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Le cri de la mémoire
- Bonne fête papa, chuchota Chantal à l'oreille de son père encore endormi. J'ai préparé ton petit déjeuner. J'ai aussi écrit une carte pour toi. Maman est partie travailler et moi, je dois aller chez mon amie Carole.
- Bonne journée, ma chouette, répondit Gilles en ouvrant un œil. C'est gentil de penser à mon anniversaire. Je lirai ta carte avec toute l'attention qu'elle mérite.
- Charles-André viendra souper avec son amie, ajouta-t-elle en s'éloignant du lit. On se retrouvera toute la famille et on essaiera d'avoir du plaisir. Comme avant, hein papa?
- Oui, nous aurons sûrement du plaisir, dit-il en toussotant.
- Alors, à ce soir.
Chantal hésitait à quitter la chambre.
- Tu as besoin de quelque chose? s'enquit Gilles.
Dans un élan, elle courut vers son père et l'embrassa très fort. Il lui rendit son étreinte et sentit que sa fille sanglotait doucement sur son épaule.
- Qu'est-ce qui t'arrive, ma chouette?
- J'ai peur...
- Mais de quoi as-tu peur?
- Je ne sais pas. On dirait qu'un malheur plane au-dessus de la maison. Maman est à prendre avec des pincettes. Toi, tu es tout le temps fatigué. J'essaie de vous faire rire mais j'ai l'impression que vous ne vous apercevez même pas de ma présence.
- Ne dis pas cela, Chantal, dit Gilles en prenant la tête de sa fille dans ses deux mains. C'est vrai que je suis fatigué et que je n'ai pas toujours le sens de l'humour ces temps-ci mais c'est temporaire. Fais-moi confiance, ce n'est que partie remise. Je suis désolé de t'avoir donné l'impression que je m'occupais moins de toi.
- J'ai hâte que tu ailles mieux, soupira-t-elle.
- Ne t'inquiète pas, ce ne sera plus très long.
- Promis?
- Promis.
Après le départ de Chantal, Gilles se retrouva seul avec le poids des paroles de sa fille. Il savait bien qu'il rendait les siens malheureux, mais de l'entendre de la bouche d'une adolescente de 15 ans, habituellement insouciante et vivant dans son monde de musique et d'amis, c'était plus grave.
Il décida de s'habiller et de faire honneur au déjeuner qu'elle lui avait préparé. Lorsqu'il ouvrit son tiroir en quête de son ensemble d'été préféré, sa main accrocha le revolver caché sous les vêtements. Après quelques secondes d'hésitation, il le sortit, le prit sur lui et le caressa. Violente attirance vers cet objet qui se glissait sous ses doigts audacieusement, sournoisement.
Un désir de le manipuler s'infiltra dans sa tête. Obnubilé par le canon, la crosse et la gâchette, il pressa l'objet contre sa poitrine. Il dénicha la boîte de cartouches dans le fond du tiroir et en inséra une dans le barillet. Son index se promena le long de la gâchette. Il ne suffisait que d'un léger déclic pour anéantir toute souffrance. Un si petit objet qui détenait le pouvoir de mort.
Le soleil entrait par les interstices du store vertical. Il voulait s'offrir un cadeau, un grand cadeau... La délivrance, la paix. Un silence lourd s'installa dans la pièce. La vie ou la mort? L'acharnement à vivre dans la déchéance ou la libération éternelle? Bien sûr, Solange hurlerait à l'injustice et Chantal souffrirait mais elles s'en remettraient. Il affranchirait sa femme et son fils d'un poids inutile. Le patron ne pleurerait sûrement pas et les prisonniers repéreraient bien un autre bouc émissaire.
Sa tête s'engourdissait lentement. Un état de bien-être s'insinuait comme un philtre dans toutes ses cellules. Ses doigts gardaient contact avec le métal devenu chaud. Une jouissance presque sexuelle libérait son corps des tensions emmagasinées depuis trop longtemps. Gilles sentit l'étau s'éloigner de lui. Il se laissa bercer par cette magie qui l'entraîna vers un courant irisé. Une invitation privilégiée, juste pour lui, pour son anniversaire... son anniversaire, aujourd'hui.
La carte de sa fille...
Le petit déjeuner préparé par sa fille...
La réalité reprit ses droits et le charme fut rompu. Gilles se leva et remit l'arme dans le tiroir sans enlever la cartouche. Il s'habilla à la hâte et descendit. Il alluma la radio, ouvrit la porte, respira l'air encore un peu frisquet et passa une débarbouillette d'eau froide dans sa figure.
- Un mauvais rêve, c'était un mauvais rêve, essaya-t-il de se convaincre.
Mais Gilles prit conscience qu'une autre volonté s'était emparée de lui alors qu'il tenait l'arme. Un état altéré lui avait fait perdre le contrôle. Comme si son cerveau s'était branché sur une autre source. Affolé, il déjeuna à la hâte sans vraiment apprécier les muffins cuisinés par sa fille. Il prit la carte encore dans son enveloppe et quitta la maison.
- J'ai encore le temps. Un petit tour dans la nature me changera les idées. Tiens, pourquoi pas au Mont Orford? Quand j'aurai un beau paysage comme toile de fond, je lirai la carte de Chantal. Je veux... je veux contacter les belles choses qui existent.
Gilles soliloqua. Un besoin pressant d'entendre sa voix, d'être en contact avec le réel, le palpable. Il serra le volant si fort que ses jointures tournèrent au violet.
L'autoroute, fréquentée par quelques vacanciers, défilait au gré des réflexions de Gilles.
- Je ne veux pas devenir fou, cria-t-il à tue-tête dans l'auto.
Il s'arrêta et sortit. Après quelques minutes de marche, un froid intense s'empara de son corps. Paniqué, il revint vers l'auto et tenta d'apaiser sa respiration.
- Un... deux... trois... je me calme... quatre...
Il sentit la chaleur revenir dans ses doigts et sa respiration accompagna un rythme cardiaque plus normal. Un voile humide lui embrouilla la vue.
- Je suis très fatigué, se dit-il, je dois me reposer le temps qu'il faudra.
Il reprit le volant et poursuivit sa route jusqu'au parc du Mont Orford. Lorsqu'il entrevit la montagne rondelette, un sourire détendit ses traits. Il gara sa voiture dans le grand stationnement et, la carte d'anniversaire dans sa poche, il entreprit son escalade. Quelques adolescents, munis de sacs à dos, scandaient leur randonnée d'un chant scout. Il leur laissa quelques mètres d'avance avant de prendre sa cadence.
- Je n'ai plus 20 ans, murmura-t-il tout essoufflé.
Il s'assit sur un rocher et, après 5 minutes de bonnes expirations, il reprit le sentier à un rythme convenable pour un homme de son âge. «J'ai tout mon temps, pensa-t-il. C'est mon anniversaire et je me paie la montagne, rien de moins. L'exercice n'a jamais été important pour moi mais je vais y remédier. Je me permets de ne pas courir, de me respecter et d'admirer ce qui m'entoure. J'ai trop souvent raté d'occasions comme celle-ci. Il est temps que je me reprenne et mon Dieu, vous m'êtes témoin, je ne veux plus jamais revivre ce qui s'est passé ce matin. Plus jamais.»
Gilles parvint à une plate-forme qui surplombait un paysage grandiose. Des petits lacs, des champs, d'autres montagnes composaient un décor d'été des plus enviables. Il sortit un mouchoir de sa poche et s'épongea le front. Il enleva ses Reebok, ses bas et apprécia de sentir l'herbe sous ses pieds. Les deux mains sur les hanches, il prit mentalement possession des lieux avant de s'asseoir. Les genoux sous le menton, il se rappela la carte de fête de sa fille.
Cher papa. Je n'en finis plus de préparer cette carte parce que j'ai besoin de prendre du temps pour penser à toi. Tu me manques. Tu n'es pas très présent à moi et ça me fait de la peine. Mais je sais que toi aussi tu as de la peine. Je cherche les mots qui pourraient t'apporter du réconfort mais chaque fois que je compose une phrase, je ne crois pas qu'elle soit assez forte pour te consoler et je l'efface. Je ne sais pas comment t'aider. La seule chose que je peux te dire, c'est que je t'aime très fort, papa. Et toi? M'aimes-tu? Je fais le souhait que tu redeviennes comme avant. Bonne fête, mon papa adoré. Gros bisous, ta fille Chantal.
Un gros cœur rouge encadrait son texte. Un cœur rayonnant jusqu'aux limites de la carte. Elle avait ajouté des «X» tout autour pour représenter ses bisous. Gilles referma la carte et vit l'illustration: une maison de campagne, peinte de jolis motifs et bordée de milliers de fleurs multicolores. Deux chaises berçantes attendaient ses occupants sur la véranda pendant qu'un chat ronronnait sur la première marche du perron. Des oiseaux parcouraient un ciel bleu et ensoleillé. C'était donc ce qui manquait tant à Chantal. Un endroit où résident le bonheur et la joie de vivre.
Touché par cette carte et surtout par son appel au secours, il réalisa qu'il ne pouvait pas se permettre de disparaître de la planète. Il se sentit coupable et se maudit d'avoir pu penser cela. Mais il était à bout de nerfs et ne voyait pas d'autres solutions. Il espérait qu'avec l'aide de la psychologue, il finirait par voir clair.
Il redescendit et, consciemment, il choisit de ne pas mourir. Par amour pour sa fille. Un jour, il le ferait peut-être pour lui. Un jour...
********
- J'ai bien failli ne pas venir, dit Gilles en entrant dans le bureau de Catherine.
- Pourquoi donc, demanda la psychologue qui savait bien que cette journée était une date charnière dans la vie de son client.
- Ce matin, ma fille est venue me réveiller pour me souhaiter bonne fête et me dire qu'elle avait un mauvais pressentiment. Je l'ai plus ou moins écoutée mais lorsqu'elle est partie, j'ai voulu m'habiller et en fouillant dans mon tiroir, ma main a heurté le revolver que je me suis procuré pour ma sécurité personnelle. Je l'ai pris et...
La phrase resta en suspens. Longtemps. Catherine respecta ce silence. Elle lui laissait le temps de se retremper dans l'intensité de cet événement. Gilles faisait pitié à voir. Son corps, immobile, coincé dans un moule trop étroit, parut s'engouffrer dans un vide sans fin. De temps à autre, il regardait Catherine, énonçait quelques mots inaudibles mais il n'arrivait pas à articuler la phrase qu'il voulait dire. Comment expliquer ce qui s'était passé? Comment décrire cette sensation, cet état si bienfaisant? Il balaya ces idées du revers de sa main.
- J'ai décidé de ne pas mourir, dit-il enfin.
- ...
- Cette décision, je l'ai prise ce midi, poursuivit-il. J'ai escaladé un bout du Mont Orford et après avoir lu la carte de souhaits de ma fille, j'ai constaté que j'étais égoïste de laisser mes enfants dans la honte du suicide de leur père. Ce matin, je croyais que cela ne les dérangerait pas et même que ce serait un bon débarras pour eux, mais ma fille m'a ouvert les yeux. Ils en auraient énormément souffert et se seraient sentis coupables de ne pas m'en avoir empêché. Avez-vous déjà rencontré des gens dont... le père s'est suicidé?
- Oui.
- Qu'est-ce qu'ils vivent?
- Ils portent longtemps cette mort sur leurs épaules, lui répondit-elle.
- Ils doivent beaucoup en souffrir.
- C'est difficile pour eux de comprendre et même s'ils y arrivent, la blessure est gravée profondément.
- J'espère être capable de maintenir ce choix, s'empressa-t-il de dire. Je n'ai pas beaucoup de moyens, je ne sais comment...
- Pour le moment, ce qui est important, c'est de vouloir vivre. Avec le temps, les moyens vont se présenter. Au fil des prises de conscience. Déjà, vous avez fait des pas et le plus grand est celui que vous avez effectué aujourd'hui.
- Lequel?
- Avoir eu le courage de choisir la vie.
- Du courage? Je me sens plutôt lâche, la peur au fond du ventre.
- Vous avez peur de quoi?
- Ce matin, j'ai eu peur de perdre le contrôle. Il m'est venu toutes sortes d'idées bizarres et je me suis senti hypnotisé, attiré par ...
- ...
- ... par je ne sais quoi.
- Si vous aviez à mettre un mot sur «je ne sais quoi», quel serait-il, demanda Catherine, le corps avancé vers celui de Gilles.
Le regard au plafond, il chercha un mot mais rencontra une couleur, le noir. Il tenta de se détacher de cette toile de fond. En vain.
- Je vois du noir, commença-t-il. Que du noir. J'ai pourtant les yeux ouverts.
- À quoi le noir vous fait-il penser?
- À... à la mort, finit-il par avouer.
- La mort, la mort, répéta la psychologue volontairement. Voilà ce qui vous interpellait.
- Elle avait une volonté plus forte que la mienne et me faisait miroiter de belles couleurs tendres. Un ruisseau paisible où je n'avais qu'à suivre le courant. Tout semblait si simple, si beau, si facile.
- Mais comment avez-vous réussi à résister à cette tentation?
Gilles réfléchit. Comment était-il sorti de cette brume voluptueuse qui l'invitait avec tous les honneurs? Il suivait le courant quand tout à coup...
- J'ai pensé à ma fille.
Catherine le laissa de longues minutes avec cette prise de conscience.
- C'est une clé importante pour reprendre le contrôle dans les moments difficiles, dit-elle enfin.
- Vous voulez dire que si je pense à ma fille lorsque je sombre dans ces états pénibles, cela va me ramener à la réalité?
- C'est le premier moyen que vous avez trouvé vous-même devant un choix fondamental.
- C'est rassurant de le savoir. Mais est-ce que cela marche à tous les coups?
- Prenez les situations une à la fois, c'est préférable, lui répondit-elle en se levant. Je vous laisse méditer sur les pouvoirs de la vie par rapport à ceux de la mort.
- Oui, je crois que je vais y réfléchir sérieusement.
- Votre famille vous fête-t-elle ce soir?
- Nous nous réunissons pour souper. Je crois que je serai en mesure d'avoir du plaisir. On dirait qu'un nœud s'est défait aujourd'hui.
- Je le crois aussi mais ne cherchez pas trop à analyser, permettez-vous plutôt de vivre ce qui est là.
- Oui, ma tête a besoin de vacances.
- Je vous souhaite un bon anniversaire et un joyeux souper. Je vous donne la permission de rire, ajouta-t-elle avec un clin d'œil.
- Je n'y manquerai pas.
- Un rendez-vous pour la semaine prochaine?
- Absolument. Je peux même venir le matin.
- Alors, le 10 juillet à 9 h?
- Parfait, dit-il en prenant la carte indiquant la date et l'heure.
- Je vous attends.
- Merci beaucoup, dit-il en se tournant vers Catherine. Cette séance me permet de croire qu'il y a une lueur au bout du tunnel.
- Vous avez ce qu'il faut pour y arriver. Allez, bonne semaine.
Elle regarda son client s'éloigner du bureau et ressentit une immense joie face au pouvoir de la vie.
********
Lorsque Catherine referma le dossier de Gilles, un soupir de soulagement lui échappa. Être psychologue n'enlève pas la dimension humaine d'entraide et de compassion. Même si elle avait appris à se dégager des responsabilités de ses clients, elle s'inquiétait pour eux. Elle comprenait leur détresse, leurs angoisses et leurs peurs mais la vie, pour elle, était sacrée. «Tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir» était sa marotte préférée. «À tout problème, il y une solution» venait en second. Gilles avait-il compris qu'il pouvait rester en vie et trouver une solution convenable ?
Aujourd'hui, il avait contacté le potentiel de ses forces et de ses propres ressources. Elle était fière et émue de participer à cette démarche.
Catherine Saint-Germain, psychologue depuis près de vingt ans, se définissait comme une femme à la recherche de sa vérité essentielle et aimait bien collaborer à celle de ses clients. Elle ne croyait pas à la seule et unique vérité préconisée par des «vendeurs de ciel» sans scrupules ou des soi-disant illuminés qui manipulaient les consciences à leur profit. La nouvelle ère apportait une vague de recherche sincère chez les gens mais beaucoup s'improvisaient comme détenteur de la vérité. Elle avait beaucoup lu et, toujours avec un esprit critique, elle cherchait ce qui pouvait lui servir dans sa vie de tous les jours. Évitant de s'accrocher à une philosophie ou à une autre, elle restait, toutefois, ouverte à toutes. Elle voulait se confronter elle-même à ses failles, choisir librement les thèmes d'exploration intérieure et se permettre de changer d'idées si cela ne lui convenait plus. Cette recherche la motivait et le mouvement de sa vie devenait intéressant.
Néanmoins, après quelques temps, elle s'aperçut que la vie lui apportait, au quotidien, tous les éléments essentiels à ses découvertes et apprentissages. «Mes clients sont mes gourous», répétait-elle à ses amis.
La recherche d'elle-même, agrémentée de sessions de croissance personnelle dans les années 1970, favorisa une grande remise en question. Quelques années plus tard, elle divorça et obtint la garde de ses deux enfants.
Son intérêt cibla des approches peu communes qui considèrent l'ensemble de la personne humaine. Elle suivit plusieurs cours de perfectionnement, concilia ses expériences avec les différentes techniques et développa sa propre façon de travailler. Cette synthèse lui permit de faire le point dans sa pratique et elle s'avéra satisfaite des résultats.
Catherine continuait de s'interroger, de vouloir aller plus loin, d'apporter des réponses de plus en plus appropriées aux souffrances de ses clients. «Je déteste la souffrance», répétait-elle, «la souffrance est une insulte à l'intelligence humaine». Elle lisait, suivait des séminaires, des colloques, des sessions sous différentes formes mais de plus en plus, elle revenait déçue. Elle n'apprenait plus rien. Les conférenciers ou professeurs rabâchaient du déjà connu pour elle. Elle décida de trouver ses réponses elle-même.
Quatre ans après son divorce, elle rencontra l'âme sœur. Alors qu'elle fréquentait un atelier de bioénergie, un homme cria plus fort qu'elle et se fit remarquer. Elle termina sa séance de défoulement et alla le retrouver. Tous deux, en sueur, les cheveux en bataille, décidèrent de partager ces derniers moments d'agressivité intense devant un café au restaurant du coin. Elle retrouvait chez cet homme des atouts que la plupart n'osait pas afficher : la sensibilité, la profondeur, la recherche de vérité. Des qualités qu'elle cherchait en sourdine dans le cœur d'un homme.
Lorsqu'elle rencontra Pierre, il lui sembla le reconnaître. Un fluide passa facilement de l'un à l'autre et elle prit conscience que la vie lui offrait un cadeau. Ils ne se rassasiaient jamais d'être ensemble, d'apprendre, d'échanger, de communiquer, d'approfondir, de chercher. Le plaisir et le rire les unissaient tel un ciment éternel. Une douce folie les enivrait et Catherine goûtait pleinement tous les moments passés avec lui. Ses fils acceptèrent ce nouveau venu. Grands adolescents, ils avaient leur vie à vivre et reconnurent que leur mère était plus heureuse ainsi.
Dix ans plus tard, bien qu'en constante transformation, l'amour entre Pierre et Catherine s'épanouissait encore au gré des plaisirs et des rires. Ils poursuivaient leur quête, échangeaient davantage en profondeur, partageaient des leçons de vie et évoluaient graduellement vers une paix grandissante du cœur et de l'âme. Un bonheur créé à chaque jour en dehors des acquis et de la routine. Un ravissement fignolé de fantaisies et renouvelé par la spontanéité de la créativité.
Ils s'appliquaient à poser un regard toujours neuf sur leur relation et à inventer mille et un jeux pour susciter le plaisir d'être encore ensemble. Deux individus se nourrissant des mêmes valeurs. Ils étaient heureux de partager leur vie et s'aimaient suffisamment pour être libres l'un de l'autre.
Catherine pensait à son bonheur personnel et souhaitait le même à tous les êtres de la terre. Elle accueillait les peines, les drames, les malheurs des gens comme on ouvre la porte à un enfant blessé. Même chez les adultes les plus endurcis, c'était toujours l'enfant intérieur qui souffrait et c'est lui qui exprimait ses besoins par toutes sortes de comportements ou de malaises physiques et psychologiques. Son rôle : aider à traverser le pont qui menait de l'autre côté des eaux tourmentées. L'enfant avait besoin d'un guide. Elle était ce guide qui consolait, rassurait mais qui indiquait également les éléments provocateurs de souffrance. L'enfant devait apprendre à s'ouvrir les yeux, à reconnaître les éléments déclencheurs et à trouver d'autres points de référence, d'autres modèles plus convenables pour lui.
Tout en rangeant le dossier, elle réfléchit au nouvel espoir de Gilles. La force de la vie l'étonnerait toujours. Les gens qui démontraient une parcelle de volonté personnelle, bénéficiaient toujours d'un bonus de l'univers. «Aide-toi et le ciel t'aidera» s'avérait juste, encore une fois.
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- Bonne fête, papa, chantonna Charles-André en lui remettant un paquet enrubanné de rouge et d'orangé. Annie et moi avons eu du plaisir à choisir ton cadeau.
- Merci mon grand, merci Annie, dit-il en se levant pour embrasser l'amie de son fils et étreindre celui-ci. Je peux l'ouvrir tout de suite?
- Est-ce qu'il faut attendre le dessert? s'enquit Charles-André auprès de sa mère.
- Comme tu veux, c'est ton cadeau, répondit Jeanne sur un ton enjoué.
Elle savourait ce moment privilégié. Sa famille enfin réunie! Elle avait appréhendé cet événement mais tout se déroulait comme elle l'avait souhaité. Ce soir, son mari la comblait du plus beau cadeau : sa présence. Une présence physique, psychologique et spirituelle. Son esprit était assis avec les siens. Il savait rire et écouter, réfléchir et réagir. Ses enfants le choyaient de leur regard heureux et s'empressaient de lui raconter des anecdotes, des blagues, des situations cocasses. Attentivement, il les écoutait et répondait avec humour. Tous pouvaient se rassasier ce soir. À tous les niveaux.
- Je veux que tu l'ouvres tout de suite, déclara Charles-André sans tenir compte des rêvasseries de sa mère.
- Oui, oui, renchérit Chantal. Moi, je suis curieuse. Attendre au dessert me couperait l'appétit.
Tous se tournèrent vers elle et pouffèrent de rire. L'appétit de Chantal était renommé.
- D'accord, je l'ouvre maintenant, dit Gilles. Je ne peux pas deviner ce que c'est, enchaîna-t-il en secouant la boîte.
- Ça te sera très utile, ajouta son fils.
Avec mille précautions, Gilles défit l'emballage et volontairement fit languir tout le monde.
- Ah! s'exclama-t-il, une casquette! Moi qui n'ai jamais eu de couvre-chef.
- Tu sais, le soleil n'est plus ce qu'il était, et avec l'âge, tu perds de plus en plus de cheveux...
- Non, non, ce que tu veux dire, c'est que je gagne de plus en plus en sagesse.
- Si tu y tiens, répondit Charles-André en prenant un air faussement surpris. Mais d'une façon ou de l'autre, tu dois te protéger du soleil. La couche d'ozone, ce n'est pas une blague, et au-dessus du Québec, elle est mince.
- Je reconnais bien mon fils, là, écolo jusqu'aux oreilles, à sermonner son vieux père. Est-ce que tu en mets des chapeaux, toi? Lui demanda-t-il.
- J'ai moins de sagesse que toi, moi, commença-t-il, mais je ne m'expose jamais au soleil, à moins d'utiliser une excellente crème solaire.
- Je vais la mettre, ma nouvelle casquette, annonça Gilles en l'installant sur sa tête, pas à cause du soleil mais parce que je la trouve belle. Le rouge vermillon, c'est justement ma couleur préférée. En plus, si je veux me faire remarquer...
- Tu n'as pas besoin de casquette pour te faire remarquer, commenta sa fille, toutes mes amies te trouvent séduisant. Un peu enveloppé mais séduisant. Tes muscles les impressionnent, je crois.
- Vraiment? Je ne me suis jamais aperçu de cela. Eh bien! Je paraderai en prenant des allures de «monsieur muscle» lorsqu'elles viendront te voir. En petit maillot moulant, peut-être, ajouta-t-il en dédiant un clin d'œil à sa femme.
Jeanne rit de bon cœur. Elle aimait cet homme aux mille facettes, surprenant, attachant. Il était parfois frustre, renfermé, songeur, mais ce soir, elle retrouvait le plaisir de sa compagnie. Elle servit les entrées de crevettes, puis les brochettes de bœuf. Pour son fils et son amie qui, par choix, étaient végétariens, elle avait fignolé un plat spécial.
- Je vous ai préparé un couscous au curry et légumes. J'espère qu'il sera à votre goût.
- Ce sera délicieux, j'en suis certaine, renchérit Annie. Nous savons bien que c'est dérangeant pour tout le monde, mais nous aurions pu prendre la salade et les légumes.
- Il n'en est pas question. J'aime bien vérifier mes talents en cuisine végétarienne, ajouta Jeanne. D'ailleurs, j'en ai préparé un peu plus pour que nous puissions tous y goûter.
- Mon frère, il faut toujours qu'il soit à part. Tu as décidé cela pour te faire remarquer, dit Chantal à son frère en le pointant du doigt.
- Non, mademoiselle, moi, je suis un original de nature. J'ai une philosophie différente des autres depuis que je suis né.
- En tout cas, c'est achalant, un original de nature, comme tu dis. Cela te donne des allures de snob, enchaîna Chantal qui voulait faire connaître son point de vue.
- C'est une façon de voir mais à ta place, je ne parlerais pas des autres.
- Bon, bon, c'est assez, intervint Jeanne. Vous n'allez pas couper les cheveux en quatre pour des bouts de carottes.
Gilles profita pleinement des échanges entre les jeunes. Il aimait ce genre de discussion assaisonnée de poivre de Cayenne dilué. Dire que le matin même, il se battait contre des fantômes. Là, il partageait un repas tout à fait délicieux en présence des êtres les plus chers à son cœur.
Le téléphone sonna et Chantal désigna l'appareil à son père.
- C'est sûrement pour toi, c'est ta fête après tout.
Gilles se leva, consulta l'afficheur et prit le combiné. «Mon très cher Gilles, c'est à tour, de te laisser parler d'amour.» C'était Marie-Laurence.
- Comment ça va? demanda-t-elle, anxieuse.
- Ça va bien. Ma famille me fête et nous avons du plaisir, s'empressa-t-il de répondre.
- Du vrai plaisir, pour vrai? Répétait-elle incrédule.
- Oui, oui, pour vrai. Je te raconterai.
- J'aimerais bien que nous allions prendre un café et que tu me racontes tout. Que dirais-tu de demain midi, suggéra-t-elle.
- D'accord.
- Alors à demain, dit-elle avant de raccrocher.
- C'était Marie-Laurence, avisa Gilles en revenant à la table.
- Elle n'oublie jamais ton anniversaire, souligna Jeanne, les yeux dans son assiette et la bouche pincée. Elle est toujours ta grande amie?
- Oui, elle l'est depuis longtemps, tu le sais bien.
- Que dirais-tu si j'avais un grand ami, moi aussi? Questionna Jeanne sur un ton pointu.
- Es-tu jalouse de Marie-Laurence? S'étonna Gilles. C'est pas vrai?
Les enfants fixaient leur mère pendant qu'Annie prenait la main de Charles-André. Le ton montait. Jeanne s'indignait que Marie-Laurence ait le culot d'appeler son mari chez elle.
- Mais Jeanne, soit réaliste, comment veux-tu qu'il y ait autre chose que des liens fraternels entre elle et moi? Voyons donc!
- Comment peux-tu me prouver cela, l'interrogea-t-elle, les yeux aiguisés.
- Bon, bon, vous n'allez pas vous disputer pour des queues de carottes, risqua Charles-André pour détendre l'atmosphère.
Jeanne prit conscience du contexte et cessa ses insinuations. Gilles pencha la tête et ne put retrouver sa bonne humeur. Il se sentait coupable et maladroit. Bien sûr, il ne la trompait pas avec Marie-Laurence. Erreur sur la personne, se disait-il. Mais il ne tolérait pas les accusations masquées de sa femme. Marie-Laurence, toujours disponible en cas de besoin, ne méritait pas cela. Sans ses conseils, il ne mangerai ni ne blaguerait avec sa famille, coiffé d'une casquette rouge.
Le malaise s'incrusta malicieusement et perdura jusqu'à la fin du souper. Le moment du gâteau de fête allumé, pourtant bien préparé, fut totalement raté. Chacun s'efforçait de rire mais le cœur n'y était plus. La culpabilité assaillait Gilles et Jeanne s'en voulait d'avoir soulevé ce qui la tenaillait depuis longtemps. Les enfants lui reprochèrent son intervention par des regards réprobateurs. Elle avait gâché la fête.
- Je vais prendre l'air, énonça Gilles d'une voix blanche. Excusez-moi.
Il enleva sa casquette mais la conserva dans sa main droite. Il sortit lentement, l'air pathétique.
- Maman, pourquoi as-tu fait ça? Demanda Charles-André. Nous devions éviter à tout prix de le mettre dans l'embarras. De toute façon, ajouta-t-il, comme le hasard n'existe pas, il doit y avoir une raison.
- Qui t'a dit que le hasard n'existait pas? Questionna sa sœur, surprise d'une affirmation aussi gratuite.
Annie leva les yeux au ciel et Charles-André se rendit compte de sa bévue. Ils s'étaient jurés de ne pas ouvrir ce genre de discussion devant les parents et voulaient éviter toute question susceptible de révéler leur récente adhésion à une philosophie spéciale.
- J'ai dû lire ça quelque part, répondit-il en haussant les épaules.
- J'aimerais bien que tu me donnes la référence, ça pourrait me servir un jour, ajouta-t-elle. Puis se tournant vers sa mère : qu'est-ce que nous faisons maintenant?
Jeanne pestait contre elle-même. Toutefois la réaction de Gilles la laissait perplexe. S'il réagissait comme cela, peut-être y avait-il une anguille sous une roche quelconque. Elle se leva d'un bond et ramassa brusquement la vaisselle.
- La fête est finie, annonça-t-elle, les dents serrées.
- Bon, je vais rejoindre mes amis, dit Chantal.
- Où? S'enquit Jeanne sur un ton ferme.
- À la même place que d'habitude, se défila Chantal.
- Je t'ai demandé où, insista sa mère.
- Au centre-ville, répondit habilement l'adolescente.
- Je veux que tu rentres avant 10 h.
- Mais je suis en vacances. Laisse-moi respirer un peu. Je veux profiter de la chaleur de la soirée et me promener en ville, implora-t-elle.
Jeanne vivait difficilement l'adolescence de Chantal. Celle-ci, constamment en réaction voire en révolte depuis le burnout de Gilles, narguait la patience de sa mère.
La fin de l'année scolaire avait été pénible. Jeanne s'était usé les méninges afin de prévenir le décrochage. À 15 ans, Chantal revendiquait sa liberté et voulait travailler au salaire minimum. Non, ce n'était vraiment pas ce qu'elle souhaitait pour son unique fille.
Son fils venait de terminer sa deuxième année de cégep à Montréal, en techniques sociales et s'était inscrit à l'Université de Montréal afin d'entreprendre son bac en service social. Écologiste, il s'intéressait à la nature, à la planète, aux gens en difficultés.
Depuis deux ans, il vivait avec Annie, une étudiante de 19 ans en éducation spécialisée. Jeanne déplorait cette relation. Cette fille lui ravissait son fils pour l'emmener loin d'elle, lui inculquer le végétarisme et autres modes de vie qu'elle jugeait bizarres et compromettants pour la santé. Pourtant, elle avait fini par accepter cette amie de cœur qui rendait son fils heureux.
- Retournez-vous à Montréal, ce soir? Demanda Jeanne à Charles-André. Vous pouvez dormir ici, si vous voulez.
- Non merci, je crois que papa et toi devriez avoir une bonne conversation et c'est préférable que nous ne soyons pas dans le décor, dit-il en souriant à l'intention de sa sœur. À son retour, vous pourriez terminer le gâteau de fête et mettre de nouvelles chandelles sur la table. Ça crée une atmosphère propice aux confidences.
- Je verrai, balbutia Jeanne.
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Fatigué, Gilles sentit la déprime reprendre ses droits. Il erra dans les rues de la ville puis se rendit près de la rivière. Tout en jetant des sous noirs dans le courant, il se remémora le souper. Il n'aurait pas dû quitter la maison comme un coupable. Que penserait son fils, sa fille, sa femme? Avait-il encore une femme? Elle ne semblait pas s'apercevoir que leur couple dérivait vers la déchéance. Peut-être ne voulait-elle pas le savoir. Marié depuis 23 ans, il avait aimé cette femme à un point vertigineux mais depuis six ans, il menait une double vie.
Des sous noirs, il passa aux cinq sous et aux dix sous. Le soleil déclinait à l'horizon ourlant la rivière de fils orangés. Habité par des ombres de la pire espèce, Gilles décida de parler à haute voix pour chasser les ombres et les fantômes.
- Nous sommes l'été, c'est mon anniversaire, il fait beau et chaud, ma famille me fête et moi, je suis épuisé, écœuré. En sortant de chez Catherine, je me sentais tout revigoré puis, à cause d'un appel rempli de bonnes intentions, je me retrouve ici à jeter mon argent à l'eau. C'est fou!
Lorsqu'il eut passé toute la petite monnaie, il chercha des cailloux de la même grosseur et poursuivit son manège. Il se souvint d'un jeu quand il était enfant. Il lançait une roche à fleur d'eau et devait la faire rebondir plusieurs fois avant qu'elle ne prenne le fond. Après quelques essais, il retrouva le bon angle et l'élan du poignet. Il recommença jusqu'à ne plus voir le trajet de la pierre.
Le courant roulait sous la surface. Gilles devinait les tourbillons, les remous, les sillons du fond. Il se représenta le lit douillet de cette rivière. Comme une mère, l'eau le bercerait et le rassurerait. Se laisser couvrir de baisers et s'abandonner au sommeil pendant qu'elle lui chantonnerait la berceuse qu'il aimait tant. Il s'endormirait en imaginant des anges aux ailes multicolores et aux robes phosphorescentes. Des enfants tout blonds l'inviteraient dans leur ronde pendant qu'une grand-mère fredonnerait un refrain éternel. Tout cela dans les couches de cette eau vivante, frémissante, insistante. Il se pencha, la toucha et voulut y tremper ses lèvres. Dans un éclair, il se rappela les leçons de son fils sur la pollution des cours d'eau et dévia ses mains pour les porter à son front. Il s'aspergea la figure et se ressaisit. Sa montre lui rappela qu'il était temps de rentrer et d'aller dormir... dans son lit à lui.
Pendant ce temps, sa femme se morfondait dans leur chambre. Une question ne la quittait plus. Marie-Laurence était-elle la maîtresse de son mari? Depuis combien de temps? Gilles l'aimait-il encore, elle, sa femme, la mère de ses enfants? Maintenant que ses doutes s'accentuaient, elle ne pouvait plus faire semblant et se devait d'exiger la vérité. Elle avait la responsabilité envers elle-même de voir clair, de connaître l'heure juste. À son retour, elle lui demanderait et le harcèlerait jusqu'à ce que l'ombre laisse place à la pleine lumière. Elle était prête. Elle serait forte.
Une idée lui traversa l'esprit. Elle s'approcha de la commode de Gilles et ouvrit le premier tiroir. S'il y avait des lettres compromettantes? Fébrilement, elle passa ses mains sous les piles de vêtements, tâtonna partout jusqu'à ce que ses doigts rencontrent un objet dur et froid. Lorsqu'elle retira l'arme du tiroir et l'examina, elle s'aperçut qu'elle était chargée. Un frisson la parcourut. Gilles ne chargeait jamais le revolver. S'il l'avait fait, il y avait une raison. Quelle raison? Elle le lança sur le lit et plaqua ses deux mains sur son plexus solaire pendant qu'une nausée l'envahissait. Depuis combien de temps, ce revolver attendait-il le bon moment?
- Non! Il ne peut pas faire ça, il ne peut pas me faire ça.
Des sentiments contradictoires l'assaillirent. Des peurs de toute sorte jaillissaient du fond de son âme et l'incitaient à la culpabilité. Était-ce de sa faute? L'avait-elle poussé au bord du précipice? Lui avait-elle fait mal à ce point? Mais qu'avait-elle fait? Des remords sans fondement s'échafaudèrent, l'accusant d'être une mauvaise épouse, une mauvaise mère. Des larmes glissèrent de ses yeux. Elle avait peur de le perdre.
Malgré sa colère dirigée contre lui, elle ne pouvait pas, après cette découverte, le confronter avec ses questions idiotes, tricotées par sa peur d'être trahie. Ne sachant plus que faire, elle remit l'arme à sa place, se changea et descendit l'escalier.
Comme une automate, elle rangea la vaisselle dans le lave-vaisselle et entreprit la corvée de récurer les chaudrons. Avec le tampon de laine d'acier, elle frotta le fond du premier chaudron collé de patates et d'oignons.
Une spirale de vent se formait, prenant racine dans ses entrailles. Un grondement se fit entendre. Était-ce la terre qui se fissurait, le tonnerre qui guettait l'arbre creux ou la vague qui se fracassait sur le rocher? Ou bien la voix de sa conscience? Les larmes coulaient tranquillement malgré sa colère dévastatrice. Elle frotta avec plus de vigueur. Sa gorge se serra, chercha à déglutir mais le tumulte l'emporta. Elle laissa les chaudrons, s'assit à la table et s'abandonna à la crise. Des sanglots, des cris, des vociférations éclaboussèrent les quatre coins de la pièce.
Gilles entra et prit place en face d'elle. Il l'examina quelques secondes et soupira. Jamais il n'avait souhaité lui faire ce mal. Il ne savait pas quoi dire. Comme un chien coupable, il attendit. Si elle avait envie de saccager les quelques forces qui lui restaient, elle aurait vite raison de lui. Il s'en foutait. De toute façon, le suicide restait encore une porte de sortie, la meilleure, à son avis.
- Je t'attendais, lui dit Jeanne, à travers ses larmes. Charles-André et Annie sont retournés à Montréal et Chantal est allée rejoindre des amis.
- Ah! Échappa-t-il sur un ton de la constatation.
- En fait, ils nous ont laissés seuls pour que nous puissions parler.
- Ah! répéta-t-il en écho à sa première réplique.
- Que dirais-tu d'une tisane avec un morceau de gâteau, suggéra-t-elle pour le motiver à réagir.
- Si tu y tiens, fut la seule réflexion qui lui vint à l'esprit.
Jeanne se dirigea vers la cuisinière, en profita pour se moucher et fit chauffer de l'eau. Elle sortit le coffre à tisane et apporta l'assiette de gâteau sur la table. Gilles opta pour réagir le moins possible afin d'en finir rapidement. Il voulait dormir.
Jeanne revint avec les tasses d'eau bouillante et s'assit. Elle but lentement une gorgée de tisane de tilleul, reconnue pour calmer les nerfs, posa sa tasse sans bruit dans la soucoupe devant elle et fit tourner l'anse. Elle ne savait plus quelle était la priorité de cette discussion : le revolver et ce qu'il représentait ou ses soupçons quant à Marie-Laurence.
L'inquiétude la torturait. Si elle disait ce qu'il ne fallait pas dire? Si elle le provoquait? Elle était enragée contre lui mais elle se sentait piégée par ses peurs. Quelle était sa porte de sortie? Elle maudissait la dépression de son mari qui lui donnait des atouts et lui permettait de s'esquiver. Cet état la traquait. Elle en avait assez de jouer à la mère avec lui, elle était dégoûtée de sa fatigue, sa nonchalance, son air malheureux. Elle voulait le griffer, le ramener à la vie et à la réalité. Dire qu'à peine quelques heures auparavant, elle avait pensé retrouver l'homme des beaux jours. L'illusion parfaite! Elle se devait de réagir. Dans un effort désespéré, elle réussit à ouvrir la bouche.
- Je... Je voudrais que nous parlions sérieusement, commença-t-elle sur un ton monocorde. Lorsque je suis montée à la chambre pour me changer après le souper...
Un frein grinça dans son cœur et bloqua tous les mots qui se bousculaient dans sa tête. Elle sentit l'ouragan se réinstaller et soulever l'énorme rocher qui lui pesait tant. Des sanglots montèrent et dans une rage contenue, elle renversa la chaise et courut à la salle de bain de l'étage. Une haine brûlante consumait ses idées.
Gilles resta assis, ne bougea plus, ne respira plus. Le monde s'écroulait sous un torrent d'incompréhension, de malentendus. Il aurait voulu rassurer sa femme sur Marie-Laurence mais la conviction lui aurait fait défaut à cause de Solange. Elle aurait senti son malaise et l'aurait obligé à tout avouer. Mieux valait laisser la tempête se calmer d'elle-même.
Il entendit la chasse d'eau et la porte s'ouvrir. Il décoda qu'elle irait se coucher et que le lendemain, cela rentrerait dans l'ordre. Elle était fatiguée, elle aussi.
À l'affût de ses mouvements, il attendit qu'elle se mit au lit. Il monta alors, se déshabilla et se rendit à la chambre de bain. Il en profita pour prendre le médicament prescrit par le médecin. De retour à la chambre, il s'étendit sur son côté de lit. Une tension palpable le sépara de sa femme. L'entendant respirer et renifler, il aurait voulu s'approcher d'elle, la rassurer mais il n'osa pas. Il se retourna vers le mur et malgré l'effilochement de sa pensée, il s'endormit très vite.
Jeanne n'arrêtait pas de pleurer. Elle aurait souhaité un encouragement de la part de Gilles ou quelques paroles qui lui auraient permis de cracher son amertume et sa colère. Elle lui aurait arraché l'aveu de sa faute, l'aurait mis à genoux et obligé à lui demander pardon. Mais il gardait le contrôle et elle, elle restait en cage, prisonnière de sa rancune et de sa volonté de vengeance.
Cet homme la répugnait. Elle se leva, sortit doucement de la pièce et décida de passer la nuit dans la chambre de son fils.
Source: Le village virtuel des 50 et plus
http://www.villagevirtuel.com/copains
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