s'il méritait cette réplique, ce n'était pas exactement ce qu'il fallait dire pour se retrouver dans les bonnes grâces de Jean.
Bien sûr, il nous arrive d'échanger des confidences, elle et moi. Mais nous ne passons pas notre temps à déblatérer sur le dos de mon mari, comme il le croit. S'il se reproche des choses et qu'il souffre de paranoïa, le problème lui appartient.
Il est surtout préoccupé, à mon avis, de sentir qu'il perd son emprise sur moi. Lorsque je l'ai épousé, j'étais si naïve. Il a fait mon éducation, en quelque sorte. Tout ce qui sortait de sa bouche, devenait, pour moi, parole d'évangile. Il était du genre à me reprocher, de préférence en public : «voyons, Carole, on ne met pas de radis dans la salade en plein hiver.» Et moi, pas plus brillante, j'obéissais, sans même penser à répliquer. Heureusement, les choses ont changé.
Je ne peux donc pas le blâmer de ronchonner, à l'occasion. Qui aimerait voir une épouse docile se transformer en lionne rugissante et revendicatrice? Il ne vient pas à l'idée de mon mari de s'interroger sur son attitude. Il est plus simple, pour lui, d'accuser la voisine «d'entraîneuse».
Plus que jamais, ces temps-ci, j'ai besoin du soutien moral et physique de Danielle. Je peux compter sur elle pour garder les enfants et les voiturer, au besoin. Je l'ai fait pour elle, l'an dernier, quand elle nageait en pleine dépression. C'est à mon tour de vivre un mauvais quart d'heure.
Je suis si fatiguée, en ce moment, que tout me demande un effort. Il m'arrive parfois de souhaiter me retrouver à l'hôpital avec un mal étrange, qui disparaîtrait mystérieusement, sans conséquence. Ce séjour me donnerait le temps de refaire mes forces.
Depuis novembre, je traîne la patte. Je n'ai pas passé une nuit convenable depuis des mois. Les stress me ronge. Les maux d'estomac me réveillent vers trois heures. Inutile de penser à revoir le médecin : il me dira encore que je souffre de troubles psychosomatiques, une façon polie de me signifier que tout se passe dans ma tête.
Je ne sais même pas ce qui m'arrive. J'ai du mal à l'expliquer. Je me sens triste et désespérée, comme si toute ma vie me faisait mal. Je pleure souvent. Un rien déclenche une crise de larmes. Quelquefois j'ai peur et j'ai l'impression qu'un malheur imminent plane. Ces épisodes se produisent surtout à la tombée de la nuit, au moment où je devrais m'abandonner au sommeil. C'est paradoxal d'être si fatiguée et de ne pas pouvoir dormir. Pourquoi Morphée me boude-t-il ainsi?
La nuit dernière, j'ai l'impression de ne pas avoir dormi mais j'ai bien dû fermer l'œil puisque j'ai fait ce rêve, toujours le même. Je suis dans un endroit inconnu. Où que j'aille, je me perds et je tourne en rond, sans jamais retrouver mon chemin. Plus je cherche, plus je m'éloigne de mon but. Je me réveille en nage et j'hésite à me rendormir de peur de retomber dans le même cauchemar, comme il m'est arrivé souvent. Au réveil, je reste imprégnée de la sensation désagréable d'être égarée. Cette impression prend jusqu'à deux jours avant de s'estomper.
Deux heures du matin. Je me lève pour ne pas troubler le sommeil de Jean, qui ronfle comme un engin. J'envie sa capacité à s'abandonner comme un enfant, dès qu'il pose la tête sur l'oreiller. Le mot insomnie est exclu de son vocabulaire. Il n'en a jamais souffert, même quand le ciel menaçait de s'effondrer sur nous.
Rien ne l'ébranle. Il prétend qu'il n'a peur de rien. Lorsque je lui reproche de prendre certains faits trop à la légère, il rétorque qu'il faut bien que quelqu'un garde son calme dans la maison, que je m'en fais assez pour les deux.
En ce moment, pourtant, je sens bien que quelque chose le tracasse. Il se montre plus grognon que d'habitude, il maudit ceci ou cela, à tour de bras. Comme il n'est pas extraverti, je devrai attendre que l'abcès éclate. En attendant, je me ronge les sangs à essayer de deviner la cause de ses sautes d'humeur. Comme bien des hommes, il n' a pas appris à exprimer ce qu'il ressent. Quelquefois, j'ai l'impression d'avoir épousé un extra-terrestre, un robot.
Le mois dernier, il n'a pas versé une larme aux funérailles de son père. Il devait penser que je m'exécutais pour les deux car il a lancé, à un moment donné, excédé : «maudit braillage!».
En dix ans de mariage, je ne l'ai jamais vu s'émouvoir. Pourquoi s'interdit-il certaines émotions? Il ne se permet que la colère mais ne me laisse pas exprimer la mienne. Lorsque je la manifeste, il me traite d'hystérique, me dit de me «calmer les hormones». Il se garde le droit de sortir toutes les insanités qui lui passent par la tête, à commencer par injurier la travailleuse sociale que je consulte.
Encore hier, il m'a suggéré de cesser de lui rendre visite, Il dit qu'elle me monte la tête, comme Danielle le fait, et que je ne suis plus la même depuis «ce temps-là». Il a raison sur ce point. Je ne serai jamais plus la même. Je le sais maintenant.
Pauvre Jean! Il s'adapte mal au changement. J'étais bien plus commode lorsque je ne disais rien, que je ravalais mes larmes et mes frustrations. En fait, Ginette ne me monte pas la tête, elle la sort simplement du sable où je l'avais enfouie.
Jean ne soupçonne pas, toutefois, que j'en veux parfois à cette femme de m'ouvrir les yeux. Au moins, le mal que je portais en moi depuis l'enfance m'était familier. Ce que je vis maintenant m'est étranger et me fait peur. Je n'imaginais pas que je gardais en moi autant de colère refoulée. Quand elle refait surface, je me débats dans de fameux remous. Je ne me reconnais plus par moments. Je ne peux donc pas en vouloir à mon mari qui se plaint d'avoir l'impression de vivre avec une inconnue.
©2006 par Sylvie St-Laurent