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Gilles s’installa dans le fauteuil rembourré de Catherine. — J’avais hâte de revenir, dit-il sincèrement. — Les vacances ont été profitables? — De drôles de vacances mais dans l’ensemble, j’ai retiré beaucoup de satisfaction. Gilles lui raconta brièvement le déroulement de son voyage à Percé et mit l’emphase sur ce qu’il avait vécu avec l’oiseau mourant. — Ce fou de Bassan a pris toute la place. J’ai l’impression qu’il s’adressait à moi et qu’il voulait que je l’accompagne. Un moment très fort que je ne suis pas prêt d’oublier. Il s’appuya la tête et honora ce souvenir d’un silence respectueux. Un sourire laissa croire que cet événement avait laissé une empreinte positive. — Jeanne a profité de sa semaine, à sa façon, enchaîna-t-il. Elle a dévoré deux romans et des revues de toutes sortes. Chantal a eu un plaisir fou à découvrir le monde marin avec son chum et les grands-parents de celui-ci. Le grand-père de Jack a un chalutier et, tous les jours, beau temps, mauvais temps, il emmenait les jeunes pêcher. Ma fille était en extase devant ce vieil homme barbu, un peu rustique, mais énormément sympathique. Elle n’arrête pas d’en parler. Jack me l’a présenté. Un homme de mer bruni par le soleil et le sel. J’ai vu dans ses yeux la bonté et la profondeur de la vie. Il m’a impressionné et ramené à mes interrogations. Qu’ai-je fait, moi, avec mon père et mon grand-père? Suis-je allé à la pêche? M’ont-ils emmené avec eux? J’ai cherché mais je n’ai rencontré qu’un trou vide. C’est pourquoi je suis heureux de revenir vous voir. Je veux retrouver ces souvenirs, je suis prêt à creuser pour les déterrer. — C’est vrai, la dernière fois, nous nous sommes quittés là-dessus, je crois. Alors, dans ce sens, je vais vous demander de prendre la position la plus confortable possible et de fermer les yeux. Gilles chercha la meilleure position et ferma les yeux. — Vous êtes bien? — Oui. — Vous allez prendre une grande respiration, commença Catherine. Oui, c’est très bien. Et une autre encore où vous laissez toutes les tensions sortir de votre corps. Vous pouvez bouger pour laisser sortir ces tensions. Oui, comme cela, c’est bien, c’est très bien. Et une autre bonne inspiration pour remplir vos poumons d’air pur et une profonde expiration pour laisser sortir l’air vicié qui ne vous sert plus. Encore une fois, dit-elle en inspirant elle-même pour accompagner le rythme de Gilles. Oui, c’est cela, c’est bien. Et vous installez le mouvement de vague qui va de votre tête jusqu’aux pieds, une vague qui vous berce, qui s’incruste de plus en plus profondément et qui détend chaque partie de votre corps. Une vague, continua-t-elle sur un ton monotone de plus en plus grave, qui va chercher son élan dans les courants profonds de la mer pour pouvoir aller plus loin sur la plage de sable. Et vous goûtez le bienfait de ce mouvement, vous respirez librement dans ce mouvement et votre mental pourvoit à la régularité de cette vague pendant... qu’une autre... partie... de vous-même... se dirige... ... vers un moment... heureux... vécu à l’école, poursuivit-elle, consciente que l’école est habituellement un lieu non menaçant pour un enfant. Et cette... partie de vous-même... vous conduit ... directement... à une situation heureuse... La respiration de Gilles ralentit, ses paupières battirent rapidement et une rougeur marqua ses tempes. — Est-ce que vous êtes à cette situation, Gilles? demanda Catherine. — Oui. — Quel âge avez-vous? — Six ans. — Où êtes-vous? — À l’école du rang. — Qu’est-ce qui se passe? — Je suis avec les autres garçons de la classe. Je suis assis à un pupitre avec un cahier et la maîtresse me sourit. Je l’aime beaucoup. Elle me parle doucement et m’apprend à écrire en me tenant la main. Elle me sourit tout le temps. — Et le petit garçon de six ans se sent bien avec cette maîtresse, il se sent en sécurité? — Oui, en sécurité. Il apprend en sécurité. — Et elle a le temps de montrer les lettres au petit garçon, dit Catherine, intuitivement. — Oui. — Pourquoi est-il si bien dans cette classe avec cette maîtresse? — Elle est gentille, douce, elle n’est pas pressée, elle. — Tu connais quelqu’un qui est pressé et qui n’a pas le temps de t’apprendre des choses? demanda Catherine en s’adressant directement, cette fois, à l’enfant de six ans. — Oui. — Qui? — Maman. — Pourquoi donc? — Parce qu’elle a trop d’ouvrage et elle dit tout le temps que personne ne l’aide. — Est-ce que c’est vrai? — Non, tout le monde l’aide, moi aussi, mais elle ne s’en aperçoit pas. — La maîtresse, est-ce que tu l’aides? — Oui et elle me remercie avec un grand sourire toutes les fois que j’essuie le tableau ou que je vide le panier dans la grosse poubelle. — Est-ce qu’il y a un autre souvenir heureux que tu as connu à l’école. — Oui. — Quel âge as-tu dans ce nouveau souvenir? — Onze ans. — Raconte-moi ce que tu vois. — Je suis en sixième année et c’est un professeur qui m’enseigne. J’ai eu cent pourcent dans mon examen de mathématiques. J’avais travaillé très fort pour réussir. Le professeur annonce devant toute la classe que je suis le seul à avoir obtenu cette note. Il me félicite et me donne la main en me disant que je suis capable de me rendre loin dans la vie. Il me regarde droit dans les yeux en me souriant. Gilles se mit à bouger sur le fauteuil, il respirait avec peine. Sa tête se balançait de gauche à droite comme s’il voulait se débarrasser d’une idée envahissante. — Qu’est-ce qui se passe? interrogeait Catherine. — J’ai chaud, j’ai une boule dans l’estomac... — D’accord, garde contact avec ce malaise. — Ça me fait mal, dit Gilles en agitant les bras et les jambes. — Prends une bonne respiration, calmement, c’est cela. Tout en respirant, tu descends profondément dans ce malaise et tu perçois quelque chose à l’intérieur... — ... — Qu’est-ce que tu vois à l’intérieur de ce malaise? — Des gros bras qui s’approchent de moi. — Comment te sens-tu face à ces bras? — J’ai peur, ces bras vont me faire mal. — Et à qui appartiennent ces bras? — ... — Gilles, relève la tête et regarde à qui appartiennent ces bras, dicta la voix de Catherine. La figure de Gilles se contorsionna en grimaces et ses mains se joignirent devant sa figure. Il se recroquevilla sur lui-même et ne bougea plus. — Que se passe-t-il ? — Les bras s’approchent encore plus près. — À qui sont ces bras, Gilles? — Je ne vois pas la figure. Des spasmes secouèrent le corps de Gilles encore dans sa position repliée. Des sanglots montèrent à sa gorge et il se mit à tousser. — C’est correct pour aujourd’hui de ne pas voir la figure parce que nous sommes dans des expériences heureuses. Nous y reviendrons une autre fois, peut-être. Catherine garda cette information en réserve. Elle y reviendrait dans une autre séance. Gilles prit une bonne inspiration et une profonde expiration. Son visage se rasséréna et il cessa de tousser. — Gilles, reviens à six ans. Est-ce qu’il y a d’autres souvenirs heureux? — Oui. — Quel est-il? — J’ai un ami, mon ami Ti-Pierre. Il ne reste pas loin de chez nous et nous sommes dans la même classe. Ses cheveux et ses yeux sont noirs comme du charbon. Il porte toujours des pantalons trop grands pour lui, il est obligé de les faire tenir avec des bretelles, dit Gilles en pouffant de rire. On a des tas de secrets. On sait faire le « juré craché » et personne ne peut nous forcer à dire nos secrets. Son père lui a construit une cabane dans un arbre dans le petit bois en arrière de sa maison. On apporte souvent des jouets dans l’arbre ou bien, on invente des jeux avec des boîtes et des couvertures. On fait des tentes dans la cabane et on joue aux indiens. On fait semblant de tirer des flèches. Des fois, on est des cowboys et on a des grands fusils. J’aime jouer avec Ti-Pierre. On est des amis pour la vie, « juré craché ». Un grand sourire éclaira le visage de Gilles. Il était content de voir Ti-Pierre. De ce grand ami qui aimait jouer dans les bois, il lia ce souvenir avec celui de son grand-père. — Mon grand-père m’amène avec lui dans la grosse neige. — Tu as quel âge, Gilles? — J’ai trois ans. Grand-père m’embarque sur ses raquettes et on s’en va au bord du bois, en arrière de la grange. Il met son doigt sur ma bouche. Il ne faut pas parler fort. Peut-être qu’il a attrapé un lièvre dans le collet. On passe en dessous d’un grand sapin et dans le collet, il y a un lièvre. Il est tout blanc. Il est tout raide aussi. Grand-père me regarde et il est content. Je n’avais jamais vu un lièvre dans un collet avant. Je suis impressionné, j’ai un peu peur mais grand-père est là et je suis rassuré. Il me sourit et me parle du bon ragoût que va faire grand-mère. Il détache le lièvre et le met dans un sac de toile qu’il a apporté avec lui. Il met le sac par terre et me prend dans ses bras. Il m’explique que les hommes peuvent tuer un animal uniquement pour le manger, sinon, c’est cruel de le tuer pour rien. Grand-père est bon, il ne ferait pas de mal pour le plaisir. J’aime me promener avec lui. Il me parle, m’apprend des choses de la nature. Il est toujours gentil avec moi et me félicite de tout ce que je fais de bien. Mon grand-père, je le serre très fort et je l’embrasse dans sa barbe. Il rit et il me chatouille. C’est mon grand-père à moi. — Gilles, quelle est l’émotion la plus importante que tu ressens quand tu es avec ton grand-père? — La sécurité. Catherine l’aida à intégrer cette force de sécurité et l’invita à rejoindre le moment présent. — Vous prenez contact avec tout votre corps, vos idées, vos pensées et avec votre environnement, ici et maintenant. Gilles s’étira et demeura immobile quelques instants avant de se retourner vers Catherine. Son expression traduisait la perplexité. — Comment vous sentez-vous? demanda Caherine. —
Je me sens un peu éberlué. Je suis surpris de m’être souvenu de
mes professeurs, de Ti-Pierre que j’avais complètement oublié et
de grand-père... grand-père. Ce qui m’étonne le plus, c’est d’avoir
retrouvé des événements parfaitement heureux dans ma vie. ******** Assis devant un café au lait, Marie-Laurence et Gilles discutaient du sujet de l’heure. — C’est fou, cette méthode, répétait Gilles pour la énième fois. — C’est peut-être fou, mais elle est efficace, commenta Marie-Laurence. — Est-ce qu’elle l’a utilisée avec toi? — Oui, plusieurs fois et les résultats sont étonnants, crois-moi. — Pourquoi ne pas m’en avoir parlé? — Parce qu’avant d’expérimenter cette façon de faire, on ne peut pas s’imaginer ce que c’est. Tu aurais eu peur ou tu n’y aurais pas cru. Peut-être même que tu aurais ri de moi avec mes histoires de bonne femme. Quoi qu'il en soit, c’est une approche comme une autre pour se retrouver. Chacun choisit son chemin qui lui convient pour faire ses pas. — Maintenant que j’ai reçu le baptême thérapeutique, est-ce que tu veux me raconter tes découvertes? demanda Gilles, très empathique à son amie. — Je ne suis pas encore prête à partager mes expériences les plus intimes. Que veux-tu? Quand on a enfoui nos souvenirs traumatisants dans le fin fond de notre mémoire, nous avons mis des tas de couches de protection pour empêcher ces souvenirs de revenir à la surface. Lorsqu’on les découvre, on a encore besoin de se protéger, car il n’y a plus de couches du tout. — J’attendrai. Je me demande comment j’arriverai à atteindre le fond. — Pour moi, il s’agit d’apprivoiser chaque résistance, vivre l’émotion qui y est rattachée, découvrir le pourquoi de cette résistance et enfin, arriver au cœur de l’expérience que tu avais refoulée si loin. — C’est difficile à visualiser, constata Gilles. — C’est un peu comme un oignon. Quand tu le tiens dans ta main, il est tout à fait extérieur à toi, il n’y a aucune réaction, aucun échange. Lorsque tu pèles la première couche mince et brune, déjà tu donnes la possibilité à l’oignon de dégager son odeur. Tu commences à ressentir son essence mais c’est minime. Si tu le dépouilles d’une autre couche et d’une autre encore, un échange s’établit. Plus tu approches du centre, plus tu voudrais le lancer au bout de tes bras pour ne plus respirer et transpirer son odeur, mais tu en as besoin, donc tu continues. Lorsque tu as vaincu toutes les épaisseurs, le cœur se dévoile et le cœur qu’est-ce que c’est? — ... — Le cœur, c’est le vide coincé entre les couches. Ce sont les émotions qui ont pris de la force parce qu’emprisonnées à l’intérieur. Lorsque tu y touches, il y a de la souffrance mais tu la vis une fois pour toutes et après, c’est la paix. — Si je comprends bien, le plus souffrant, c’est de décortiquer l’oignon. Arrivé au cœur, cela donne un grand coup mais c’est le dernier. — Ou... oui, c’est un peu simpliste mais l’image est bonne. — Alors, avec ma séance d’hier, j’ai enlevé la pelure sèche et brune. Je n’ai pas commencé à pleurer, ajouta-t-il avec un petit sourire. — Je ne suis pas inquiète pour toi, ça viendra, décréta Marie-Laurence. — Jamais de la vie. Si tu penses que je vais pleurer, se défendit le grand homme aux muscles solides. — Tu peux essayer de te retenir mais, tant que tu maintiendras cette défense, tu retarderas le processus, dit Marie-Laurence la tête baissée. Je suis passée par là. — Mais un homme, c’est fort! — Des fausses croyances qui datent de la nuit des temps! s’exclama Marie-Laurence en riant. Si les hommes savaient qu’il faut de la force morale pour se permettre de pleurer. Je suis convaincue qu’être fort, c’est de s’assumer émotivement et non de toujours faire semblant que tout va bien. Au lieu de pleurer, les hommes deviennent agressifs, parfois violents ou encore se criblent de maladies physiques. L’émotion s’exprime d’une autre façon, c’est tout. Un homme, c’est fort physiquement mais en ce qui concerne les émotions, il aura à piler sur son orgueil de mâle pour casser le moule de la légende populaire. La vraie force n’est pas une illusion, ni un miroitement ni une image; la vraie force réside dans la reconnaissance et l’acceptation de son identité réelle. Mais encore faut-il la découvrir. — C’est ce que j’ai commencé à faire. — Oui, tu as du mérite. Peu d’hommes se lancent dans cette aventure. Sois persévérant, ça vaut la peine. C’est intéressant et excitant de jouer aux explorateurs et aux archéologues. Les fouilles révèlent souvent des richesses insoupçonnées. Le café était foid. Gilles fixait les yeux brillants de son amie et prit sa main entre les deux siennes. Il lui sourit. — Je t’aime beaucoup, tu me fais du bien. Tout est si simple avec toi. — Je prendrais bien un café, moi, annonça-t-elle en retirant doucement sa main. Celui-là mérite de prendre un autre chemin que celui de mon estomac. — Moi aussi, avec un dessert. Je veux fêter dignement ma première pelure d’oignon. — N’oublie pas qu’il y a des oignons de toutes sortes. J’ai hâte de savoir à quelle catégorie tu appartiens. — Hum! Je suis sûrement un gros oignon rouge exotique au cœur savoureux, récita-t-il la main droite sur le cœur avant de s’éclater de rire. — C’est un plaisir de t’entendre rire. — À moi aussi. Les tensions sont tellement grandes ces temps-ci que la culpabilité m’empêche de rire. — As-tu parlé à ta femme? — Pas encore, je ne suis pas prêt. — N’attends pas d’être prêt, Gilles, tu ne le seras jamais. Vous souffrez tous les deux à cause de vos secrets. Plus vous attendez, pire ce sera. Il faut que l’un de vous deux fasse le premier pas. Pourquoi pas toi? — Pourquoi pas elle? demanda-t-il. C’est elle la victime. — Vous êtes deux victimes de vos peurs respectives. Elle a peur d’apprendre la vérité et toi, tu as peur de perdre ta sécurité, ton cadre de référence, ta stabilité. — Je ne vois plus Solange, pourquoi tourner le fer dans la plaie? — Gilles, n’essaie pas de t’esquiver. Où elle est ta force de mâle? le taquina-t-elle. — Ouais! — C’est plus facile à dire qu’à faire, n’est-ce pas? —
Je lui parlerai... le moment venu, finit-il par ajouter. ******** La nuit qui suivit sa rencontre avec Marie-Laurence fut troublée par un rêve assez particulier. À la prison où il travaillait, habillé de ses vêtements du dimanche, il procédait à une ronde des cellules pour voir si tout était normal. Aidé de sa lampe de poche, il éclairait et comptait les têtes endormies. Arrivé à la dernière cellule de gauche, il dirigea le faisceau lumineux sur la tête du prisonnier. Ne pouvant distinguer clairement les cheveux ou les traits particuliers de cet homme, il s’approcha des barreaux afin d’y voir mieux. Mais là encore, il ne reconnaissait pas la forme d’une tête. Il prit son trousseau et fit tourner l’énorme clé plusieurs fois dans la serrure avant d’ouvrir. L’homme, malgré le bruit et la lumière, ne bronchait pas. Gilles avança vers lui et braqua sa lampe de poche vers ce qui devait être le visage. Horreur! Il n’eut le temps de voir qu’une énorme écorchure dans une peau brune et séchée et entrevit deux petits yeux humides qui l’imploraient. Au moment où Gilles fit un geste vers cet être, la peau brune s’écailla. Effrayé, Gilles recula et prit la fuite sans refermer la porte. Il courut à toute allure mais dut bientôt s’arrêter à cause du poids de la clé qui devenait insupportable. Une force irrésistible semblait l’attirer par derrière, vers la cellule ouverte. Il résista de toutes ses forces afin de ne pas être entraîné vers cet endroit. — Je ne veux pas, cria-t-il dans son sommeil. Je ne veux pas, je ne veux pas. — Gilles, Gilles, réveille-toi, tu fais un mauvais rêve. — Je ne veux pas... — Gilles, c’est moi, Jeanne, ouvre les yeux, ordonna-t-elle. — Mon Dieu, soupira-t-il, enfin réveillé. C’est un vrai cauchemar! Mais que fais-tu ici? — Je t’ai entendu crier de la chambre de Charles-André. — Je vais me lever parce que sinon, je risque de sombrer dans le même rêve. Retourne te coucher, je m’excuse de t’avoir réveillée. Merci d’être venue me sortir de là. — Je descends avec toi. Une infusion me fera du bien. Gilles fit chauffer de l’eau pendant que Jeanne sortit les tasses et le coffret de tisane. Il versa l’eau chaude dans les deux tasses et apporta des petits gâteaux. — À quoi rêvais-tu? — C’était l’histoire d’un monstre avec une drôle de tête, une tête qui s’épluchait. Il était dans une cellule et lors d’une ronde que j’effectuais la nuit, j’ai ouvert la porte pour le voir de plus près. Il était effroyable. J’avais peur mais il m’attirait comme un aimant. Je voulais l’enfermer à nouveau dans sa cellule. J’en ai le frisson juste à en parler. — Drôle de monstre! Pourtant il y en a bien d’autres qui nous font la vie dure, insinua Jeanne. — Que veux-tu dire? — Je parle des monstres qui s’interposent dans notre vie en général, notre couple en particulier, avança-t-elle, le nez dans sa tasse. Gilles toussota de malaise mais garda le silence. Il attendit patiemment l’accusation. — Avant les vacances, j’ai vu un nom et un numéro de téléphone sur l’afficheur. Solange Bergeron a appelé plusieurs fois de suite. J’ai bien envie de la contacter pour savoir si elle est un monstre... à moins que tu ne me le dises toi-même. Gilles bougea sur sa chaise et essaya de se contenir. Il avait oublié que l’afficheur rendait bien des services mais qu’il pouvait s’avérer indiscret dans des situations semblables. La question de Jeanne l’embarrassait. Il n’était pas prêt à y répondre. — C’est une amie d’un de mes collègues. Je lui avais demandé son avis concernant l’achat d’un ordinateur. Elle travaille en informatique. — Pourquoi s’est-elle acharnée à te rejoindre cinq fois de suite? — Elle devait s’absenter pour une longue période dès le lendemain, mentit Gilles, elle tenait à me contacter avant de partir. — Que te conseille-t-elle? demanda Jeanne à demi-consciente du bluff de son mari. — Elle... Elle m’a parlé de plusieurs options intéressantes selon mes besoins spécifiques. Je dois encore y réfléchir. C’est un gros achat et je veux trouver la bonne opportunité. Jeanne oublia de vérifier l’utilité potentielle d’un ordinateur à la maison. Son point d’intérêt se situait ailleurs. Aussi, cessa-t-elle son investigation. Elle avait brisé la glace mais ne voulait pas se casser le nez. Néanmoins, elle était fière d’avoir osé lui poser la question. Avec la découverte de Solange Bergeron, ses doutes étaient partagés. Où se situait Marie-Laurence dans tout cela? Son mari la trompait-elle avec une ou deux femmes? — Il y a un autre monstre, poursuivit Jeanne. — Qui? — Il ne s’agit pas d’une personne. J’ai découvert, le jour de ta fête, un revolver chargé dans un de tes tiroirs. — ... — Qu’est-ce que tu voulais en faire? — Je... je n’ai pas envie d’en parler. — J’ai le droit de savoir. Peux-tu t’imaginer que je sois inquiète pour toi, pour nous. Il y a tellement de drames familiaux. Des gens qui tuent leur famille avant de se faire sauter la cervelle. Des larmes contenues coulaient le long de ses joues. Un état contradictoire la tenaillait. Elle désirait se venger mais, en même temps, elle aspirait à le tenir dans ses bras, à redevenir sa femme. Elle souhaitait que tout redevienne comme avant. Une faille tellement profonde avait entaillé le bonheur et la tranquillité de leur relation. Comment tout effacer et recommencer à zéro? Quelle était la solution, la formule magique? — Je... je ne voyais plus d’autres issues, prononça Gilles avec sincérité. Sur ce point, il n’avait aucune raison de mentir. J’étais fatigué, découragé, désespéré. Il m’est difficile de te l’avouer. J’étais mêlé, je le suis encore. Je remets tout en question. Je ne me reconnais plus. Sois tranquille, j’ai enlevé la balle du revolver. Je n’ai plus ces intentions mais à ce moment-là, la tentation était forte. Comme un appel de la mort elle-même qui m’invitait à me blottir dans ses bras. — Pourquoi ne m’en as-tu pas parlé? J’aurais pu te soutenir, t’encourager. — Personne ne pouvait m’aider. Il y avait une énergie extrême qui m’attirait. Ma volonté démissionnait. Je ne pensais qu’à me libérer de tout ce qui me faisait mal et cette énergie me promettait le repos. C’était facile, je m’engageais dans le processus et mon seul focus était la délivrance. — C’est impossible! Tu as une famille, des enfants, la chair de ta chair, tu ne peux pas oublier cela. — Je sais que c’est ingrat mais c’est comme ça, admit Gilles avec humilité. — Mais tu es un homme fort. — J’ai l’impression que la force n’est pas ce qu’on pense, dit-il, riche des enseignements de Marie-Laurence. Je m’en suis tout de même sorti. — Je suis heureuse que ces idées morbides t’aient quitté. Tu ne les as plus, n’est-ce pas? — Non, je ne les ai plus, ne t’inquiète pas. Jeanne aurait souhaité regagner le lit conjugal mais elle se retint. Les étreintes lui manquaient, les baisers, les caresses. Elle avait besoin du corps et de la chaleur de son mari. Elle aurait fait l’amour comme une tigresse, perdue dans la rage de ses sens qui l’enflammaient tout entière. — Veux-tu un autre gâteau, une autre tisane? lui offrit Gilles. — Non, je retourne me coucher. Cette
conversation, même si elle n’avait rien révélé de sa double vie,
avait délivré Gilles d’un poids énorme. Il se sentait mieux et
voulait reconquérir sa femme, cette nuit, tout de suite. Son désir
le guida vers le corps de Jeanne et tout en montant les escaliers, il
l’entoura de ses bras. ******** Gilles se retourna sur le côté, satisfait, heureux, avec la jouissance inscrite sur son visage. Jeanne se retourna de l’autre côté, honteuse d’avoir cédé à ses besoins. L’orgasme avait atteint un paroxisme oublié depuis longtemps. Elle n’aurait pas dû. Elle se sentait diminuée, faible et sans volonté. Elle se mordit les lèvres. Gilles avait été tendre, attentionné. Sa passion pour elle ne laissait pas deviner une récente « coucherie » avec une autre. Elle était mêlée, elle aussi. S’il lui avait dit la vérité au sujet de cette Solange? Peut-être cherchait-elle des monstres là où il n’y en avait pas. Elle se promit de garder l’œil ouvert. — C’est bon de se retrouver, lui dit Gilles en mordillant doucement le lobe de son oreille. — Je ne sais pas quoi penser, lui avoua Jeanne. — Comment ça? — Je reconnais que ton ardeur m’a fait de l’effet mais je m’en veux d’avoir accepté. — Pourquoi donc? — C’est trop difficile à expliquer. — Nous... dit-il à voix haute. Nous n’allons pas recommencer à nous faire des cachettes, poursuivit-il pour lui-même. — Nous... quoi? Je n’ai pas compris. — Nous pourrions nous retrouver toutes les nuits. J’aimerais que tu reviennes auprès de moi. — Une fois n’est pas coutume mais je vais réfléchir à cette proposition. Je te ferai savoir ma décision, dit Jeanne en considérant que tout compte fait, cette situation, au lieu de l’avilir, lui donnait du pouvoir. — J’espère que cette nuit d’amour t’incitera à faire le bon choix, osa-t-il ajouter. — Ne dis plus rien, ça pourrait te nuire plus qu’autre chose. Ce matin-là, les époux avaient l’impression, chacun de leur côté, de tenir le bon bout du bâton. Le déjeuner se déroula sous le couvert de regards furtifs et de sourires remplis de sous-entendus. — Que fais-tu aujourd’hui? lui demanda Jeanne. — Je dois passer au garage pour un changement d’huile. — Est-ce que tu continues à voir ta psychologue? — Oui. — Tu ne m’en parles pas beaucoup, dit-elle sur un ton de reproche. Jeanne voulait en connaître le plus possible sur son mari. Elle ne comptait pas s’en servir contre lui mais elle avait besoin de se protéger au cas où. — C’est... Disons que c’est personnel. Je ne pourrais même pas te décrire les séances. Par contre, je sais que j’ai besoin de me retrouver, de mettre de l’ordre dans ma vie. — Si jamais tu as besoin d’en parler, je suis là, offrit Jeanne. — C’est gentil. Je ne l’oublierai pas. Chantal se leva tôt et rejoignit ses parents, la mine basse. Elle se prépara deux toasts et sortit le beurre de caramel. — Qu’est-ce qui se passe? demanda sa mère, peu habituée de la voir dans cet état. — Rien, répondit Chantal sur un ton peu amène. — Es-tu rentrée tard, hier? reprit Jeanne, histoire de lancer la conversation. — Ce n’est pas de tes affaires. — Nous sommes polis avec toi, lui fit savoir son père, alors, s’il te plaît, réponds à ta mère sur un autre ton et choisis tes paroles. — ... Jeanne attendit une réplique qui ne vint pas. Sa fille semblait triste et en colère en même temps. — Est-ce que je peux faire quelque chose pour toi? lui demanda-t-elle. Chantal laissa échapper un soupir, prit son assiette et sortit sur la galerie. — Je crois que ça ne va pas du tout, constata Gilles. Je vais essayer de lui parler après ton départ. — On dirait qu’elle me fuit. Elle refuse tout contact. Comment puis-je l’aider? — Donne-lui du temps, proposa Gilles en s’approchant de sa femme afin de l’embrasser. Elle se retourna vers lui et se blottit dans ses bras. Si seulement, elle pouvait retrouver un peu de sécurité, de stabilité dans cette famille. De la force, elle en avait, toutefois, elle aimait prendre des répits dans la tempête et sentir que quelqu’un avait une épaule solide à lui offrir de temps en temps. Elle lui rendit son baiser mais le cœur n’y était pas. — Je vais rentrer tard ce soir, j’ai une réunion clinique. J’espère que tu auras le temps de jaser avec Chantal et de lui remonter le moral un peu. — Si elle veut bien me dire ce qui se passe. Peu après le départ de sa femme, il se prépara une autre tasse de café et rejoignit sa fille. Il s’assit près d’elle sur une chaise berçante, placée là pour l’été. Tout en gardant le silence, il attendit. Chantal regarda droit devant elle, les yeux perdus dans le creux du gros érable d’en face. Elle sentait la présence de son père. Se risquerait-elle à lui parler? Pourtant, elle ne pouvait pas garder cela pour elle. C’était un drame trop grave pour elle. Elle se tourna lentement vers lui. Aucun son ne sortit de sa bouche. Elle essaya d’articuler de nouveau, seul un sanglot put se libérer. Gilles s’approcha d’elle et lui caressa les cheveux. Ne sachant trop la teneur de son chagrin, il supposa une peine d’amour ou une dispute d’amoureux. — Veux-tu m’en parler, ma chouette? Elle fit un signe affirmatif mais pleura de plus belle. Le cœur lui faisait mal et elle avait peur. Elle n’avait jamais cru son chum capable de faire une chose pareille. — Prends ton temps. Veux-tu un chocolat chaud? Un autre signe affirmatif émergea de ses longs cheveux entremêlés plus que d’habitude. Pendant que son père préparait son breuvage préféré, elle se remémora les événements de la veille et étouffait les cris qui montaient à sa gorge. Elle avait été horrifiée. Jack qui ne voulait pas s’arrêter, qui lui avait ordonné de ne jamais divulguer ce qui venait de se passer. « Personne ne le saura jamais si tu fermes ta gueule », avait-il crié malgré le vent qui sifflait. Elle s’était retournée encore une fois pour voir la silhouette dans le noir. — Tiens, fais attention, il est très chaud, dit Gilles en lui présentant la tasse mousseuse de chocolat au lait. — Mer... merci, bafouilla-t-elle en grelottant malgré l’été. — Ça va mieux? — Un... un peu. J’ai... j’ai froid, marmonna-t-elle à travers les larmes qui affluèrent de nouveau. Gilles rentra et revint avec son gros chandail qu’il réservait pour les journées fraîches. Il le déposa sur les épaules de sa fille et lui frictionna les épaules. Après quelques minutes, elle se ressaisit et regarda gravement son père. — C’est épouvantable! — Qu’est-ce qui est épouvantable, ma chouette? — Ce qui est arrivé hier soir. — ... — Nous étions allés à la plage, tu sais, pas très loin d’Old Orchard? — Oui... — Nous étions quatre motos. Il y avait Jack et moi, Ben et Caro, Nico et Jess, Franckie et Kim. Nous avons eu un plaisir fou à jouer au ballon et à nous baigner. En soirée, un groupe est arrivé. Ils se sont joints à nous et nous ont proposé de la drogue. — Oh! dit Gilles, conscient que le problème s’annonçait plus grave que prévu. — C’était de la coke. Du bon stock de Colombie, nous ont-ils juré. J’ai pris Jack par la manche et j’ai essayé de le convaincre de partir. Il m’a repoussée en disant qu’il n’avait pas quinze ans, lui. Je l’ai supplié de partir parce que je commençais à avoir peur. Les gars devaient être âgés de plus de vingt ans et ils nous regardaient, Jess et moi, d’un drôle d’air. Je me suis cachée derrière Jack. — Est-ce que Jack a pris de la drogue? — Oui, une ligne. Il se disait capable de supporter cette quantité sans changer d’état. Je savais qu’il en avait déjà pris mais depuis qu’il était avec moi, je ne l’avais jamais vu en prendre. — Les autres de votre gang, en ont-ils pris? — Non, ils prennent des drogues douces, pas de coke. — Donc, il a été le seul à sniffer, comme vous dites. — Oui et lorsque les autres ont voulu partir, il a refusé en m’attirant vers lui. Il a demandé une autre ligne. Je lui ai dit qu’il était tard, que je voulais rentrer, que nous avions encore quatre heures de route. Il m’a traitée de bébé lala et m’a offert de partir à pied. Je ne le reconnaissais plus. Il ne m’avait jamais traitée de la sorte. — Ceux de votre groupe vous ont-ils attendus? — Non, c’est ça le pire. Ils étaient écœurés d’attendre monsieur qui faisait le niaiseux. Je leur ai demandé de nous attendre. J’avais terriblement peur. Mais ils sont partis en me souhaitant bonne chance. — À quelle heure êtes-vous partis de là? — À 10 h. Jack était comme fou. Il riait, il criait, il faisait zigzaguer sa moto. Il chantait à tue-tête. Et puis, sur une petite route, un vieux monsieur a traversé. Jack a augmenté la vitesse et s’est dirigé droit sur lui. « Regarde-moi bien aller, pépère », criait-il. — Mon Dieu, l’interrompit Gilles, il ne l’a tout de même pas... — Il a foncé dessus en riant. — Mais il est fou. — Je te jure que je ne l’avais jamais vu comme ça. Il n’était pas lui-même. — Vous ne vous êtes pas arrêtés pour porter secours au monsieur? Vous ne savez même pas s’il était encore vivant? Mais c’est grave, c’est un délit de fuite. Aux États-Unis, en plus! — Je le sais, je n’ai pas cessé de lui crier d’arrêter. J’ai vu le monsieur rouler sur lui-même, puis, il faisait trop noir. Il est peut-être mort. C’est épouvantable. — Écoute, il faut faire quelque chose. Tu dois déclarer ce qui est arrivé à la police. Ton chum doit faire face à ses responsabilités. J’espère qu’il se rappelle de cet événement aujourd’hui. Tu risques de le perdre de vue pour un moment. La police américaine va tout mettre en branle pour retrouver le coupable. — Je me sens prise au piège. J’aime Jack mais je ne peux pas admettre ce qu’il a fait. — Tu as des valeurs qui t’honorent ma fille. Je vais te soutenir là-dedans mais je dois en parler à ta mère. — J’ai peur qu’elle soit en colère contre moi. —
Je suis certain que non, donne-lui une chance. ******** Le vieux monsieur du Maine n’était pas mort mais souffrait de plusieurs contusions et fractures. Il avait eu le temps de voir la plaque de la moto immatriculée au Québec et avait porté plainte. La police de l’état du Maine collaborait avec la Sûreté du Québec afin de retrouver le fuyard. Gilles rapporta la situation à sa femme en la priant de ne pas intervenir négativement. — Elle a besoin de notre aide pour passer à travers cette expérience. Elle est suffisamment secouée. Je crois qu’elle est capable de tirer elle-même la bonne conclusion de cette affaire. Jeanne acquiesça et en guise de récompense ou plutôt de reconnaissance, elle accepta de passer quelques nuits dans leur lit. Pour le plus grand plaisir de Gilles! Gilles accompagna Chantal chez Jack. Il les accueillit avec un enthousiasme mitigé. Chantal se planta devant lui. — J’espère que tu te souviens de ton comportement d’hier, lui lança-t-elle. — De quoi tu parles? crâna Jack. Chantal lui raconta chaque détail de la scène du vieux monsieur. — C’est impossible, je ne ferais jamais de mal à une mouche, mentit-il. — Peut-être pas à jeun, fulmina Chantal, mais avec deux lignes dans le nez, tu as foncé dessus en riant et j’en suis témoin. J’étais sobre, moi, et je sais ce que j’ai vu. Tu as un gros problème sur les bras. Tu m’as dit de fermer ma gueule et que personne ne le saurait. Tu n’es qu’un sans-cœur! Alors tu te décides à parler à la police toi-même ou c’est moi qui le fais. — Ils ne me retrouveront jamais. Il faisait noir et le monsieur n’a pas pu voir mon numéro d’immatriculation. Voyons donc, ma puce. Si tu ne parles pas, personne ne le saura. Écoute, j’ai un plan. Chantal était estomaquée. — À ce que je vois, tu t’en rappelles très bien, se fâcha-t-elle. Jack, c’est un acte sauvage que tu as fait, sauvage et criminel. Gilles était allé rejoindre la mère de Jack dans la maison et lui fit part de la situation. — Il se vante de sa majorité, il pense pouvoir tout faire à sa guise, alors qu’il se débrouille, commenta cette dame à l’allure agressive. Moi, je ne veux rien savoir de ses bêtises. Gilles trouva cette réplique blessante pour son fils mais ce n’était pas facile pour cette femme qui devait élever, seule, trois grands gars. Jack laissa Chantal et les deux bras ballants, s’avança vers eux. — Qu’est-ce que je risque? demanda Jack à Gilles. — Je ne sais pas exactement. Aux États-Unis, ils ne prennent pas ces situations à la légère. — Ils ne sauront jamais que c’est moi.. — N’en sois pas si sûr. De toute façon, toi, tu le sais. Gilles remarqua que Jack n’était pas un mauvais bougre. Qu’est-ce qui l’avait donc amené à faire ce qu’il avait fait? Pour un acte d’absolue inconscience, il risquait de gâcher sa vie à tout jamais. — Ce serait plus sage de te présenter toi-même au poste de la Sûreté du Québec, suggéra Gilles. — Bon, bon. J’irai ce soir, dit Jack, pris au piège. — Je veux que tu ailles tout de suite, ordonna Chantal. N’attends pas qu’ils viennent te cueillir. C’est dommage pour nous deux. Je t’aimais bien mais je n’ai pas envie de continuer avec toi. Tu m’as traitée comme une moins que rien, et je ne l’accepte pas même si tu as l’excuse de la drogue. C’était à toi de t’abstenir. Notre entente disait qu’aucune drogue dure ne viendrait interférer dans notre relation. Tu as brisé notre accord et trahi ma confiance. Chantal se retourna pour ne pas montrer ses larmes. Son père salua Jack ainsi que sa mère et prit sa fille par les épaules. — Je ne peux pas sortir avec quelqu’un qui ne sait pas se conduire. Peut-être que je ne respecte pas les règles et les normes mais je respecte les gens. Sa conduite me bouleverse. Il a perdu la tête et le sens de la réalité. J’ai eu suffisamment peur pour en tirer une leçon. |