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Le cri de la mémoire


Les tulipes s'allongeaient le bout du nez afin d'émerger de l'hiver et d'éternuer toute poussière susceptible de profaner leur éclat. Gilles Provost les voyait sans les regarder. Son hiver à lui, morne et glacial, s'ancrait comme une saison éternelle.

En dépit de ses 42 ans d'habitude de vivre, il avait perdu le sens d'être. En congé de maladie depuis trois mois, il endossait son existence comme s'il marchait vers l'échafaud. Bien sûr, son mariage sombrait dans les brumes de la routine, sa maîtresse revendiquait la suprématie royale, mais quelque chose d'encore plus morbide l'étouffait. Une sensation d'être pris au piège. Le téléphone interrompit ses pensées.

- Je t'invite à dîner, lui dit Marie-Laurence Viger, une grande amie. Tu ne peux pas refuser, c'est moi qui paie.
- Je suis trop fatigué pour m'obstiner avec toi. Tu seras là à midi?
- Midi pile! À tout à l'heure.

Gilles décida de marcher jusqu'au restaurant. Un peu d'air le sortirait peut-être de sa léthargie. Il s'engagea sur la rue King Ouest et descendit au bord de la rivière Magog, gonflée par la crue du printemps. Quelques pas en direction du barrage électrique, puis il s'arrêta et se laissa fasciner par les tourbillons d'écume. Si seulement cette tornade d'eau pouvait noyer l'ouragan de ses idées noires.

Il remonta l'escalier et reprit la rue King. Cette fois, il ne fit aucune autre escale avant de se rendre au restaurant convenu.

- Comment ça va? s'enquit Marie-Laurence en l'embrassant sur les joues.
- Ça va, répondit-il avec un sourire contrefait.
- Je sais que ça ne va pas du tout. J'aimerais que tu m'en parles.
- Je ne veux pas t'embêter avec mes histoires.
- Les amis sont là pour écouter et comprendre. Alors ne m'insulte pas en disant que tu ne veux pas m'embêter.
- Bon, bon!
- Tu es en congé de maladie, c'est bien, mais je m'inquiète quand même pour toi.
- Tu n'as aucune raison, rétorqua Gilles, embarrassé de regarder son amie en face.

Marie-Laurence le fixa un long moment. Une grande détresse se devinait chez cet homme qu'elle connaissait depuis longtemps. Elle le savait fier également; il ne lui raconterait pas l'essentiel. Pas tout de suite.

- Pourquoi es-tu en congé? lui demanda-t-elle.
- Je suis fatigué, épuisé, écœuré de mon travail. Je n'ai plus envie de rien.
- Comment vis-tu cet arrêt de travail?
- Bof! Pas bien du tout. Je n'en voulais pas de congé. Me voilà inutile, faible, lâche. Que vont penser les autres? Un homme de ma carrure, en congé, à mon âge! Je préférerais être en chaise roulante.
- Que t'a dit le médecin?
- D'après ce que j'ai compris, je suis en burnout.
Marie-Laurence, infirmière chevronnée, connaissait ce genre de problèmes. L'ampleur du burnout devait être considérable pour que le médecin ait signé un congé.

- Ça fait juste prouver que je ne suis plus bon à rien, renchérit Gilles qui fixait son verre d'eau comme si c'était une boule de cristal.

Marie-Laurence discerna, chez son ami, une bonne dose d'idées noires ainsi qu'une faible estime de soi. Elle craignait qu'il commette l'irréparable. Une collègue de travail s'était suicidée dans une situation semblable l'an dernier.

- À part le médecin, y a-t-il quelqu'un qui t'aide à passer au travers de cette mauvaise période, vérifia-t-elle.
- Pourquoi faire? Je n'ai besoin de personne. Il me faut un peu de repos, c'est tout. Après, je serai capable de reprendre le collier.

Marie-Laurence savait qu'un problème de cette envergure ne se réglait pas avec un congé.

- Tu ne penses pas qu'une personne compétente dans ce domaine pourrait te donner un coup de pouce? Je connais quelqu'un de très bien.

Les paroles de l'amie frappait les tympans de l'homme comme s'il s'agissait d'une vibration étrangère.

- Je l'ai moi-même consultée, poursuivit Marie-Laurence en lui offrant une carte professionnelle.
D'un geste las, il saisit la carte et la rangea dans la poche de son coupe-vent.
- Je verrai, dit-il.
- Ne reste pas seul là-dedans.

Le repas terminé, Gilles embrassa Marie-Laurence et s'empressa de sortir. Elle courut derrière lui, inquiète.
- Si c'est trop difficile, Gilles, appelle-moi. Plutôt que de faire une bêtise.

*******


Quelques lunes se succédèrent avant que la recommandation de Marie-Laurence s'insinue dans les réflexions de Gilles.

- Je me sens tout drôle d'être assis ici. C'est une amie qui m'a référé à vous. Moi, je ne voulais pas venir.
- Et maintenant, avez-vous envie d'être ici? lui demanda la psychologue, l'air un peu narquois.
- C'est un peu comme une promesse que je lui ai faite. Je n'ai aucune idée de ce que je peux vous dire, marmonna-t-il, gêné.
- Si cette amie vous a parlé de moi c'est sûrement parce qu'il y a un problème qui vous chicote. Je sais que ce n'est pas facile d'en parler mais racontez-moi ce que vous vivez ces temps-ci.
- Par quel bout commencer?
- Parlez-moi tout d'abord de votre travail, nous verrons pour le reste, l'encouragea Catherine Saint-Germain.
- Je suis en congé de maladie depuis six mois. Mon médecin m'y a obligé. Selon lui, je suis épuisé. Lorsque j'entrais travailler, j'avais envie de vomir. Mon patron m'imposait des ordres que je ne voulais pas satisfaire et la tâche m'exaspérait. Je déteste mon patron et je ne crois plus en mon travail.
- Quel est votre travail?
- Je suis agent correctionnel dans une prison fédérale. Depuis 15 ans! J'y suis enfermé à cœur de jour.

Gilles marqua une pause. Il regarda au plafond, espérant une pluie d'idées.
- C'est de plus en plus difficile d'avoir la collaboration des prisonniers. J'ai tout essayé pour leur donner des moyens de s'en sortir mais ils ne comprennent pas. Ils font du temps et le système leur donne raison. D'un côté comme de l'autre, personne ne veut changer quoi que ce soit à cette règle. J'élabore des programmes, prépare leur sortie trouve les meilleures ressources extérieures et la maison de transition la plus appropriée. Je mets plus d'énergie qu'eux.
Un rapide coup d'œil au plafond avant de conclure.
- C'est comme si je viens de m'apercevoir que j'ai perdu 15 ans de ma vie. Il n'y a plus rien de valorisant dans ce travail. Je ne veux plus être là. Je ne veux plus être nulle part. Je n'en peux plus de faire du temps, comme eux!
- L'idée de mourir vous tourmente-t-elle parfois, s'informa Catherine.
- Souvent, j'ai envie d'en finir. Je ne crois plus à la vie, je ne crois plus à la possibilité de m'en sortir. J'ai essayé de me changer les idées de toutes les façons : des loisirs, des voyages, une auto neuve, des médicaments, des congés, des amis et même une maîtresse. Rien ne marche! Je n'en peux plus. J'étouffe continuellement par en dedans. C'est comme si je devais être malheureux le reste de mes jours. Ce sentiment d'éternité qui s'acharne au-dessus de ma tête comme une épée de Damoclès, c'est intolérable. Je préfère mettre un terme moi-même à cet enfer.
- De quelle façon avez-vous choisi de mettre fin à vos jours, s'enquit la psychologue afin de vérifier si le moyen était à portée de main rapidement.
- Au travail, je suis armé, répondit Gilles, le souffle court. Mon revolver se polit sous ma main de plus en plus souvent. L'idée de l'utiliser devient obsédante. Il y a une partie de moi qui n'en peut plus et une autre qui continue de chercher une solution. Mais je n'en trouve pas. J'ai l'impression de ne plus avoir toute ma tête.
- Vous avez peur de perdre le contrôle... Est-ce que vous avez pensé à une date précise pour mettre votre plan à exécution, demanda Catherine, habituée à cerner ce genre de situation.
- Oui, le jour de mon anniversaire. Je fêterai ma naissance et ma mort en même temps. Ce sera moins compliqué de se rappeler de moi, ajouta Gilles avec ironie.
- Quelle est la date de votre anniversaire?
- Dans un mois, le 4 juillet. J'aurai 43 ans.
- Y a-t-il d'autres sphères de votre vie qui vous étouffent?
- Ma femme est désespérée de me voir dans cet état. Je me sens coupable face à elle. Elle ne sait pas que j'ai une maîtresse. Je ne veux pas lui dire mais Solange, ma maîtresse, voudrait que je divorce. Jamais, je ne ferai une chose pareille. J'aime ma femme mais... j'ai besoin de la présence de Solange. Ce dilemme me rend la vie impossible. Je ne sais plus quelle décision prendre.
- Avez-vous des enfants?
- Oui, j'en ai deux. Une fille et un garçon.
- Sont-ils importants pour vous?
- Oui, mais la pensée de mourir prend toute la place. Il n'y a plus rien dans cette vie qui fait le contrepoids, pas même mes enfants.
- Y a-t-il autre chose, des dettes, des menaces...
- Non, Dieu merci, financièrement, je me tiens debout. J'ai encore une hypothèque et des paiements d'auto mais je réussis à m'acquitter de cela. Il y a bien assez du travail, de ma situation de couple et de la vie qui est contre moi depuis toujours.

Un silence s'installa et Gilles ressentit un profond désespoir. Catherine respecta cet état et ne l'interrompit pas. Elle attendit quelques minutes et enchaîna. - C'est lourd à porter, n'est-ce pas?
- Je n'en peux plus.
- C'est pour cela que la mort devient une solution?
- C'est la seule solution.

C'était la première fois qu'il se permettait de parler de ses plans de suicide à quelqu'un. Sa tête cristallisait l'idée de mort et pourtant, il prenait contact avec la vie de ses émotions, cette lourdeur au creux de l'estomac, pas très loin du cœur.
- Je suis prête à vous aider mais si vous n'êtes pas en vie, je ne peux rien faire pour vous. Donnez-vous une chance, accordez-vous encore un peu de temps. Il vous sera toujours possible, plus tard, de mettre votre plan à exécution si la situation ne s'améliore pas. Vous êtes sûrement d'accord avec cela.

Sans prendre position il bougea sur sa chaise, étonné de cette proposition qui, dans le fond, respectait sa volonté. Il ne pouvait dire non mais accepter d'emblée semblait au-dessus de ses forces.
- Je vous donne rendez-vous la semaine prochaine, dit-elle en écrivant la date et l'heure sur sa carte professionnelle. Je vous attends.

Gilles prit le bristol d'une main tremblante et acquiesça. Ce fut de cette façon que s'établit un engagement implicite entre Gilles et Catherine. Lorsqu'il sortit du bureau, il se sentit troublé, embarrassé, mais il consentit à se donner du temps. Il téléphona à Marie-Laurence et l'informa qu'il avait bel et bien consulté Catherine Saint-Germain. Toutefois, il n'était pas certain de poursuivre très longtemps.
- Permets-toi encore cinq ou six consultations. Tu évalueras par la suite. Donne-lui une chance de te connaître mieux, l'avait-elle supplié.
- Je le fais pour toi...

********


Pendant la semaine subséquente, Gilles refoula ses émotions. Bien qu'il s'ingénia à ne plus penser, l'idée obsédante de la mort l'interpellait à chaque instant. Sa tête semblait habitée par une meute de loups prêts à le dévorer. Pourtant, une voix rassurante l'empêchait d'accomplir l'irrémédiable.
- Je suis constamment tourmenté, avoua Gilles, de nouveau assis dans le fauteuil de Catherine. Par une force puissante contre laquelle je dois lutter. Elle m'appelle, m'attire, m'hypnotise. C'est comme une mare de sable mouvant dans laquelle je m'enlise. De plus en plus profondément. Je n'aurais qu'à me fermer les yeux et cesser de lutter contre cette force.
- Néanmoins, vous avez résisté à cette tentation. Comment y êtes-vous parvenu? demanda la psychologue.
- Souvent, j'entendais votre voix me dire: «Donne-toi du temps», répondit-il naïvement.
- Au fond, il y a une partie de vous qui veut vivre, lui refléta Catherine. Cette partie se permet de se donner du temps.

Pour la première fois depuis plusieurs mois, une lueur d'espoir brilla dans les yeux de Gilles Provost. Il se redressa dans son fauteuil, croisa ses mains sur son ventre et attendit. Catherine remarqua ces signes de volonté et de protection. Elle prit une grande inspiration et observa son client. Une grande compassion emplit l'atmosphère. Elle venait de prendre contact avec une dimension supérieure de cet homme et savait qu'il avait le potentiel de réussir sa démarche.
- Si nous commencions par le commencement, dit-elle simplement.

Gilles se recueillit quelques instants, les yeux tournés vers lui-même. Ses pouces se décroisèrent et se touchèrent plusieurs fois avant qu'il n'ouvre la bouche. Il s'éclaircit la voix et s'engagea dans le récit de sa vie.
- Je suis le troisième de huit enfants. Mon père était cultivateur. Un homme autoritaire. Personne ne le défiait. Sa philosophie était simple et efficace: la femme est au service de l'homme et les enfants existent pour aider le père. Au grand désespoir de ma mère, il buvait et lorsqu'il en avait assez de ses responsabilités, il se sauvait dans les chantiers pour en revenir que deux ou trois mois plus tard.
- Quelle était votre relation avec votre père? demanda Catherine.
- Que voulez-vous dire?
- Est-ce que vous vous entendiez bien, faisiez-vous des choses ensemble...
- Je... je ne sais pas.
- Et votre mère?
- Ma mère venait d'une famille nombreuse et pauvre. Elle était la cadette de 13 enfants et remplaçait sa mère auprès de ses frères et sœurs qui s'agrippaient à elle. À 16 ans, elle s'est mariée à mon père pour se sauver de la maison.
- Quelle était votre relation avec votre mère?
- Ma mère était une femme soumise. Elle s'acquittait de son rôle de mère et d'épouse selon la volonté de mon père, sans rechigner. Jamais elle ne prenait position contre lui. Elle parlait rarement et personne ne savait ce qu'elle pensait vraiment.
- Oui, mais quelle relation aviez-vous avec elle?

Gilles se renfrogna dans son fauteuil. Une boule d'émotion l'étrangla et son corps se figea. Il résistait à ce sentiment qu'il jugeait puéril. Un voile l'envahit et ses pensées se perdirent dans une petite ferme de Coaticook, juste assez grande pour loger la famille.
- Je ne sais pas, dit Gilles en s'empressant d'enchaîner. Il y avait l'aîné de la famille, Jean-Luc. Mon père l'aimait beaucoup. La cadette, Émilie, était la préférée de ma mère. Je suis le troisième et je n'ai jamais su quelle était ma place dans la famille. Mes autres frères et sœurs s'habituaient à vivre ensemble. J'étais souvent seul bien que mon frère Vincent, le quatrième, avait des affinités avec moi. Nous dormions dans la même chambre avec l'aîné. Il...

Gilles parla de Vincent puis de Rémi, Josiane, Claire et Paul, ses autres frères et sœurs. Remplir le temps de l'entrevue sans que Catherine ait la chance de le questionner sur ses parents. Il avait l'impression de perdre son temps à raconter des insignifiances à propos de sa famille, sujet qu'il avait toujours évité avec quiconque.

À la fin de l'entrevue, il était bouleversé. Il avait exprimé des tas de choses sans répondre aux questions de Catherine. Il en cherchait encore la cause lorsqu'elle lui fit part du prochain rendez-vous.
- Je vous attends le 4 juillet, à 13 h 30.

Gilles recula d'un pas. Catherine savait qu'elle défiait l'ambivalence de son client mais elle faisait confiance à cet être qui, dans le fond, n'avait pas démissionné.
- Cette date vous convient?
Il bafouilla un «oui» à peine audible. Son corps s'engourdissait insensiblement lorsqu'il sortit du bureau. Il s'assit dans l'auto et sut que l'heure de vérité avait sonné.

********


Gilles bifurqua vers la maison de Solange mais il se ravisa. Il fila tout droit chez lui. Aussitôt entré, il avala une bière en moins de deux minutes. Quelle soif de se soûler pour ne plus ressentir ce boulet au creux de son ventre! Bien qu'il ne buvait que socialement, en cet instant, il enviait les alcooliques chroniques. S'engourdir, s'endormir, perdre toute notion, ne plus souffrir.

La bière ne passa pas et il jura quand il vomit, à genoux devant le cabinet de toilette. Il aurait voulu être seul au monde, n'avoir ni responsabilité, ni femme, ni enfant, ni maîtresse, ni travail, ni maison, ni auto. Rien.

Lui, qui avait lutté pour se frayer une place convoitée dans la société, pour gagner son bien-être, il désirait maintenant tout anéantir. Ce qu'il avait construit à force de volonté le giflait par derrière.

La paix! Comment retrouver la paix dans tout ce fouillis? Aux yeux des gens, il avait réussi sa vie. À ses yeux, l'image ne collait plus, il était un raté. Il savait désormais que derrière cette façade se terrait un homme traqué.

Sa femme, Jeanne, revint à 17 h 15. Infirmière à la clinique d'un CLSC, elle recevait des jeunes aux prises avec la drogue et des grossesses non désirées. Elle aimait son travail et se dépensait sans compter.

Lorsqu'elle rentrait chez elle, elle aspirait au repos et à la saine compagnie de son mari et de sa fille de 15 ans, Chantal. Mais, depuis environ 8 mois, elle s'inquiétait pour la santé de Gilles, souvent morose, d'humeur changeante et dépressif. Impuissante, elle l'avait vu dépérir de semaine en semaine. Elle essayait de savoir ce qui n'allait pas. Sujet tabou!

Sur son conseil et surtout pour la rassurer, il avait consulté un médecin qui lui avait signé un congé. Pour se reposer et récupérer ses énergies. Gilles avait profité de ce temps pour repeindre la maison et faire quelques rénovations. Homme actif, il avait rejeté toute proposition de mollesse. Jeanne l'avait incité à effectuer un voyage dans le sud, à faire du sport ou à s'adonner à un hobby. Rien. Pas question de s'avouer vulnérable et de cesser de bouger.
- Tu es rentré? cria Jeanne à travers la maison.
Étendu sur le lit, encore étourdi, Gilles ne répondit pas.
- Est-ce que Chantal est arrivée de l'école? continua-t-elle sans attendre de réponse. Bon, je vais préparer le souper. Le reste du poulet d'hier avec une sauce béchamel, est-ce que ça te convient?

Gilles soupira. N'ayant pas la force de se faire entendre du deuxième étage, il décida de se lever et de descendre.
- Tu as l'air bien amoché! Que s'est-il passé? demanda-t-elle en sortant les ingrédients du réfrigérateur.

Pas très intéressée de le savoir, Gilles le devina. Sans répondre, il s'assit et se mit à pianoter nerveusement sur la table. L'envie d'une cigarette, là, tout de suite, l'obséda. Pour fuir le regard de sa femme, pour établir un voile entre elle et lui. Mais il ne fumait plus depuis trop longtemps pour recommencer.
- Ça va, finit-il par dire.
- Je ne te crois pas mais je vais faire comme si, ajouta-t-elle, pas plus motivée que lui à continuer cette discussion tant de fois amorcée et toujours abandonnée.

Gilles aurait souhaité lui exprimer que sa vie était bouleversée, qu'il ne se reconnaissait plus et qu'il devait s'engager dans une démarche de redécouverte de son identité; lui parler de cette psychologue un peu bizarre mais peut-être compétente après tout; lui demander de le serrer très fort contre elle, car il se sentait tout petit; lui avouer qu'il entretenait une maîtresse pour enfin libérer sa conscience; lui annoncer qu'il se tuerait s'il ne réussissait pas à retrouver son équilibre. Solliciter un peu de compréhension, lui demander de l'attendre, car il avait peur de la perdre.
- Comment s'est passée ta journée? demanda-t-il.
- Couci-couça, toujours la même routine bien que chaque personne ait son histoire grise bien à elle. Ce n'est pas facile pour les jeunes de nos jours. Une adolescente, qui ressemble à Chantal, est venue me consulter ce matin. Enceinte de cinq mois, à la porte de chez elle et battue par son chum, elle venait me voir parce qu'elle a peur d'avoir contracté le sida avec ce gars qui couche à droite et à gauche. Le cœur m'en faisait mal. Ce n'est pas drôle d'être parents mais ce n'est pas plus drôle d'avoir 15 ans.
- Qu'est-ce que tu as fait?
- Je lui ai demandé de passer les tests car ses craintes étaient fondées et je lui ai donné l'adresse de la ressource qui vient en aide aux jeunes mères en difficulté.
- J'espère que notre fille n'aura jamais à vivre des situations comme celle-là, ajouta sincèrement Gilles.
- Je l'espère aussi. Bon, veux-tu un verre de vin avec le poulet? Il me semble que notre moral est à la baisse.
- Euh! non merci. Je vais t'en servir une coupe, dit-il en se dirigeant vers le vinier de blanc gardé au réfrigérateur.
Le lendemain matin, après une nuit hantée par des cauchemars, une impression de peur l'habitait de pied en cap.
- Écoute, je n'en peux plus de te voir comme cela, déclara Jeanne sur un ton sans réplique. Retourne voir le médecin.
- Mais je consulte déjà une psychologue, rétorqua Gilles.
- Tu consultes? Depuis quand?
- Très peu de temps, répondit-il évasivement.
- Peu importe, ce n'est pas suffisant. Je veux que tu ailles voir le Docteur Morin, aujourd'hui. Il te faut des médicaments. Tu maigris, tu vieillis, tu n'as plus de plaisir à rien, tu ne t'occupes même plus d'entretenir ton auto. Nous ne faisons plus l'amour, tu ne me parles plus, les enfants s'inquiètent et moi aussi.
- Bon, bon, j'irai aujourd'hui.
- J'aimerais que tu prennes cette situation au sérieux. Tu fais semblant de ne pas t'en préoccuper mais dans le fond, tu dois bien savoir que ça ne va pas, acheva-t-elle de dire en pleurant. J'en ai assez, je ne suis plus capable de rentrer à la maison le soir et de te voir dans cette condition lamentable. Nous sommes comme deux étrangers. Je ne te reconnais plus. Tu m'éloignes de toi. Fais quelque chose, réveille-toi.

Ces paroles griffèrent le cœur du mari. Elle lui demandait de se tenir debout, de résister à la tempête, de faire quelque chose. Il ne pouvait pas compter sur elle pour tenir le rôle de consolatrice.

Doucement, il s'approcha de Jeanne pour lui toucher le bras, la rassurer mais elle sortit de la chambre. Elle rageait contre cet homme qui ne respectait plus ses responsabilités ni de père ni d'époux.

Il resta seul et tenta de calmer les battements de son cœur. La forme du revolver se dessina avec une précision hallucinante devant ses yeux. L'image colla à ses paupières et s'imprégna dans sa tête avec insistance. Ce serait si facile. Il se laissa fasciner par la phosphorescence des couleurs miroitantes de la crosse, par la brillance du métal poli. Il le vit tournoyer puis osciller de gauche à droite, comme un balancier, un justicier, comme le moyen ultime de mettre fin à sa vie d'ores et déjà fichue. Ce serait si facile mais une autre image vint se superposer sur celle du revolver: la figure de Marie-Laurence. Puis intervint la voix de Catherine qui chuchotait à son oreille: «Donne-toi du temps». Se remémorant sa promesse, il s'habilla en vitesse et descendit déjeuner.

Les aiguilles de l'horloge marquaient la verticale du matin. Jeanne ne se levait jamais de si bonne heure. Elle était pourtant dans la cuisine, le nez enfoui dans son café.
- J'irai voir le Docteur Morin cet après-midi, lui dit-il en se dirigeant vers la cafetière.
- Veux-tu du pain doré? demanda-t-elle sans bouger.
- Non, je n'ai pas faim. Un café me suffit.
- Tu ne manges même plus, c'est déprimant.
- Arrête de t'en faire. Je vais m'en sortir, lui souffla-t-il à l'oreille en esquissant un sourire qui se voulait encourageant.
- J'ai peur pour nous. Ton état m'obsède, Gilles. Même au travail, j'ai de la difficulté à me concentrer. Tu es toujours là, dans ma tête et je pressens des mauvaises choses.
- Enlève-toi ces idées de la tête, Jeanne. Voyons donc, ce n'est qu'une mauvaise période, un peu de stress, de la fatigue.
- Je sens qu'il y a autre chose mais tu ne veux rien me dire. Tu n'as plus confiance en moi et c'est ce qui me fait le plus mal.
- Je ne crois pas que tu puisses m'aider, commença-t-il prudemment.
- Pourquoi donc?
- Parce que nous sommes conjoints. Nos vies sont reliées et tu es trop impliquée dans tout ce qui m'arrive. Tu ne pourrais pas faire la part des choses, prendre de la distance. Toi, tu voudrais que je redevienne comme avant. Mais est-ce mon choix? Si je veux me retrouver, je dois faire le chemin, seul, avec l'aide des gens qui ne sont pas concernés directement. Tu comprends?
- C'est difficile à accepter mais tu as raison, avoua-t-elle. Je suis obligée d'admettre cela à cause de mon travail. C'est ce que je pense lorsque je conseille les ados qui ne veulent pas confier leurs problèmes à leurs parents.

********


L'après-midi, Gilles rencontra son médecin. Il se fit d'abord réprimander gentiment puis, lorsque le docteur Morin constata encore une basse pression, ce dernier le semonça plus sévèrement. - Qu'est-ce qui se passe avec toi, mon vieux?
- Tu l'as dit, je vieillis, répondit Gilles avec une moue.
- Tu n'as que 42 ans et...
- Bientôt 43, l'interrompit son patient.
- Si tu veux. C'est un âge où, habituellement, on commence à profiter de la vie. La maison est presque payée, les enfants sont grands, le travail est un automatisme...
- Mais moi, je déteste mon travail, je me sens coincé dans un étau. La fatigue, les maux de cœur, les étourdissements, les manques de concentration, les sautes d'humeur sont des symptômes quotidiens. Je ne me comprends plus.

Philippe Morin l'écouta attentivement. Il remarqua le désarroi et l'angoisse derrière le masque de son patient. Le burnout se prolongeait dans une dépression plus ou moins sévère et, selon son expérience, il devait se rendre à l'évidence : personne ne s'en sort à court terme.
- As-tu des idées suicidaires, demanda le médecin.
- ...
- Ma question est importante, réponds-moi.
- Ça m'est passé par la tête une ou deux fois mais plus maintenant, s'empressa-t-il de répondre.
- Je vous connais, toi et ta famille, depuis suffisamment longtemps pour que tu me dises la vérité. Je ne suis pas contre toi. Si tu veux que je te donne un coup de pouce, je dois savoir.
- J'y pense souvent, finit-il par admettre, mais j'ai promis à deux personnes de ne rien faire pour le moment.
- Est-ce que tu peux parler de ce que tu vis avec quelqu'un?
- Oui, je consulte une psychologue qui a l'air de s'y connaître en ce genre de problèmes.
- Excellente décision! Je vais te prescrire un médicament que tu prendras au coucher et je prolonge ton congé de maladie. Cette fois, utilise ce temps pour toi, pas pour des travaux domestiques. Planifie des loisirs ou des sorties intéressantes.
- J'essaierai.

Gilles sortit du cabinet un peu regaillardi. L'idée de ne pas retourner au travail le rassurait. Il regarda sa montre : 14 h 15. Il avait le temps de faire un saut chez Solange et lui annoncer qu'ils pourraient continuer de se voir aussi souvent.

Solange était une informaticienne de 39 ans. Elle travaillait de nuit dans une entreprise où elle supervisait un réseau. Elle était divorcée depuis sept ans et n'avait pas d'enfant.

Dans un marché aux puces, où ils négociaient tous deux le même objet d'art, Gilles avait été charmé par cette dame au goût si sûr. En bon prince, il avait laissé le bronze à Solange mais, en échange, l'avait invitée à dîner. Elle avait accepté de bonne grâce et tous les deux se découvrirent des affinités communes. Le plaisir de partager ses idées avec une femme si brillante et si avenante le poussa à lui exprimer son intention de la revoir. Elle consentit tout de suite et à la deuxième rencontre, plus séduisante que jamais, elle l'invita à son appartement. Ils devinrent amants.

Au début, heureuse d'avoir un homme à chérir, Solange accepta de vivre cette aventure sans rien demander en retour. Mais, un peu plus chaque jour, elle posait ses exigences... jusqu'à lui demander de divorcer. Une tension s'insinua entre les deux amants, car Gilles abhorrait de dévoiler sa liaison illicite à sa femme. S'engager avec Solange comportait des conséquences qu'il ne se sentait pas prêt à assumer. Être amants lui suffisait. Il lui avait pourtant expliqué qu'il ne changerait rien à sa situation matrimoniale.
- Bonjour, mon amour, l'accueillit Solange avec un baiser langoureux. Que caches-tu dans ton sac?
- Un Moët et Chandon.
- Du champagne! s'exclama-t-elle.
- Rien de trop beau pour la classe ouvrière. Je reviens de chez le médecin et il a prolongé mon congé. Nous allons fêter ça. Va chercher des coupes.
- Est-ce que nous fêtons seulement ton congé ou s'il y a autre chose à célébrer? s'enquit-elle, les yeux pleins d'espoir.
- Seulement le congé, Solange. Seulement le congé et, s'il te plaît, ne gâte pas cette occasion.
- Bon, bon, ne le prends pas mal, lança-t-elle en se dirigeant vers le buffet. Je m'informais, c'est tout.
- Allons-nous savourer ce doux nectar en position plus confortable? suggéra l'impétueux amant.
- Je vois que tu vas mieux, constata-t-elle.
- Je me sens dans une forme exceptionnelle et je vous porterai aux nues gente dame, lui dit-il en exécutant une révérence chevaleresque.
- Tu aurais dû avoir cette nouvelle bien avant aujourd'hui.
- Profitons-en pendant que les bulles pétillent encore, ajouta-t-il dans un rire contenu.

Gilles se laissa aller à l'euphorie qui l'habitait. Il ne cherchait pas à comprendre la cause de son nouvel état. Il voulait simplement en profiter et faire l'amour longuement, voluptueusement avec celle qui savait le mener dans l'extase la plus complète. Elle était d'une sensualité digne des fantasmes les plus fous. Mais le fantasme, cette fois, resta collé aux parois de son cerveau et malgré les efforts d'une maîtresse attentionnée...
- Qu'est-ce qui se passe, Gilles, tu ne m'aimes plus?
- Cela n'a rien à voir, voyons, répondit-il en la prenant dans ses bras.
- Ça ne t'est jamais arrivé avant. Je t'ai toujours fait de l'effet, alors pourquoi qu'aujourd'hui...
- Ce n'est pas de ta faute, je suis trop tendu. Moi qui me pensais en pleine forme, je crois que le médecin a raison. J'ai besoin de repos. Vois-tu, si je ne peux plus être un amant convenable avec toi, c'est que je suis vraiment «brûlé». C'est le signe évident que je dois faire quelque chose. Solange donne-nous du temps. Je dois régler mon problème.
- Et après, tu demanderas le divorce?
- Je ne sais pas, je suis trop mêlé pour savoir ce que je veux vraiment. Mais si tu m'aimes, donne-moi le temps de me retrouver. Je déciderai ensuite.
- D'accord mais je ne te lâcherai pas. Je te veux à moi toute seule.
- Arrête, Solange. Restons-en là. Je te laisse le champagne, tu le boiras à notre santé. Je te donnerai des nouvelles aussitôt que je pourrai.
- Quand?
- Bientôt, fit-il en ramassant ses vêtements.
- Tu ne peux pas me laisser dans l'incertitude. Dis-moi quand ou sinon je te téléphone chez toi, le menaça-t-elle.
- Ne fais pas cette sottise, ce ne serait pas à ton avantage, rétorqua-t-il pendant qu'il enfilait son pantalon.
- Mais comprends-moi, je ne peux pas attendre de tes nouvelles pendant cent ans.
- Je suis désolé, Solange, mais je dois m'en aller et je ne peux rien te promettre, ajouta-t-il en boutonnant sa chemise.
- Je voulais que nous fêtions ton anniversaire. Ton cadeau est acheté...
- Garde-le. Je mériterai un cadeau lorsque j'aurai réglé mes problèmes. Tu me l'offriras à cette occasion. Fais cela pour moi, l'enjoignit-il.
- D'accord, d'accord. Ne me fais pas languir trop longtemps, je t'en prie.
- J'essaierai.

Gilles s'approcha d'elle et la prit dans ses bras. Elle s'agrippa à lui et lorsqu'il voulut se dégager, elle le retint encore un instant, le temps de s'imprégner de son corps et de son odeur. Il l'écarta doucement et l'embrassa sur la joue.
- À bientôt.
- À bientôt, répondit-il en écho.
présence de Marie-Laurence...





Source: Le village virtuel des 50 et plus
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