Aucun bruit dans la maison. Il était 10 h. Abasourdi et la bouche pâteuse, Gilles se réveilla après une nuit sans rêves. Des heures vides, passées trop vite.
La place près de lui était froide. Il sortit du lit, se rasa et se débarbouilla. Le miroir lui renvoya une funeste image de lui-même. Il évita donc d’y fixer trop longuement son attention.
Chantal était déjà sortie. Il aurait voulu la remercier pour sa carte. Il se reprendrait à son retour. Sa fille qu’il n’avait pas eu le temps de voir grandir. Sa petite fille qui dépassait sa mère d’une tête.
Il déjeuna légèrement, car Marie-Laurence l’attendait pour dîner. Cette rencontre tombait bien. Il avait besoin de parler à quelqu’un. Après sa tasse de café, il sortit et prit la direction de la campagne. Les arbres le saluaient, les oiseaux piaillaient, les fleurs sauvages s’agrippaient au vent mais Gilles sombrait dans le noir de l’orage qui grondait au loin. Une vague de découragement l’envahit pendant qu’une pluie fine vint barbouiller son pare-brise. Il s’arrêta et se gara sur l’accotement. La pluie martelait la vitre avec de plus en plus d’insistance.
L’orage se rapprochait et le voile d’eau s’épaississait. Le bruit sur le toit de sa voiture donna l’impression de mille petits doigts qui cherchaient une issue pour entrer. Ses mains se crispèrent sur le volant, ce vacarme l’énervait. Entouré par la pluie, le vent qui bousculait le tonnerre, les éclairs qui lézardaient sa sécurité, il se sentit tout à coup prisonnier de la tempête.
La peur de mourir étouffé, seul dans son auto, dans cet endroit macabre, lui fit tourner la clé. Il démarra et lorsqu’il déclencha l’action des essuie-glaces, il retrouva le sens de la réalité. Le chemin se profila nettement et il s’orienta vers le restaurant convenu.
Un peu à l’avance, il commanda une bière. Le bruit familier de la vaisselle, l’odeur du café et du steak grillé le rassuraient. Les gens commençaient à entrer et lorsqu’il vit Marie-Laurence, il se leva pour l’embrasser sur les joues.
— Bonne fête, cher ami, lui dit-elle en souriant.
— Merci, c’est gentil de ta part.
— Raconte-moi cette merveilleuse journée qui t’a remis sur les rails du plaisir. J’ai hâte de connaître tes péripéties heureuses, ajouta-t-elle en lui dédiant un clin d’œil appliqué.
— Commandons d’abord.
— Y a-t-il un spécial du jour? demanda-t-elle.
— J’ai eu le temps de lire le menu. Ils ont un hamburger steak avec frites ou du filet de sole meunière servi avec du riz aux légumes.
— Bon, allons-y pour le poisson.
— J’ai besoin de consistance, commenta Gilles. Un peu de viande me passera les effets de la bière.
Après avoir commandé, Marie-Laurence réitéra sa question, les coudes bien appuyés sur la table et les mains jointes sous le menton.
— De retour chez moi, après mon rendez-vous chez Catherine, je me sentais bien. Elle m’avait redonné l’espoir de m’en sortir. Tout regaillardi, il me semblait que je retrouvais mes moyens. Alors, au souper, lorsque j’ai vu ma famille réunie pour me fêter, j’ai plongé dans l’atmosphère agréable et détendue. Je n’en ai pas profité longtemps, ajouta Gilles, les yeux dans le vide.
— Pourtant, au téléphone, tu nageais dans le champagne, dit Marie-Laurence qui aimait bien les métaphores.
— Oui, mais lorsque j’ai raccroché, le champagne a tourné au vinaigre.
— Comment cela? Qu’est-ce qui s’est passé?
— Le téléphone a eu l’effet d’une douche froide sur le dos de Jeanne.
— Une douche froide?
— Oui... Elle croit qu’il y a quelque chose entre toi et moi. Ses allusions étaient claires.
— Mais voyons donc, qu’est-ce qu’elle va chercher là? C’est insensé. J’irai lui parler, elle comprendra. Entre femmes.
— Je ne crois pas que ce soit une bonne idée. Elle est bouleversée. Hier soir, elle pleurait. Elle voulait me parler mais elle est montée avant de pouvoir le faire.
— Et toi, qu’est-ce que tu as fait?
— Rien. J’avais l’impression que j’empirerais les choses si j’intervenais. J’avais peur de déclencher une crise. Elle était comme un presto au maximum de pression.
— Cela lui aurait fait du bien de sortir toute la vapeur contenue, signifia Marie-Laurence.
— Peut-être, mais moi, je n’étais pas prêt à me faire ébouillanter.
— Qu’est-ce que tu vas faire maintenant?
— Je ne sais pas trop. Elle porte un faux jugement sur toi, mais... l’intuition féminine l’amène à soupçonner une liaison réelle.
— Qu’est-ce que tu me chantes là? s’exclama Marie-Laurence, les yeux écarquillés par la surprise.
— J’ai toujours eu honte de l’avouer, même à ma plus grande amie. J’ai une maîtresse... J’avais une maîtresse.
— ...
— Depuis 6 ans. Je l’ai connue par hasard et elle m’a séduit. Je l’aime... Je l’aimais bien avant qu’elle devienne exigeante.
— Elle réclamait le divorce, devina Marie-Laurence.
— Exactement, et moi, je n’ai pas voulu. Elle me harcelait sans relâche. Plus elle me poussait, plus je résistais. À la fin, j’ai remis les choses claires et je lui ai dit que j’avais besoin de réfléchir, dit Gilles en omettant de parler de cette panne virile si humiliante.
— C’est toute une nouvelle que tu m’apprends là.
— Est-ce que ça change quelque chose entre nous? s’inquiéta-t-il.
— Non, pas du tout, mais je comprends que ta femme soit à l’envers.
— Je ne voulais pas lui dire. Tu comprends? Je voulais l’épargner.
— Gilles, arrête de te mentir à toi-même! J’ai plutôt l’impression que tu as eu peur de la perdre. Ta femme, c’est ta sécurité, ta mère, ta référence. Ta maîtresse, c’est le plaisir, la liberté, ton égal. Je crois que cela fait appel à deux sortes d’amour. Tu as besoin de l’une et de l’autre pour avoir l’impression d’être complet, c’est d’ailleurs le problème de beaucoup d’hommes.
— C’est un peu spécial comme théorie.
— Tu en parleras à Catherine. Au fait, tu as déjà consulté auparavant, le thérapeute ne t’a jamais confronté à cela?
— Non, les autres démarches que j’ai faites, c’était pour régler des problèmes très ponctuels liés strictement au travail. Je n’ai jamais parlé de cette liaison à personne.
— J’espère que tu ne le cacheras pas à Catherine.
— Non, elle le sait déjà. Cette fois, je veux aller au bout de mes affaires. Je me rends compte que les membres de ma famille en souffrent beaucoup.
— C’est pourquoi il est important que tu sois honnête avec toi et la personne qui t’aide. Tu dois t’ouvrir les yeux. Fais-toi ce cadeau, je t’en prie. Ta vie, par la suite, ne sera plus jamais la même.
— Si je pouvais y être déjà à ce « par la suite ».
— J’aimerais avoir une baguette magique qui faciliterait le passage, dit Marie-Laurence dans un soupir.
— Je ne crois pas qu’il y ait une seule personne au monde qui veuille souffrir pendant cette transition.
— Tu as bien raison, mais j’ai appris qu’il y avait plusieurs façons de la vivre. Prenons un exemple. Tu dois te rendre à Montréal et l’autoroute est fermée à cause d’une tempête de neige. Tu peux refuser d’y aller mais c’est viscéral, ton fils t’attend là-bas. Alors tu as deux choix. Le premier : prendre les petites routes en maudissant la température, nourrir la peur de tomber en panne, d’avoir un accident, de ne pas arriver à temps, etc. Le deuxième choix ne te donne pas des conditions de route meilleures mais toi, tu peux vivre la situation différemment. De toute façon, il y a tempête, c’est la réalité, alors pourquoi ne pas en prendre le meilleur parti? Tu peux mettre de la musique douce, une chaleur confortable et admirer les champs qui ronflent sous leur édredon, les arbres emmaillotés et un ciel habité de millions de papillons.
— Marie-Laurence, quand même! La poésie en pleine tempête...
— C’est comme si tu choisissais de créer une alliance avec ce qui t’entoure plutôt que de te perdre dans une agressivité qui ne te fera pas avancer plus vite. Tu auras profité du chemin et tu pourras raconter un tas de choses à ton fils. Si tu prends le premier choix, il y a de grandes chances que tu arrives fatigué, bourru et fâché contre lui.
— En fait, si je comprends ton allusion, c’est de rester conscient de tout ce qui se présente et de découvrir de nouvelles choses qui viendront enrichir ma vie.
— Exactement. Je pense que c’est une façon d’exorciser la souffrance, de garder le pouvoir sur elle au lieu de la nourrir. Je vois la souffrance comme une énergie et c’est à nous d’en sculpter la forme. Nous lui donnons le pouvoir que nous voulons. Si nous gagnons quelque chose à être victime de notre sort, alors nous transférons notre pouvoir sur la souffrance et nous accuserons la vie de nous malmener. Par contre, si nous voulons devenir maître de notre vie, libre à nous d'y déceler les «games» et de jouer avec elle. Il s’agit de développer des stratégies. Ce qui est intéressant là-dedans, c’est que nous découvrons, à l’intérieur de nous des ressources que nous ne soupçonnions pas avant.
— C’est facile à dire, mais lorsque je me sens torturé par en dedans...
— Je sais que c’est difficile et personne n’est invincible. Avoir mal et se plaindre est humain, mais ne rien faire et continuer de se plaindre me semble une grosse erreur. Je crois sincèrement qu’il est important d’aller chercher de l’aide. Reconnaître ses limites et saisir une béquille pour réapprendre à marcher requièrent une bonne dose d’humilité. Accepter d’être vulnérable pour ensuite se reconquérir devient une force en soi. À mon avis, l’être humain a le choix de rester inconscient, dépendant de la souffrance ou de se réapproprier son pouvoir. Mais ça exige de vivre l’expérience dans toute sa profondeur. Je crois que c’est la seule façon d’extirper la souffrance sinon, elle reviendra jusqu’à ce que nous décidions de lui faire face. C’est une lutte à finir.
— Je ne comprends pas tout ce que tu dis mais ce que je retiens c’est que je dois arrêter de me plaindre et faire quelque chose.
— Je n’ai pas la prétention de détenir la vérité. J’ai appris un peu... beaucoup de mes propres expériences.
— Tu m’as l’air de savoir de quoi tu parles, constata Gilles.
— Oui, il me fallait m’impliquer dans mon processus, j’ai compris que personne ne ferait le chemin à ma place. J’avais une peur bleue mais j’ai fait le saut.
— Quel saut?
— Je considère que participer à son cheminement ressemble à un saut dans le vide. Tu laisses tes références, tes automatismes, tes habitudes de réactions pour plonger dans l’inconnu, pour réapprendre de nouvelles façons de voir, d’agir. Tu passes d’un petit véhicule automatique à une navette spatiale manuelle. Je t’assure que c’est tout un contraste.
— Est-ce que ça vaut la peine?
— En ce qui me concerne, oui, ça vaut la peine mais il n’y a que toi qui peux le savoir pour toi-même. C’est un choix de vie et chacun a le droit de dire non. À mon avis, une personne qui choisit la vie arrête de la subir, non pas parce que les épreuves cessent, mais parce qu’elles deviennent des occasions de défi pour aller chercher d’autres ressources, d’autres forces plus grandes. Cela devient excitant parce que tu sais qu’elles sont là sans les connaître et que tu les trouveras, tu sais que ton pouvoir sur les événements grandit un peu plus à chaque fois. Tu ne fuis plus.
— Tu m’impressionnes, Marie-Laurence.
— Ce n’est pas mon intention, mais j’ai gagné ce que j’ai acquis et personne ne peut plus jamais me l’enlever. Je veux seulement te dire que cela vaut la peine de prendre la responsabilité de se découvrir. C’est un placement à long terme qui rapporte des intérêts rapidement. Il s’agit d’oser signer les formulaires et d’enclencher le processus.
— Je me considère comme une personne responsable.
— Souvent, nous nous rendons responsables des autres : les enfants, le conjoint, la maison, l’auto, le travail, etc. C’est tellement plus facile que de devenir responsable de soi-même. La raison en est simple, il n’y a plus personne à blâmer.
— Déconcertant! dit Gilles, étonné.
— C’est toujours épouvantable de détenir sa propre clé parce que nous ne pourrons plus jamais rendre les autres responsables de notre sort. Il nous appartient de conduire notre propre navette, nous sommes maîtres à bord. Nous pouvons requérir de l’aide ou faire appel à des instances supérieures mais il devient impossible d’accuser les autres de négligence, de cruauté, etc. Tout ce qui est vécu auparavant ne sert plus d’excuses. Notre passé nous a façonnés d’une telle façon, mais lorsque nous le déterrons et le dévoilons sous tous ses angles, nous le prenons comme une expérience passée et non plus comme le moteur de nos comportements.
— Je n’avais jamais vu ça sous cet angle.
— Comme la plupart du monde, moi y compris... Jusqu’à ce que j’aie pris conscience d’une autre facette. Chacun a à vivre avec ses choix et ses remords.
— Désirez-vous un peu de café? interrompit la serveuse.
— Oui, s’il vous plaît, répondirent Marie-Laurence et Gilles à l'unisson.
— Quel est le dessert du jour? interrogea Marie-Laurence.
— Aujourd’hui, c’est du pouding au chocolat ou de la tarte à la rhubarbe et fraises.
— Le pouding pour moi, dit Marie-Laurence.
— Moi, heu... un pouding aussi, s’il vous plaît, finit par choisir Gilles.
— Il est délicieux ici, l’informa Marie-Laurence.
— J’ai de la difficulté à choisir entre deux desserts. Imagine si je dois choisir tout un mode de vie.
— Ce n’est pas si difficile. Il s’agit de te faire confiance.
— Je croyais que j’avais confiance en moi mais je m’aperçois que je n’en suis plus si sûr.
— Beaucoup de fausses croyances et d’illusions tombent quand on entreprend un processus. Ce n’est pas très rassurant mais c’est intéressant. Si tu veux, ça me ferait plaisir de te soutenir comme amie dans cette démarche.
—
J’en serais très heureux, lui confia-t-il en lui prenant les mains.
********
La discussion avec Marie-Laurence lui fit du bien malgré le ton moralisateur de son amie et sa philosophie quelque peu ardue à comprendre. Il voulait bien se prendre en main, mais quels étaient les moyens à prendre concrètement, maintenant? En plus, il y avait Jeanne. Comment régler son problème avec sa femme? Comment affronter ses accusations? Il n’avait pas d’excuses. Elle le démolirait sûrement. Il décida de lui laisser faire les premiers pas. Si elle lui en parlait, il l’écouterait et réagirait selon les éléments apportés mais il ne le souhaitait pas.
Au cours de la semaine qui suivit, une palissade se dressa entre les époux. Ils ne se parlaient que pour le strict nécessaire, les enfants, l’épicerie et les comptes. Jeanne adoptait une attitude lasse en la présence de Gilles et son air renfrogné rendait celui-ci encore plus malheureux. C’est de ma faute, se répétait-il.
Les journées s’engonçaient dans le chaos et l’amertume. Il essayait de surnager mais les soupçons de Jeanne le hantaient. S’il lui achetait des fleurs, elle devinerait qu’il voudrait se racheter; s’il lui avouait, elle risquait de le mettre à la porte; s’il continuait à lui cacher la vérité, il exploserait sous la charge de la culpabilité et si tous les deux persistaient à faire semblant, la vie deviendrait impossible. Il ne voyait pas d’issue et l’idée du revolver émergea une fois de plus dans sa tête. Il la chassa d’un revers de la main. Cette solution, après le discours de Marie-Laurence, n’était plus digne d’être appliquée. Il devait se prendre en main.
Le matin de son rendez-vous avec Catherine, Gilles déjeuna avec sa femme. Le sujet des enfants empêchait un et l’autre de s’engager sur un terrain trop glissant.
— J’aimerais que tu parles à Chantal, dit Jeanne avant de mordre dans son croissant.
— Pourquoi? interrogea Gilles.
— J’ai... j’ai perdu le contrôle sur elle.
— Qu’est-ce qui te fait dire ça?
— Elle rentre tard, elle n’écoute plus ce que je lui demande, et l’autre soir, avant qu’elle ne tourne la clé dans la porte, j’ai entendu le bruit d’une moto. Je ne sais pas avec qui elle se tient. Elle commence à me répondre sur un ton que je déplore et quand j’essaie de savoir quelque chose, elle a le don de rester évasive.
— Mais c’est une adolescente, constata Gilles comme si son âge justifiait ses comportements.
— Elle m’inquiète, ce ne sont pas tous les adolescents qui prennent cette attitude-là. Je crois qu’elle est en réaction... à la tension qu’il y a dans la maison, finit-elle par ajouter.
Gilles détourna le regard mais Jeanne, vraiment préoccupée par le sort de sa fille, enchaîna sans percevoir son malaise.
— Son histoire de vouloir décrocher me bouleverse, poursuivit-elle.
— Elle veut décrocher?
— Pas exactement, mais elle parle souvent de laisser l’école pour travailler.
— Bah! C’est sûrement sans fondement.
— On ne sait jamais. J’ai peur qu’elle fasse cette bêtise. Ses nouveaux amis l’encouragent peut-être à prendre cette mauvaise voie. Je suis bien consciente que je la motive par le chantage. Elle ne tiendra pas le coup longtemps de cette façon. J’aimerais que tu fasses ta part. Trouve un moyen de lui faire entendre raison.
— C’est tout un contrat. Je veux bien essayer mais je ne suis pas certain du résultat, reconnut-il en avalant une gorgée de café.
— J’ai peur qu’on ait du trouble avec elle. Avec Charles-André, c’est tout le contraire, il essaie de nous protéger, de nous donner des conseils, de...
— Il étudie dans ce domaine. En service social, on devient sauveur du monde.
— Mais quand même, c’est plus acceptable que d’avoir à se battre contre des réactions qui nous blessent.
— Bon, c’est d’accord, je lui parlerai.
— Bonne chance. Elle aura sûrement autre chose à faire au moment où tu voudras qu’elle soit disponible.
— Je trouverai bien un moment propice, la rassura-t-il.
— Il faut que j’y aille. Bonne journée, lui adressa-t-elle avant de se lever de table et de ramasser la vaisselle du déjeuner.
— Laisse, je vais m’occuper de ça, lui dit-il, heureux de pouvoir se rendre utile.
— Alors, à ce soir.
Après le départ de Jeanne, Gilles se dépêcha de se préparer pour son rendez-vous chez Catherine.
Il sonna au bureau de la psychologue. Il pensait à sa fille et décida d’en discuter avec Catherine. Elle saurait lui donner des conseils sur la bonne façon d’aborder le sujet sans la faire fuir.
Après quelques secondes, il sonna de nouveau. Il essayait de mettre de l’ordre dans sa tête, car il avait beaucoup de choses à lui raconter aujourd’hui. Tellement d’événements se précipitaient en même temps.
Un troisième coup de sonnette s’avéra infructueux. Il décida de frapper. Mais lorsqu’il s’approcha de la porte, il aperçut un bout de papier jaune collé près du heurtoir.
« Bonjour, je suis désolée de ne pouvoir vous recevoir aujourd’hui. Mon fils a eu un accident cette nuit et je suis auprès de lui à l’hôpital. Je n’ai pu vous joindre au téléphone, je n’avais pas mon agenda avec moi. Je vous rappelle aussitôt qu’il m’est possible de le faire. Veuillez m’excuser encore une fois. »
Gilles demeura interdit devant le papier avant de le recoller sur la porte pour les autres clients.
Catherine avait donc une famille, une vie personnelle en dehors de ses consultations. Gilles se rendait compte, en cet instant, que cette femme était humaine comme lui, qu’elle avait ses problèmes et devait composer avec les événements de la vie. Il était déçu de ne pas la voir ce matin. Néanmoins, il put constater que personne n’était invincible ni à l’abri du malheur.
Il retourna à son auto. Il n’avait pas de solution pour sa fille mais la situation de Catherine le fit réfléchir. Chantal était en bonne santé et pétillante de vie. Elle vivait la période ingrate de sa vie et comme il se plaisait à dire à tous ceux qui voulaient l’entendre: « Si les prisonniers avaient vécu leur adolescence quand c’était l’âge de l’adolescence, ils ne seraient peut-être pas en prison. » Il était convaincu que Chantal passait sa crise de révolte en s’opposant aux parents. « C’est le rôle des ados d’agir de la sorte », disait un conférencier, « et c’est le rôle des parents de garder l’œil ouvert sans brimer ce cycle si important dans la vie d’une personne ».
Il y avait bel et bien des tensions à la maison, d’énormes tensions. Chantal, déjà très perceptive et sensible à son environnement, devait les capter au maximum.
Revenu à la maison, il s’installa dans le salon et sortit un bouquin qui lui changerait les idées. Il adorait les romans de Mary Higgins Clark et les relisait avec plaisir en attendant le prochain qui devait sortir au mois d’août.
Captivé par les premières pages qui le plongeaient déjà dans l’intrigue, il n’entendit pas Chantal descendre l’escalier.
— Bonjour papa, lui dit-elle en s’approchant pour l’embrasser.
— Bonjour ma chouette, bien dormi?
— Couci-couça. Qu’est-ce que tu lis?
— La grande romancière des suspens.
— Ha!
Gilles laissa son livre sur le fauteuil et proposa des crêpes à sa fille. Un déjeuner avec elle devrait permettre un échange intéressant.
— Des crêpes? En pleine semaine? C’est toi qui les prépares?
— Je suis moins manchot que j’en ai l’air, déclara-t-il en sortant les ingrédients et la poêle de fonte.
Elle pouffa de rire et accepta avec plaisir en simulant une révérence devant le talent culinaire du grand chef Gilles Provost.
Chantal aimait bien son père, elle se retrouvait en lui. Par contre, elle réagissait très fort à sa mère, deux paires de cornes qui s’affrontaient continuellement. En fait, elle s’opposait à l’autorité sous toutes ses formes. Gilles y portait moins d’attention que Jeanne, peut-être à cause de ses propres perceptions face à l’autorité...
— Il y a longtemps que nous n’avons pas piqué une bonne jasette, tous les deux, commença-t-il, voulant tester la disponibilité et l’ouverture d’esprit de sa fille face à cet éventuel entretien.
— C’est vrai, mais j’ai trouvé des amis qui ont le temps, dit-elle prudemment.
— Des nouveaux amis? Je les connais?
— Non, je crois pas.
— Quel genre d’amis? risqua de demander son père.
— Ils sont plutôt bruyants. Tu ne les aimerais pas.
— Pourquoi? s’inquiéta Gilles.
— Parce qu’ils ont des motos. Ils ne font pas partie des groupes de motards mais ils aiment faire pétarader leur engin et compétionner avec les voisins.
— Tu aimes le bruit, si je comprends bien?
— J’aime tout ce qui est fort, tout ce qui m’étourdit et me fait rire. J’adore me promener en moto. Fendre le vent à toute vitesse, c’est «tripant».
— As-tu un «chum»? avança-t-il prudemment.
Chantal regarda son père et releva le menton d’un air de défi.
— Est-ce que ça te dérange? interrogea-t-elle, sur ses gardes.
— Pas vraiment mais je ne voudrais pas qu’il t’arrive quelque chose de fâcheux.
— Ne t’inquiète pas, je prends mes précautions. N’oublie pas que j’ai quinze ans.
— Je ne l’oublie pas, tu peux en être certaine, lui dit-il en sachant très bien qu’elle référait à son droit de consulter, seule et sans aviser ses parents, un médecin pour obtenir des moyens contraceptifs.
Toutefois, il tenait à savoir si sa fille connaissait les dangers du sida, des maladies vénériennes, de l’hépatite B, de la drogue, de la violence des jeunes entre gangs. Comment lui transmettre les informations sans avoir l’air de lui imposer ses recommandations?
— Les parents ne comprennent pas ce qu’on peut vivre. On dirait qu’ils ont oublié qu’ils ont eu, eux aussi, une adolescence.
— Dans notre temps, les adolescents de quinze ans n’avaient pas à prendre toutes les précautions devenues nécessaires aujourd’hui. Chantal, je veux seulement t’éviter des problèmes.
Devinant les inquiétudes de son père, elle le devança.
— Nous sommes plus dégourdis que vous ne l’étiez mais nous avons toute l’information qu’il nous faut savoir. Nous la recevons à l’école, dans des livres et les brochures recommandées. Entre amis, nous en parlons régulièrement. Je me tiens avec un groupe qui fait du bruit mais personne n’est violent.
— Ton «chum», est-ce que..., bafouilla-t-il, est-ce qu’il prend ses précautions.
— Je suis délurée mais je ne suis pas folle, je me protège. À dix-neuf ans, il a sûrement couché avec d’autres filles. Si tu savais, toutes mes amies sont jalouses de moi.
Gilles était à moitié rassuré. Elle confrontait les principes inculqués, revendiquait ses droits de liberté, réagissait à l’autorité mais elle avait une tête sur les épaules. Si elle ne s’adressait pas à Jeanne ou à lui, il espérait qu’en cas de besoin, elle saurait consulter les ressources disponibles pour les jeunes.
— Bon, je me sauve, dit Chantal. Nous partons sur un «no where». Peut-être que nous irons nous baigner chez les naturistes, ajouta-t-elle en lui dédiant un grand sourire. Ne t’inquiète pas, Jack a un casque pour moi.
— Bonne journée, lui lança-t-il alors qu’elle attrapait son sac à dos laissé près de la porte.
Gilles secoua la tête. Il n’était pas d’accord avec son groupe d’amis, le «chum» de dix-neuf ans, ses sorties, ses relations sexuelles mais il savait que s’il lui défendait quoi que ce soit, il ne récolterait que des problèmes encore plus graves. Elle se rebifferait et avec son caractère, elle serait bien capable de fuguer. Il préférait rester son allié, l’amener à se confier en l’assurant de sa présence et de sa disponibilité.
La sonnerie du téléphone vint déranger ses réflexions.
— Bonjour, Monsieur Provost?
— Oui, dit-il en reconnaissant la voix de Catherine. Comment allez-vous et comment va votre fils?
— Il va s’en tirer. Je crois que nous avons tous eu peur mais le pronostic s’annonce bien.
— Tant mieux, je suis content pour vous, rétorqua-t-il.
— Je suis désolée de n’avoir pu vous éviter un déplacement. J’ai récupéré mon agenda et nous pouvons fixer un autre rendez-vous. Lundi qui vient, à 10 h 30, je vous fais une place?
— Oui, c’est parfait pour moi.
— Est-ce que ça va? osa-t-elle demander du bout des lèvres, un peu mal à l’aise de ce rendez-vous manqué.
— Je dois dire que beaucoup de choses brassent en même temps mais je tiens le coup. Je vous en reparlerai lundi.
— D’accord, alors bonne fin de semaine.
Gilles raccrocha. Il aurait aimé en savoir plus long sur l’état de son fils. Toutefois, il ne voulait pas être indiscret.
Il sortit de la maison et décida d’aller dans un resto-bar. Après avoir salué quelques connaissances, il s’assit en face de la rivière et commanda une bière importée. Un peu de changement lui ferait du bien.
Alors
qu’il appréciait ce petit goût d’ailleurs, une phrase de Chantal
le chicota : « On dirait que les parents ne se rappellent plus qu’ils
ont eu une adolescence ». Pour exorciser ce malaise naissant, il essaya
de se remémorer son enfance et son adolescence. Il fixa l’eau de
la rivière et força sa mémoire jusqu’à ce qu’un pincement lui
serra l’espace entre les yeux. « C’est impossible, constata-t-il.
»
********
— Il se passe quelque chose de bizarre, annonça Gilles à Catherine. C’est quasi impossible mais je ne me rappelle plus de rien.
Gilles lui fit part de ses constatations lorsqu’il avait voulu se rappeler son enfance.
— J’essayais de toutes mes forces de me concentrer, de retrouver le moindre événement mais la seule chose qui me venait en tête était des souvenirs rapportés par ma mère, mon père ou mes frères et sœurs. C’est comme si ma mémoire avait effacé le mouvement du scénario. Il ne reste que de la lumière blanche et une photo de temps en temps qui passe tellement vite que je ne peux reconnaître le contexte.
Catherine l’écouta. Elle connaissait très bien ce phénomène.
— Lorsque vous êtes venu me voir, la deuxième fois je crois, vous m’avez parlé de votre enfance, des traits de caractère de vos parents et de certains de vos frères et sœurs. Vous en rappeliez-vous?
Gilles se concentra. Il avait emprunté les souvenirs de tous et chacun pour se construire une enfance et une adolescence. Il tenta de les ressentir, de se retrouver dans ces expériences de vie. En vain.
— Est-ce que je deviens fou? demanda-t-il. Qu’est-ce qui se passe?
— C’est un phénomène normal, le rassura Catherine. Notre mémoire garde en souvenir les éléments acceptables pour l’individu et rejette ceux qui sont plus difficiles. Par contre, il est possible de retracer ces expériences plus pénibles.
— Est-ce que je peux retrouver la mémoire? s’inquiéta Gilles.
— Cela répondrait à quel besoin dans le moment présent?
Gilles resta bouche-bée devant cette question inattendue. Pourquoi Catherine le mêlait-elle davantage en lui parlant de besoin. Avait-il bien compris?
— À quel besoin?
— Oui.
Gilles resta avec sa question et scruta sa conscience. En profondeur. Où fallait-il aller chercher la réponse convenable? Il réfléchit longuement mais la seule réponse plausible émergea de nulle part.
— Je ne sais pas qui je suis, lâcha-t-il.
Cette prise de conscience l’asséna d’un coup de massue. Chaque mot de cette courte phrase pesait plus lourd que le précédent. La phrase au complet l’amena dans un labyrinthe intérieur. Gilles eut l’impression de se dédoubler. Il se voyait assis là, dans ce fauteuil chez Catherine. Il observait un homme de 43 ans qui croyait avoir fait beaucoup de choses. Un homme sûr de lui, mature, qui avait réussi sa vie. Il avait une femme, deux enfants, des amis, une bonne réputation, une maison, une auto, un travail, un compte en banque raisonnable. Bref, il avait réussi à faire et à amasser un tas de choses.
Catherine suivit le processus intérieur de son client. Elle l’accompagnait silencieusement.
Gilles scruta sa vie. Il fouilla dans tout ce qu’il connaissait de lui. Une révision morcelée parce que scrupuleusement passée à la censure de sa mémoire. «Qui suis-je?» Un kaléidoscope se mit à tourner et à lancer des événements dans tous les recoins de sa tête. Il les sélectionnait à mesure, pas un ne répondait à sa question. Rien ne collait. Aucune correspondance.
Gilles devint ému devant son acharnement et surtout devant le néant qu’il rencontra. Aucune réponse satisfaisante dans tout ce qu’il savait de lui. Il en fut impressionné, bouleversé.
— Je ne sais pas qui je suis, répéta Gilles d’un air misérable.
— Ce n’est pas facile de ne pas savoir qui on est, lui refléta Catherine.
Gilles retourna dans sa pénombre intérieure et eut l’impression obscure qu’il avait échoué sa vie. Tout ce qu’il avait vécu jusqu’à maintenant ne faisait pas le poids. Un raté. Il était un raté.
Deux larmes coulèrent malgré lui et mouillèrent ses joues. Mais, il n’allait surtout pas pleurer. Il ferma toutes les valves et s’emprisonna à double tour pour sauver le peu d’estime qui lui restait. Ne pas perdre la face devant cette femme qui n’expliquait rien mais qui le dardait au cœur de ce qu’il avait de plus intime : son orgueil. Tout ce qu’il avait construit à la sueur de son front s’effondrait comme un château de cartes. Il s’agrippa à l’illusion alambiquée d’avoir réussi, d’être quelqu’un.
Catherine guida discrètement le périple douloureux. Descendre. Encore plus bas.
— Vous avez l’impression d’avoir raté votre vie, n’est-ce pas?
Cette intervention de Catherine provoqua un éclatement intérieur. Gilles perdit toute référence et plongea dans un total désarroi. Il nageait parmi les ondes de choc en essayant de s’accrocher à une bouée de sauvetage. Le morcellement et la dispersion l’amenèrent à un sentiment de parfaite déchéance.
Il aurait voulu crier et se libérer de cette trop grande douleur. Crier, pleurer, cracher la rage d’une non-existence flagrante. Se déshabiller de cette souffrance intenable. Mais rien ne franchit la frontière extérieure. Rien ne transpirait. Que faire? Courir, fuir, mais où? Le cosmos entier le rejetait. Aucun espace rassurant n’existait pour lui. Rien dans ce chaos ne résonnait à sa fréquence. Il était seul, prisonnier d’un univers à l’envers. Il avait raté sa vie.
— C’est à cela que vous voulez mettre fin? demanda Catherine.
Gilles référa à son impression de désolation et pénétra au cœur de sa défaite. Tous ces efforts, tous ces combats pour s’apercevoir que ce qu’il avait construit ne contenait rien de substantiel. Il prit contact avec l’émotion profonde de ce qu’il avait pressenti superficiellement. Ces dernières semaines, à quelques reprises, il s’était entendu dire qu’il avait raté sa vie, mais jamais, au grand jamais, il n’avait touché le sens fondamental de ces mots.
Son esprit déroula le fil jusqu’au fond du puits. Il sut alors, sans l’ombre d’un doute, qu’il était vraiment un raté. Et que sa seule porte de sortie était de mourir!
— Je suis un raté, murmura-t-il. Je ne mérite pas de vivre.
— C’est la punition ultime que mérite un raté? Se condamner à mort?
Cette intervention lui fit prendre conscience de l’ampleur de la punition qu’il s’imposait. Il établit un lien avec le système judiciaire.«On n’applique plus la peine de mort pour les plus grands criminels», se dit Gilles intérieurement, «et moi je me l’administre sans aucune forme de procès.
Gilles ne savait plus quoi penser. Son intellect était bousillé, sa logique court-circuitée. Il cherchait une réponse mais sa tête s’embrumait. C’était absurde, désarmant. Il ne put répondre à la question.
Après un long silence, Catherine intervint.
— Ce raté a quand même su bâtir des situations satisfaisantes comme vos deux beaux enfants.
Gilles ne pouvait nier cet énoncé et cela le ramena à son amour pour sa fille. Un élément positif qu’il s’attribuait.
— C’est vrai, j’ai engendré une belle fille et un fils sain, intelligent. Mais ça ne me dit pas plus qui je suis.
— Vous êtes au moins quelqu’un qui est capable...
Catherine laissa la phrase en suspens afin que Gilles puisse s’octroyer les capacités de son choix.
Cette phrase le replongea dans le grand réservoir interne. De quoi était-il capable, lui, un raté? Il fureta dans tous les recoins de son âme. C’était un travail ardu, car il avait l’habitude de trouver ses réponses ailleurs. Il lui fallait chercher dans un territoire en friche, une partie inexplorée de lui-même.
Quelques minutes s’égrenèrent lentement. L’image de sa fille vint se déposer devant ses yeux avec la douceur d’un papillon. «J’ai la capacité d’être un bon père. Il se souvenait des souhaits de bonne fête, du petit déjeuner, de sa carte et aussi de sa disponibilité lors de son entretien avec elle. Oui, il comprenait sa fille, il l’aimait et il était certain qu’il était un bon père pour elle. La reconnaissance de cette évidence lui pinça le cœur et lui arracha, encore une fois, deux grosses larmes. Il se ressaisit rapidement et résuma timidement le fruit de ses réflexions.
— Je suis un bon père.
— Vous êtes capable aussi de beaucoup d’autres choses, affirma Catherine. Peut-être serait-il intéressant de faire l’inventaire de tout ce potentiel.
— Je pourrais essayer de me connaître et de retrouver, dans mon enfance, des éléments qui me permettraient de savoir qui j’étais et... qui je suis aujourd’hui et de tout ce dont je suis capable.
— Dans ce sens, la prochaine fois, il nous serait possible d’explorer certaines mémoires de votre enfance.
Gilles ne fit aucun commentaire. Catherine soumit une date d’entrevue dans la semaine subséquente. Abasourdi, Gilles accepta mais se ravisa.
— C’est vrai, ma femme commence ses vacances bientôt. Nous passerons quelques jours à l’extérieur. Une semaine environ.
— Que diriez-vous du deuxième lundi du mois d’août? Vous serez de retour?
— Oui.
— Je vous attends. Passez de bonnes vacances.
Gilles
salua Catherine. Légèrement courbaturé, il décida de marcher quelques
minutes avant de conduire. Il ressentait cette espèce de trouée qu’il
venait d’amorcer à l’intérieur de lui-même. Triste et heureux
à la fois, il goûtait aux premiers symptômes liés au défrichage
du territoire inconnu.
********
Gilles revint chez lui sur le pilote automatique. Il se sentait vaporeux, incapable de rassembler ses idées. Il appréhendait le voyage au Saguenay avec Jeanne et Chantal. Sa fille refuserait de les suivre et sa femme garderait cette distance froide face à lui. Se retrouver dans un décor de détente avec des nœuds dans le cœur et dans l’estomac risquait de démolir tout bienfait habituellement lié au contexte de vacances.
Il se fit un café et commença à lire les gros titres du journal lorsque le téléphone sonna. Il s’approcha et remarqua sur l’afficheur le numéro et le nom de Solange. Un frisson le parcourut. Il lui avait défendu de téléphoner chez lui. Elle avait toujours tenu parole. Allait-il répondre? Il n’avait rien à lui dire. Pourtant, il ne l’oubliait pas. Il s’ennuyait de son parfum, de ses cheveux dans lesquels il pouvait enfouir sa figure, de son corps voluptueux qui l’accueillait si volontiers. Un léger vertige l’envahit. Solange lui manquait cruellement mais il ne voulait pas la revoir ni lui parler. Il se rappelait trop bien l’humiliation de ses derniers ébats amoureux. Cette situation le rappelait à l’ordre, l’obligeait à faire le ménage dans sa vie. À contrecœur, il laissa sonner, s’éloigna du téléphone. Elle ne laissa aucun message.
Il se concentra sur les colonnes d’informations mais l’image de Solange lui ouvrant les bras resta bloquée devant ses yeux. Elle le sortirait de cet état singulier qui le tenaillait depuis son départ de chez Catherine. Non, il ne fallait pas penser à elle. Pourquoi osait-elle le relancer jusque chez lui?
Il ferma le journal et essaya de réfléchir à ses vacances. Que proposerait-il d’intéressant à sa fille et à sa femme pour que la semaine, passée à l’extérieur, soit plus agréable?
Le téléphone interrompit ses pensées. Il consulta l’afficheur et lut le nom de son fils. Il répondit.
— Papa, comment vas-tu? demanda Charles-André.
— Assez bien merci, mon grand, et toi?
— En excellente forme. Écoute, Annie et moi avions le goût d’aller te voir aujourd’hui, seras-tu à la maison?
— Heu, oui, répondit-il un peu surpris.
— Nous avons pensé à quelque chose qui pourrait t’intéresser, dit-il avec une certaine hésitation.
— Ah! bon, à quelle heure pensez-vous venir?
— Tout de suite après le dîner, nous pourrions prendre le dessert ensemble, suggéra Charles-André.
— Très bien, alors, je m’organise pour le dessert.
— Je ne te fais pas trop confiance. À bien y penser, nous apporterons des petits gâteaux au miel cuisinés par Annie.
— Bonne idée, je vous attends.
Il raccrocha, déconcerté par cette visite. Que lui voulaient donc son fils et son amie? Décidément, la journée se pimentait de situations inhabituelles.
Chantal vint dîner mais partit aussitôt la dernière bouchée avalée. Jeanne laissait toujours des plats préparés à l’avance au congélateur. Le four à micro-ondes dépannait tout le monde.
— Nous allons faire un tour dans le Vermont, annonça-t-elle.
— As-tu tes cartes d’identité? demanda Gilles.
— Pourquoi faire? Pas besoin de cartes pour aller se promener dans les montagnes, répliqua-t-elle.
— Ils sont plus sévères qu’avant. As-tu tes cartes?
— Tu sais bien que oui, je les traîne toujours avec moi. Tu es content là? Tu t’inquiètes toujours pour rien. Bon après-midi, ajouta-t-elle en sortant.
Le téléphone se fit entendre à nouveau. Sans prendre le temps de vérifier l’appel, il décrocha.
— Oui, allô.
— Gilles, c’est toi! murmura la voix chaude de Solange.
— ...
— Gilles, je m’ennuie!
Partagé entre la colère et la joie de l’entendre, il retint tout éclat de voix.
— Solange, tu ne devais pas me rejoindre ici, finit-il par dire.
— Je sais mais je n’en peux plus. J’ai essayé de te chasser de mes pensées mais mon corps, mon âme te réclament. Nous ne pouvons pas tout arrêter comme ça. Pas après toutes ces années. Tu me demandes l’impossible.
— Sois raisonnable, commença Gilles, il faut que tu me donnes du temps. Tout va de travers, tout est mêlé. Je t’ai tout expliqué, on ne va pas recommencer.
— Gilles, je veux te revoir, l’implora-t-elle. Une fois, une seule fois encore pour ne pas rester avec ce qui s’est passé la dernière fois. Après, je m’engage à te laisser réfléchir en paix.
— ...
— Je t’en prie, tu ne peux pas me refuser cela.
— Bon mais une seule fois. Après, tu dois me promettre de ne plus essayer de me joindre.
— Juré, dit-elle dans un soupir de soulagement. Peux-tu venir demain?
— À quelle heure?
— Viens déjeuner. Vers 9 h?
— D’accord, se résigna-t-il.
— Tu ne le regretteras pas, ajouta-t-elle avant de raccrocher.
Il remit doucement le récepteur sur l’appareil.
— Qu’ai-je fait? se morigéna-t-il en se mordant la lèvre inférieure. Je suis un faible, sans volonté. Je me dégoûte.
Il se ressaisit et prépara du café et un pot de tisane avant l’arrivée de Charles-André. À 13 h 15, ils arrivèrent avec les gâteaux au miel et une pile de livres. Gilles les accueillit chaleureusement. Il voulait cacher son embarras issu du téléphone de Solange mais les deux jeunes, préoccupés par leur mission, ne s’aperçurent de rien.
— Papa, nous ne voulions pas en parler à personne, mais après en avoir discuté ensemble, nous croyons que tu pourrais en profiter. Alors, nous avons décidé de partager notre secret avec toi.
Gilles ne cessait de penser à Solange. Il essayait de porter attention aux paroles de son fils mais un acouphène persistant s’installa dans ses oreilles. Un magnétisme incroyable attisait son désir pour elle. Il s’imaginait la tenir dans ses bras, l’embrasser fougueusement...
— ... la méditation...
... déboutonner son chemisier lentement, passer la main sous son soutien-gorge, prendre un sein et le palper langoureusement pendant que l’autre main cherchait la fermeture-éclair de sa jupe. Il sentait sa chaleur et le feu de sa passion. Il...
— ... permet l’ouverture...
... respirait dans son cou l’odeur de son parfum pendant qu’elle dénouait sa ceinture.
— Papa, papa, insistait une voix au loin.
Gilles revint brusquement à la réalité, prit une gorgée de café et avala une bouchée de gâteau.
— Ou... oui, je m’excuse, j’étais un peu distrait.
— Qu’est-ce que tu en penses? l’interrogea Charles-André, les yeux pétillants.
Gilles le regarda. À quoi faisait-il référence? Il essaya de deviner mais n’y parvint pas.
— J’aimerais que tu reprennes depuis le début, je me rends compte que j’étais absorbé par un ... problème qui me hante de ce temps-ci. Je suis désolé, je n’ai pas suivi.
— Nous aimerions, reprit Annie, que vous preniez la session d’informations sur la méditation transcendantale. Nous sommes maintenant des méditants et ça nous apporte beaucoup de réconfort et de bienfaits. Nous sommes certains que la méditation pourrait vous aider dans tout ce que vous vivez.
Gilles faillit s’étouffer.
— Vous faites de la méditation! s’exclama-t-il les yeux arrondis par la surprise.
— Bien oui, répondit Charles-André, étonné de la réaction de son père. Tu en as déjà sûrement entendu parler, quand même.
— Mais ce sont des illuminés qui font ces niai... heu, ces choses-là, se reprit-il. Sans vouloir vous blesser, ce sont des gens qui ne font rien de leur vie, qui se complaisent dans des idéologies irréalistes.
— Papa, tu n’y es pas du tout. C’est archi-faux, ce que tu dis là. Ce sont des préjugés populaires qui n’ont rien à voir avec la réalité de la méditation. Tu serais surpris de savoir qui devient méditant.
— Je ne crois pas que ça me convienne, s’empressa de dire Gilles, près du désarroi.
— Ne prends pas de décision maintenant, viens à la séance d’informations, demain soir, suggéra son fils. Annie et moi en profitons grandement et tu ne peux pas dire que nous ne faisons rien de notre vie. Ça nous permet d’être encore plus présents à ce que nous accomplissons chaque jour, plus conscients de notre implication dans l’univers, plus près de nous-mêmes. Disons que nous sommes en harmonie avec la nature qui nous entoure, avec la planète, le cosmos et nous-mêmes. C’est une question de paix de l’âme en communion avec notre source de vie et toutes les vibrations positives de l’univers.
— C’est une sorte de «trip si je comprends bien. Vous déconnectez de la réalité, constata Gilles.
— C’est tout le contraire, dit Annie qui vint à la rescousse de Charles-André. Nous nous collons à la réalité et nous communions à son essence au lieu de nous abreuver à ce qu’il y a de négatif.
— C’est exact, renchérit le jeune adulte, heureux du soutien de son amie. Ça n’engage à rien, viens pour nous faire plaisir, ce sera une soirée intéressante, tu verras.
Gilles se sentit coincé. Il ne voulait pas être confondu avec ce genre de personnes. Il était un homme, lui, un vrai, pas une mauviette qui fait des salamalecs et des courbettes devant des moines tibétains. Pourquoi son fils acceptait-il de se laisser entraîner dans des histoires pareilles? Il détesta Annie, en cet instant. C’était sa faute à elle. Il fixa son fils, un écolo aux idées saugrenues, aux valeurs effiminées, aux principes délabrés. Son fils le décevait. Il ne se reconnaissait pas en lui et eut de la peine.
— Papa, s’il te plaît, ne refuse pas. Tu m’as soutenu à ta façon, lorsque j’en avais besoin. Cette fois, laisse-moi t’apporter un peu de réconfort, à ma façon. Disons que c’est un échange.
— Bon, bon, j’abdique, soupira Gilles, j’irai à votre réunion. Mais ne m’en demandez pas plus, compris?
— Je suis contente Monsieur Provost, s’exclama Annie en lui sautant au cou. Vous ne le regretterez pas.
Gilles fit contre mauvaise fortune, bon cœur. Il complimenta Annie sur ses gâteaux et interrogea Charles-André sur la pile de volumes.
— Ce sont des livres qui traitent des nouvelles façons de voir la vie dont la méditation. Tu peux y jeter un coup d’œil, nous te les prêtons.
Gilles faillit refuser mais se retint. Son fils déployait tellement d’efforts pour le «sauver».