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Le cri de la mémoire


       En sortant du lit, Gilles regretta d’avoir accepté l’invitation de Solange. Cette nuit, il avait voulu dormir aux côtés de sa femme, terrée dans la chambre de Charles-André, mais il s’était ravisé. L’aurait-il fait par culpabilité, par besoin ou par amour? Il ne savait pas. L’image de Solange se superposait à celle de sa femme et il maudissait cette incapacité de sortir de ce piège.

       Alors qu’il s’habillait, il ouvrit le tiroir de vêtements et toucha le métal froid du revolver. Une impression de dédain lui arracha une grimace. Toutefois, il le prit dans ses mains et se remémora le matin du 4 juillet. Une éternité semblait s’être écoulée depuis ce jour. Il tenta de se rappeler l’état d’âme accompagnant cette volonté d’en finir et ne rencontra qu’une impression diffuse. Il manipula l’arme et s’aperçut qu’elle était chargée.

       — Mon Dieu, lâcha-t-il, le souffle court. Je ne me rappelle pas l’avoir chargée.

       Il retira la balle et lui fit réintégrer sa place dans la boîte de cartouches qu’il dissimula dans le fond de la garde-robe. Le revolver retourna dans le tiroir.

       — J’espère que Jeanne n’a pas trouvé cette arme chargée. Mais pourquoi aurait-elle fouillé dans mon tiroir?

       Il s’habilla, se rasa, se parfuma. Un coup d’œil au miroir lui fit douter de son charme mais Solange savait le mettre en valeur, lui remonter le moral, l’accepter sans condition sauf la condition du divorce. Cette constatation faillit briser le charme de l’instant. Cependant il chassa vite cette idée.

       Il s’arrêta chez le fleuriste et osa acheter des roses blanches. Les rouges l’interpellaient mais il s’imposa les blanches. Cette rencontre devait être la dernière pour un bout de temps, alors pourquoi tenter le diable?

       Lorsqu’il anima le carillon, il se sentit comme un jeune premier qui venait chercher sa belle pour le bal. Droit comme un chêne, il attendait, le bouquet derrière le dos.

       La double porte était ouverte et il entendit la voix de Solange derrière la moustiquaire.

       — Entre et viens me rejoindre. Je suis dans la cuisine.

       Il poussa la porte et se faufila à l’intérieur. Sur la pointe des pieds, il parcourut la distance le menant à la cuisine, prêt à surprendre sa chère petite caille. La surprise fut pour lui.

       — Bonne fête, mon amour.

       La table, garnie de fruits appétissants, de croissants, de pain sucré, de brioches, de confitures, de gelées, de fromages l’attendait. Dans le coin droit, trônait un gâteau surmonté de quelques bougies effilées. Solange, vêtue d’un déshabillé noir où transparaissaient une culotte de dentelles noires et un bustier tout aussi affriolant, souriait d’un air coquin.

       — Il y aura l’apéritif, annonça-t-elle. Du champagne-jus-d’orange. Suivra le plat de résistance : des œufs au plat, comme tu les aimes, agrémentés de ce qu’il y a sur la table. Puis, il y aura le digestif...

       — Tu crois que nous attendrons jusque là, dit-il en lui donnant les roses et en l’embrassant fougueusement.

       — Il faut nourrir le désir, déclara-t-elle en se détachant de lui. Tiens, rends-toi utile, mets les fleurs dans ce pot.

       — À vos ordres, madame la comtesse.

       Aux yeux de Gilles, cette femme incarnait la beauté à l’état pur. Ses cheveux jouaient avec les rayons de soleil qui entraient par la fenêtre. Ses yeux pétillaient d’un plaisir de vivre et son corps l’enivrait. Il n’avait pas fait l’amour depuis leur dernière « vraie » rencontre et le désir était à cran. Il la voulait maintenant. Les œufs attendraient et le gâteau serait meilleur après.

       Lorsque les fleurs eurent ornèrent le centre de la table, il s’attaqua au champagne. Il fit sauter le bouchon et versa le liquide doré. Après avoir ajouté un soupçon de jus d’orange il tendit une coupe à Solange.

       — Allons le boire confortablement dans le lit, l’invita-t-il en l’entraînant vers la chambre.

       — Pas question, rétorqua-t-elle fermement. Je veux déjeuner avant.

       — Mais je ne pourrai pas tenir jusque là, tu es irrésistible. J’ai envie de toi tout de suite.

       — Pourtant, tu devras attendre après déjeuner, annonça-t-elle d’une voix langoureuse, invitante mais inflexible.

       — Tu en as autant envie que moi si je me fie à ton déshabillé aguichant à moins que...

       — Continue ta pensée, lui dit-elle.

       — À moins que tu veuilles te venger. Toute cette mise en scène, tu l’as préparée pour me remettre la monnaie de ma pièce? Tu me fais payer notre dernière rencontre? C’est odieux! Méchant! Je ne te croyais pas capable d’une telle manigance, ajouta-t-il le mépris dans les yeux.

       — En fait... c’était mon intention, mentit-elle. La dernière fois, tu m’as fait très mal. Nous sommes amants depuis six ans et puis hop! plus rien. Tu me laisses comme un vieux chiffon, presque sans espoir de te retrouver. J’ai pleuré sans arrêt en lorgnant le téléphone tous les cinq minutes. Je me suis retenue à quatre mains pour ne pas te supplier de revenir. Je t’aime, moi. Toi, tu n’es prêt à rien pour moi. Tu gardes ta vie intacte et je n’existe que pour te distraire, te donner du bon temps. Je suis là à te désirer, à me morfondre, à attendre que tu sois disponible et que tu daignes m’appeler ou venir me voir à la sauvette. 

       — Dès le début de notre relation, nous avions convenu des conditions.

       — Oui, durant les premières années, ça me convenait. Par la suite, c’est devenu une torture lente et pénible. Cette aventure prenait une tournure à laquelle je ne m’attendais pas. De la simple attirance sexuelle se sont développés l’amour et le besoin de partage.

       — Mais...

       — Tu m’as manqué tellement souvent, l’interrompit-elle. Je voulais être plus qu’un jouet sexuel, je voulais être ta femme. En secret, j’ai détesté Jeanne. Je désirais sa mort pour qu’enfin tu viennes chercher réconfort auprès de moi. Tu me laissais poireauter avec mes espoirs alors que je voulais toute la place. C’est pourquoi, j’ai commencé à te harceler avec le divorce. Mais j’ai compris, graduellement que je n’étais qu’une distraction pour toi. Dans ta tête, nous étions amants pour la vie et il ne fallait rien déranger.

       — C’est toi qui as changé d’idée en cours de route. Je ne t’avais jamais promis autre chose.

       — Je sais mais j’avais espéré que tu comprennes que je t’aimais et que je méritais mieux.

       — Tu sais bien que je t’aime Solange. Comme un fou.

       — Tu aimes ta femme également!

       — Oui. Pour d’autres raisons.

       — Je ne veux plus partager. Lorsque tu es parti d’ici, la dernière fois, j’ai fait le point à travers mes larmes. Je me suis juré que je ne souffrirais plus. Aujourd’hui, je t’ai invité pour que tu réfléchisses à ceci : tu me donnes toute la place sinon je mets fin à notre relation. 

       Gilles demeura coi. Il la regarda et baissa les yeux. Elle le traitait d’égoïste. Pourtant, il l’avait comblée de son attention, de cadeaux, de sorties, de voyages. Sa maîtresse souffrait à cause de lui, sa femme souffrait à cause de lui. Qu’avait-il donc fait de travers pour tout gâcher de la sorte?

       — Que dirais-tu si on déjeunait maintenant? lui offrit-elle.

       — Tu m’as coupé l’appétit.

       — Lequel?

       — Les deux.

       — Mon offre des œufs au plat tient toujours. Maintenant que je t’ai dit ce que j’avais sur le cœur, je suis heureuse que tu sois là. Nous pouvons profiter de ce moment, non?

       — J’ai besoin de réfléchir, c’est vrai, mais je n’ai pas envie de te quitter, de mettre fin à notre relation. Je t’ai expliqué que j’étais mêlé. Ne peux-tu pas comprendre cela? l’implora-t-il.

       — Je comprends que tu ne laisseras jamais ta femme pour moi. Est-ce que je me trompe?

       — ...

       — J’ai raison et tu le sais très bien. Alors soyons réalistes et cessons de jouer à l’autruche.

       — J’ai besoin de toi, supplia-t-il.

       — Alors, tu sais ce qu’il te reste à faire.

       — Ça va, j’ai compris.

       — Bois ton mimosa, je prépare les œufs.

       Pendant que Solange s’affairait autour de la cuisinière et des poêlons, Gilles s’abandonna à la torpeur qui l’assaillait. Il essayait de lâcher prise, de diminuer cette tension qui l’emprisonnait encore de plus près. Il s’était entortillé bien serré dans des mailles de fer qu’il n’arrivait plus à défaire. Solange voulait le divorce. Jamais elle ne reviendrait là-dessus, il le savait. Elle l’avait attiré dans un guet-apens et, comme un écolier de maternelle, il s’était fait prendre sans se méfier. Le déshabillé noir avait rempli sa fonction à merveille. Il aurait préféré qu’elle mette autre chose mais il n’osa plus rien revendiquer.

       Les œufs étaient délicieux même s’il les mangea du bout des dents et la conversation se restreignit à des banalités.

       — Je t’ai préparé un gâteau de fête moi-même. Un renversé aux ananas.

       Elle se leva, alluma les chandelles et déposa le gâteau devant lui.

       — C’est la coutume de faire un vœu, lui murmura-t-elle. Choisis le bon.

       En fermant les yeux, il sut tout de suite que son souhait le plus cher était de faire éclater sa prison et de retrouver la paix. Il prit une grande inspiration, ouvrit les yeux et éteignit toutes les petites flammes vacillantes.

       Solange lui chanta le « Bonne fête » traditionnel et l’applaudit. Elle s’approcha de lui et l’embrassa sur la bouche. Elle continuait de le séduire, de tenir ses sens en alerte et de maintenir le contrôle sur la situation qui devenait de plus en plus paradoxale. Tout en paradant devant lui, elle se penchait de façon à ce que ses seins soient à portée de vue et de main.

       — Si tu n’as pas envie de moi, Solange, épargne-moi ton spectacle et va t’habiller. C’est cruel ce que tu fais là.

       — As-tu envie de moi? demanda-t-elle naïvement.

       — Mais à quoi joues-tu? Tu sais bien que tu me mets dans tous mes états.

       — Lorsque tu es arrivé tantôt, commença-t-elle, je t’ai énuméré les étapes du déjeuner et le digestif arrivait en dernier. Toi, tu as voulu changer l’ordre et prendre le digestif avant l’apéritif. Puis, tu as insinué que je voulais me venger, ce qui ne m’a jamais effleuré l’esprit. J’en ai profité pour dire ce que j’avais à te dire, encore une fois, pour être certaine que tu ne l’oublies pas. Je maintiens tout ce que j’ai énoncé mais le digestif fait toujours partie du déjeuner si tu en as envie.

       Il se leva et l’enlaça. Pour la première fois, il sentit un élan de compassion, de compréhension et retint son ardeur à la prendre tout de suite. Il devinait son besoin de douceur et de tendresse, aussi, il lui accorda temps et diligence.

       Cette femme l’avait toujours accueilli et comblé. Elle avait raison, elle méritait une plus grande place, celle d’être à ses côtés. Il lui concédait sa pleine valeur mais il fut incapable de le lui exprimer. S’il lui offrait de devenir sa femme, il le regretterait tôt ou tard. Tout n’était pas si simple. Il lui fallait réfléchir.

       Il cessa d’échafauder des hypothèses et voulut immortaliser cet instant. Pour le bonheur de Solange, il fut un amant de tout premier ordre.  

********  

       Gilles resta songeur devant sa bière qui se dégonflait. Il essayait de comprendre ce qui lui arrivait. Aucune réponse ne vint le satisfaire. La culpabilité ajoutait des barreaux à sa prison mais ni larmes ni colère ne vinrent à son secours. La vie lui tirait la langue. Il ne réagissait même plus devant ses provocations. À quoi bon? L’issue ne semblait pas se trouver de ce côté-ci de l’univers.

       Il but une gorgée, se leva, paya et sortit. Il pleuvait. Drôle d’été! Il pleuvait tous les jours. Les nuages s’effilochaient entre les rayons du soleil et se fignolaient un nid douillet dans le creux de l’atmosphère lourde.

       Il releva le collet de son coupe-vent et monta dans l’auto. Les vacances de sa femme commençaient dans deux jours. Le voyage au Saguenay lui pesait et il avait oublié de réserver l’hôtel. Comment avait-il pu oublier? Jeanne serait en colère contre lui. Il se dépêcha de rentrer chez lui et communiqua avec l’hôtel.

       — Je suis désolée Monsieur Provost, dit la réceptionniste, tout est complet. Vous êtes en pleine saison.

       — Je sais bien mais vous ne pouvez pas trouver une petite place, nous sommes des habitués de votre hôtel, insista Gilles.

       — Un instant, je vérifie encore une fois.

       — S’il vous plaît, c’est important.

       — Je regrette, tout est réservé. Je suis vraiment désolée. Par contre s’il y avait une annulation, je peux vous rappeller.

       Il raccrocha. Qu’allait-il faire? Réserver à deux jours du départ, c’était de la folie. Il décida de se rendre au kiosque touristique. Là, ils sauraient le conseiller et lui suggérer des endroits intéressants. Il pourrait alors proposer une solution de rechange à sa femme en lui vantant les activités du nouveau coin de vacances. Un peu d’originalité leur ferait peut-être du bien.

       Il se rendit sur place et découvrit tout un éventail de brochures. Les choix de vacances au Québec, ça ne manquait pas. Il discuta avec la personne préposée aux visiteurs et décida de faire une surprise à Jeanne et à Chantal. Il choisirait un décor différent avec des activités différentes. Après concertation avec la dame, il opta pour la Gaspésie. Percé semblait l’endroit approprié pour une adolescente en effervescence.

       — C’est un coin typique où vous ne vous ennuierez pas. C’est absolument magnifique, dit la dame.

       — Oui, vous avez raison, ajouta-t-il, soulagé.

       Il sortit, persuadé que les deux femmes apprécieraient sa démarche. De toute façon, les réservations étaient faites. Il ne restait qu’à boucler les valises.

       De retour chez lui, il mit en évidence les brochures de la région de la Gaspésie afin d’apprivoiser les intérêts. Il griffonna sur un bout de papier qu’il devait partir pour Montréal, rejoindre Charles-André et Annie qui l’invitaient à souper puis à une conférence. Il se félicitait d’avoir accepté. Ce petit voyage le dépannait à point nommé.

       Il prit une douche rapidement et se changea. En prenant soin d’effacer toute trace du parfum de Solange, il constata qu’il exécutait peut-être ce rituel, devenu routinier, pour la dernière fois. Ses vêtements prirent le chemin du lave-linge qu’il actionna avec un surplus de savon.  

       L’horloge marquait 16 h lorsqu’il prit l’autoroute. Le visage de Solange s’imposait dans le pare-brise. Ils avaient fait l’amour d’une façon tellement différente. D’habitude, la fougue les emportait dans une vague forte et rapide mais ce matin, l’onde les berçait doucement sur une mer tranquille. Le roulis ne s’intensifiait qu’en harmonie avec l’amplitude de leur désir mutuel. Aux respirations, s’accordait le rythme tandis que les courants ponctuaient les caresses avec synchronie. Les corps se mouvaient avec fluidité dans une danse exotique dont la chorégraphie dessinait les courbes de l’extase. La tendresse, la sensualité rejoignaient les secousses souterraines pour replonger au cœur d’un feu ardent. Tous les sens se fusionnaient et alimentaient la volonté d’éclatement qui s’actualisa finalement en apothéose dans un océan d’étoiles et de perles entremêlées.

       Le pont Champlain le ramena à la réalité. Il émergea de son souvenir, le sourire aux lèvres. Cette portion de rêve, il la garderait à portée de mémoire.

       La circulation le ralentit, mais à 17 h 45, il entra chez son fils qui l’accueillit à bras ouverts. Annie vint l’embrasser.

       — Je suis heureux que tu sois venu. Tu ne peux pas savoir le plaisir que tu nous fais.

       — Oui, c’est un vrai cadeau pour nous, renchérit Annie.

       — Vous en mettez un peu, là, dit-il, embarrassé par tant d’éclat.

       — Non, pas du tout, rétorqua Charles-André. Quand nous t’avons parlé de cette conférence, j’étais convaincu que tu refuserais. Tu as changé. Je sais que c’est difficile pour toi en ce moment mais je sens que tu laisses de la place à de la nouveauté.

       — Oh! Je ne crois pas avoir changé tant que ça.

       — Je suis certain que oui. Avant, tu étais... disons, plus rigide. Tu donnais des ordres, tu jouais ton rôle d’agent même avec nous. Quand j’étais petit, ta voix grave et forte m’impressionnait. Je m’organisais pour ne pas être dans tes pattes, comme on dit. J’ai toujours voulu te faire cette confidence mais j’avais peur de ta réaction. Maintenant, j’ai l’impression que tu es en mesure de comprendre ce que je te dis.

       — J’étais rigide à ce point-là? interrogea Gilles.

       — Tu étais présent à nous, tu nous aidais lorsque nous en avions besoin, tu nous donnais des conseils, tu nous expliquais les choses. Je ne peux pas dire que tu nous écoutais beaucoup. Tu tranchais souvent les questions en imposant ton point de vue. J’imagine que c’est le rôle d’un père d’avoir l’autorité mais je n’y sentais pas beaucoup de souplesse.

       — Arrête de chicaner ton père, intervint Annie. Tous les parents font ce qu’ils peuvent avec les moyens du bord.

       — C’est la sagesse qui parle, plaisanta Gilles. À vrai dire, j’aime de plus en plus ta petite amie.

       — Je ne te reproche rien. Seulement te dire comment j’avais vécu certains moments moins faciles que d’autres, réajusta Charles-André. Et aussi te miroiter les changements que j’observe chez toi. C’est positif et apprécié, crois-moi.

       — Tant mieux, observa Gilles. Je suis très heureux de tes commentaires. Ça me remonte le moral.

       Gilles se demandait comment son fils aurait analysé sa relation avec Solange. Aurait-il été fier de son père? Il en doutait.

       — Les vacances s’en viennent, commenta Charles-André. Allez-vous à la même place que d’habitude?

       — Non, cette année, je propose le changement. J’imagine que cela va de pair avec mon new look. Je voulais faire une surprise à ta mère et ta sœur. Nous partons pour la Gaspésie. En fait, elles doivent le savoir à l’heure qu’il est, j’ai laissé les dépliants sur la table.

       — L’été dernier, nous avons passé deux semaines à Percé, signifia Annie. Ne manquez surtout pas l’excursion à l’Ile Bonaventure. C’est à voir. Les fous de Bassan avec leurs petits donnent un spectacle de toute beauté. J’en avais la chair de poule.

       — Nous irons sûrement s’il ne pleut pas tout le temps. À propos, à quelle heure est la séance d’information?

       — À 20 h, précisa Charles-André. Ça nous laisse le temps de souper. Annie a préparé une lasagne aux épinards et ricotta. Un pur délice! Pour dessert, elle nous a fignolé une mousse aux fraises biologiques. Pour des résidants de Montréal, il faut le faire. Nous les avons cueillies sur une ferme biodynamique.

       — Une ferme bio...  quoi? demanda Gilles.

       — Biodynamique. C’est une ferme où les produits chimiques sont bannis. Les engrais, les herbicides et les insecticides sont entièrement naturels et les récoltes suivent certains principes concernant la lune. Il y a des jours où on ne peut rien cueillir, les produits ne se conserveraient pas.

       — Et les gens de la ferme méditent devant leurs champs, ajouta Annie. Tout se fait en accord avec la nature et l’univers.

       — Vous vous payez ma tête? soupçonna Gilles. Voir si les fraises réagissent à...

       — Tu ris mais ça marche. C’est fort la méditation, tu verras.

       — Je n’ai pas encore accepté de méditer, fit remarquer son père.

       — Tu ne résisteras pas longtemps, rétorqua Charles-André, un sourire au coin des lèvres.

       — Nous verrons.  

********  

       Gilles s’étira longuement. Il entendait Jeanne préparer le café dans la cuisine. Se déciderait-il de lui tenir compagnie ce matin? Depuis quelques jours, il attendait qu’elle soit partie avant de descendre déjeuner.

       — Bonjour, dit-il en s’adressant à sa femme déjà habillée.

       — C’est une surprise ce matin, que me vaut l’honneur? ajouta Jeanne sur un ton amer.

       Gilles contourna les épines du cactus et entreprit de rester aimable. Il se dirigea vers la cafetière et se servit.

       — As-tu bien dormi?

       — Très bien, répondit-elle froidement.

       — Moi aussi. Avec les somnifères du docteur Morin, la nuit passe un supersonique.

       — Tant mieux, signifia-t-elle sans intérêt.

       Gilles chercha un sujet de conversation neutre mais intéressant. Il tolérait difficilement cette distance entre sa femme et lui. 

       — Hier soir, commença-t-il, Charles-André et Annie m’ont emmené à une soirée d’information un peu spéciale.

       — Chez les dépressifs anonymes? marmonna Jeanne.

       — Non, la rassura Gilles, il s’agissait de la méditation transcendantale.

       — Pourquoi ont-ils eu cette idée?

       — Parce qu’ils en font partie. Ils croient que cette approche pourrait m’aider à résoudre certains de mes problèmes.

       — C’est désolant, constata Jeanne. Je ne suis plus au courant des activités de mes enfants. Je perds vraiment le contrôle.

       — Tu n’as pas à maintenir un contrôle. D’ailleurs, si tu le faisais, ils ne partageraient plus leurs secrets.

       — Je suppose que tu es meilleur que moi en matière d’éducation, insinua-t-elle avec amertume.

       — Ça n’a rien à voir, je constate seulement que nos enfants ont grandi et qu’ils veulent prendre leur autonomie. Ils ont droit à leur intimité. Je me suis aperçu qu’avec Chantal, nous devrons faire attention à notre façon de chaperonner ses allées et venues.

       — Tu lui as parlé? s’enquit Jeanne.

       — Oui, je n’ai pas eu l’occasion de te le dire mais nous avons eu une conversation intéressante, elle et moi.

       — Pourquoi ma propre fille refuse-t-elle de me confier ce qu’elle vit. Au CLSC, toutes les jeunes filles s’empressent de me raconter leur vie. Mais je ne suis pas leur mère et toutes les adolescentes sont en réaction à leur mère, je sais. Je connais la théorie mais cela ne m’aide pas beaucoup lorsque j’y suis confrontée.

       — Chantal est intelligente. Elle a besoin que nous lui fassions confiance.  En cas de besoin, elle connaît les ressources du milieu.

       — Nous sommes la meilleure ressource, il me semble, rétorqua-t-elle vivement.

       — Chantal est indépendante, c’est son caractère. Elle risque de ne pas nous consulter, mais nous lui avons inculqué des valeurs, des principes, des références et je crois qu’elle les a bien intégrés. Actuellement, elle confronte tout mais la base semble solide.

       — Qu’est-ce qui te fait croire cela?

       — Elle expérimente beaucoup de choses avec lesquelles nous ne sommes pas d’accord. Lorsque je lui ai parlé des précautions à prendre, elle m’a répondu qu’elle était délurée mais pas folle.

       — Et quelles sont ces expériences? demanda-t-elle sur un ton acerbe.

       Gilles rapporta quelques éléments de ce que lui avait dit sa fille mais omit volontairement certains détails qui n’auraient contribué qu’à mettre de l’huile sur le feu.

       — Je ne suis pas d’accord. Nous devons l’empêcher de revoir ces jeunes-là. Tu dois la convaincre de se trouver un autre groupe d’amis. Elle n’a que quinze ans, nous ne pouvons pas la laisser faire.

       Jeanne, argumenta-t-il prudemment, gardons un œil discret sur la situation. Nous ne pouvons pas l’empêcher.

       — Elle est mineure, elle est sous notre responsabilité et si tu ne veux pas lui parler, je le ferai, s’emporta-t-elle.

       — Je ne crois pas que ce soit une bonne idée.

       — Laisse faire, tu es trop mou avec elle, tu lui passes tous ses caprices. Je vais lui parler, moi, s’empressa-t-elle de dire avant de se lever et de rincer la vaisselle.

       Gilles poussa un soupir. Il voulut plaider la cause de sa fille mais Jeanne avait coupé la communication. Il se servit une autre tasse de café.

       — En fait, je voulais te parler de la méditation...

       — Ça ne m’intéresse pas, l’interrompit-elle.

       — Pourtant, poursuivit-il malgré tout, j’ai découvert que j’avais beaucoup de préjugés négatifs sur cette approche. Je ne condamnerai plus ce qui m’est inconnu. C’est trop facile de critiquer selon nos références personnelles. D’ailleurs Charles-André m’a fait la remarque que j’avais changé.

       — Tu te laisses juger par les enfants et tu les crois, maugréa Jeanne en ramassant les miettes du comptoir.

       — Pourquoi pas?

       — Ce n’est sûrement pas pour le mieux, ajouta-t-elle.

       Cette dernière remarque lui fit mal. Il s’efforça de garder le sourire mais son visage s’assombrit. En pensant qu’ils pourraient continuer à vivre dans les banalités du quotidien, il se leurrait. L’abcès s’amplifiait et tant qu’il ne répandrait pas son pus fétide, leur relation fermenterait dans la rancune, la jalousie, la trahison, la culpabilité, l’incompréhension, l’esprit de vengeance. Gilles savait que sa femme souffrait. Il ne pouvait ignorer que sa peur de la perdre était pire que d’endurer ses remarques acerbes.

       — Il semblerait que la méditation transcendentale, enchaîna Gilles malgré l’humeur de Jeanne, aide à mieux gérer le stress, à procurer un repos en profondeur et à trouver en soi nos propres ressources. Une meilleure attitude intérieure magnétise des événements bénéfiques et nous donne un niveau supérieur d’énergie.

       — Des mots. Qu’est-ce que ça apporte concrètement, dans la vraie vie de tous les jours?

       — Il paraît que les effets sont réels et très positifs. Cette technique permettrait d’avoir accès à sa propre créativité, augmenterait la capacité de résoudre les problèmes, accentuerait la production et la satisfaction au travail. Elle diminuerait les soucis et les visites médicales. Ce serait un moyen efficace d’aller puiser le bonheur et l’énergie en dedans et de se défendre plus facilement de l’extérieur, acheva-t-il de dire à l’intention de sa femme.

       Jeanne ramassa son sac, ses clés et se dirigea vers la porte. Sans se retourner, elle sortit. Gilles la suivit. Il voulait l’inviter à souper dans un restaurant chic afin de briser cette glace qui s’épaississait à vue d’œil. Mais il se rappela les brochures.

       — Que penses-tu de mon idée?

       — Méditer? Fais ce que tu veux, moi, je ne m’en mêle pas.

       — Non, je parle des vacances. Tu as vu les dépliants que j’avais laissés sur la table, hier?

       — Non, quels dépliants?

       — Pour notre voyage en Gaspésie, dit-il en se mordant les lèvres.

       — Je ne comprends pas, nous partons pour le Saguenay. Que vient faire la Gaspésie là-dedans? Tu as changé nos plans sans m’en parler? 

       Mal à l’aise, Gilles ne voulut surtout pas avouer qu’il avait oublié les réservations. Il expliqua les avantages de ce coin de pays, de la nouveauté du paysage, des activités à la portée de leur fille.

       — Un peu d’originalité nous changerait, il me semble. Je suis certain que tu apprécieras le bruit des vagues, le cri des oiseaux et le grand air marin. C’était une surprise.

       — Je n’ai pas le temps de discuter maintenant mais je n’apprécie pas ton initiative.

       Jeanne démarra et se hâta de quitter les lieux afin de pleurer en silence, seule avec sa peine qui ne cessait de croître. Gilles demeura, interdit, les bras ballants. Lorsqu’il ne vit plus l’auto, il courba l’échine et entra lentement. Il se servit une troisième tasse de café, se cala dans le fauteuil du salon et prit le roman de Mary Higgins Clark. Celle-ci le plongea tout droit dans le gouffre des drames morbides. Au moins, il ne s’agissait pas de ses malheurs à lui.

       Au bout de deux heures, il entendit Chantal descendre les escaliers. Elle vint le rejoindre et passa ses bras autour de son cou.

       — C’est hyper extra que tu aies changé de place pour nos vacances. Comment as-tu deviné que la famille de Jack venait de la Gaspésie? Hier, quand j’ai trouvé les dépliants, je lui ai tout de suite téléphoné et il s’est organisé pour aller visiter ses grands-parents à l’Anse-à-Beaufils pendant que nous serons là. Nous pourrons nous voir tous les jours.

       Gilles resta interloqué. Il avait résolu un problème mais en avait créé un autre. Décidément, Jeanne aurait toutes les raisons de maudire les vacances.






Source: Le village virtuel des 50 et plus
http://www.villagevirtuel.com/copains
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