Chapitre 3

Pendant deux mois, mon mari a voyagé au travail de Drummondville à Bécancour, matin et soir, n'ayant pas encore eu la chance de nous trouver un logement. Après le premier mois, le loyer étant trouvé et libre, j'ai voyagé avec lui et notre aînée afin de tout mettre en place dans notre nouveau nid d'amour. Nous voulions repartir à neuf et essayer d'oublier les moments un peu plus sombres des dernières années.
C'était ma responsabilité de tout préparer afin que notre logement soit des plus agréables. Pendant un mois, j'étais dans l'effervescence des préparatifs. Enfin j'avais une occupation qui me permettait de me changer les idées et de ne pas trop penser à la perte que l'on venait de vivre.
J'avais lu quelque part que pour une heure de stress émotif que l'on vivait il fallait six heures d'activités physiques afin de tenter d'éliminer ce stress. Alors j'avais bien besoin de bouger et de m'activer et ces préparatifs étaient tout indiqué.
Durant les premiers mois de notre nouvelle installation, rare était les fins de semaines que l'on passait loin des nôtres. Et la plupart du temps c'était nous qui nous déplacions vers eux. Nous étions supposé être plus jeunes, donc plus aptes à voyager facilement. Notre aînée était une enfant très facile et docile alors c'était agréable de voyager avec elle en auto. Elle bénéficiait d'un traitement de faveur, étant la seule enfant de la famille. De plus après la perte des jumeaux, inutile de dire que la seule vue de notre aînée en santé, nous comblait et nous préoccupait grandement.
Notre aînée avait deux ans et demi , à l'époque de la perte des bébés. Elle n'a donc pas posé beaucoup de questions. Le seul fait de savoir que les bébés n'étaient plus là n'a duré que l'espace de quelques instants. Elle ne devait donc pas se préoccuper de partager l'affection de ses parents.
Mon mari adorait son travail et on commençait à se faire des amis. Nous avions même déniché une gentille gardienne afin de nous permettre de prendre du temps pour notre couple. Le changement de travail, de ville, l'isolement de nos familles et les préoccupations de s'installer convenablement avant l'hiver étaient devenu pour nous deux une occasion de fuite puisqu'on n'avait pas eu la chance de reparler de l'événement que l'on venait de vivre. Celui-ci restait enfoui au plus profond de nous comme un trésor intouchable, que nul ne pouvait faire revivre et chacun semblait s'y trouver à l'aise.
Mais on sentait le besoin de se retrouver tous les deux après cette dure épreuve et les sorties au cinéma ou à des soirées quelconques où tout bouge autour de nous étaient des plus agréables. Mais se retrouver l'un en face de l'autre au restaurant était plus difficile. Chacun évitait le sujet mais l'on savait tous les deux qu'il faudrait bien un jour le vider et le pleurer.
Puis tout doucement je sentais que la fibre maternelle refaisait surface. J'avais de nouveau le goût d'être de nouveau enceinte mais je sentais que mon mari hésitait encore. Il avait eu trop mal et je le comprenais très bien. Bien sûr il ne le disait pas ouvertement mais j'avais, dans ses silences, compris ses inquiétudes. Et notre fille commençait à demander une petite sœur ou un petit frère. Mais quand j'évoquais cette période, la peur étreignait mes entrailles, mon sang ne faisait qu'un tour ,des larmes brûlaient mes yeux et mon cœur gémissait de douleur.
Mais le temps arrange bien les choses. Et ce que femme veut Dieu le veut. Mon mari connaissait mon désir d'avoir un autre enfant alors je crois bien que pour me faire plaisir il a accédé à ma demande.
Huit mois après notre déménagement et la perte des jumeaux, mon troisième rêve devenait réalité. J'étais de nouveau enceinte. Mon mari et moi n'étions toutefois pas rassurés sur le succès de cette grossesse. Pendant neuf mois ce fut l'inquiétude de ne pas le rendre à terme. Nous étions fidèles aux rendez-vous chez le médecin mais même s'il essayait de nous sécuriser notre crainte était encore présente.
J'avais l'impression que tous les médicaments que l'on m'avait donnés auraient une incidence sur ce futur bébé. Mon mari et moi avons une fois de plus tout mis au point pour que ce bébé soit le plus beau et le plus en santé qui soit. Il voulait de nouveau une fille . Moi cela ne m'importait peu en autant qu'il soit un bébé en santé. Nous avons dû refaire tous les achats nécessaires à ce poupon. Mais cette fois-ci, nous étions prudents et on ne se pressait pas. S'il fallait que……
Le trente décembre 1979, le travail commençait. Après avoir confié notre aînée à la voisine nous partions pour l'hôpital avec une très grande fébrilité, vers onze heures le soir. À cette époque de l'année, les hôpitaux de la région sont aux aguets du premier bébé de l'année. Je ne m'attendais pas que ce soit le mien et je ne le souhaitais pas du tout. Je me souviens d'avoir dit à mon mari que j'aimerais mieux que ce bébé choisisse lui-même sa date sans qu'on l'influence.
Le trente et un décembre 1979 à sept heures et six minutes une belle petite fille faisait son entrée dans le grand monde. Mon mari était au comble de sa joie et moi juste de le voir si heureux me satisfaisait au plus haut point. Cette petite fille était parfaite à tout point de vue. Elle était si calme et si douce. La seule petite ombre au tableau était que je ne pouvais pas partager la joie des repas du nouvel an. Par contre, les visites se sont faites plus nombreuses et chaque fois , telle une mère poule qui prend soin de ses enfants, j'avais le réflexe de la protéger pour ne pas qu'elle attrape quelques microbes.
Après le séjour à l'hôpital c'est le retour à la maison avec ce petit bouton de rose si délicat. Il me semblait que le moindre courant d'air pourrait lui être fatal. J'aurais eu le goût de la mettre sous un globe de verre comme le Petit Prince l'avait fait avec sa rose. L'aînée, alors âgée de quatre ans, prenait soin de cette belle petite poupée.
Celle-ci était d'un calme époustouflant. Elle dormait tout le temps, ne pleurait presque jamais. On devait parfois la réveiller pour lui donner ses boires.
Elle se développait doucement, sans problèmes. Elle avait les yeux d'un bleu ciel comme aux beaux jours de l'été ; des yeux à la fois mystérieux et accrocheurs…. On se disait que plus tard elle allait en briser des cœurs. J'ai appris quelques temps après qu'elle avait les yeux de mon père, lequel j'avais perdu quand j'avais trois ans. Est-ce que c'est cette particularité-là qui a fait d'elle l'enfant auquel j'étais le plus attaché ???? Je ne saurais le dire. Bien sûr chacun de nos enfants sont importants et on se doit de les aimer d'une façon égale mais pour elle c'était différent et je ne savais comment l'expliquer…
Cet enfant nous l'avons stimulé autant que l'aînée ; peut-être plus encore dû au fait que sa grande sœur jouait avec elle le rôle de la "petite mère poule". Mais quand on comparait le développement des deux filles, la deuxième était un peu en retard. Elle a marché plus tard, parlé plus tard que l'aînée. Bien sûr il n'y a pas un enfant pareil mais probablement que cette attitude de la part de nous, les parents, était relié à la perte des jumeaux et la crainte que le prochain enfant en ait gardé des séquelles.
Les deux filles jouaient beaucoup ensemble. Quand notre petite prunelle aux yeux bleus a eu environ deux ans, elle s'est brisée la clavicule en tombant du lit de sa sœur sur lequel elles jouaient. Elle a passé deux semaines avec un genre de support pour les épaules qui faisait que chaque mouvement pour la soulever lui occasionnait une douleur. Avec le temps tout est rentré dans l'ordre et n'a laissé que des photos souvenirs de ce premier accident d'enfant.
Mon mari était comblé avec ses trois femmes à la maison. Il ne demandait rien de plus que de partager avec moi le bonheur de voir s'épanouir ses magnifiques roses. Elles étaient si différentes l'une de l'autre que cela leur conférait même une essence, une odeur particulière. Autant l'aînée était sportive, autant la deuxième était plus intellectuelle je dirais. Autant l'une bougeait beaucoup, autant la deuxième pouvait rester des heures assises avec des jouets et des livres à s'amuser en chantonnant. Pour elle, tout était prétexte à la rêverie. Elle était la petite "Roger Bontemps" de la famille. Son caractère était calme et quand on lui demandait de se dépêcher on voyait bien qu'elle en était incapable. Avec elle on a appris à prendre les choses calmement, sans se stresser.
Les filles ont une tendance amoureuse très forte avec leur papa. Alors moi je me sentais un peu à l'écart de ce trio amoureux.
J'ai alors parlé à mon mari du désir d'avoir un fils. Cette annonce lui a fait l'effet d'une douche froide. Pour lui son bonheur était complet, il n'en demandait rien de plus. Une troisième naissance, venait raviver chez-lui une souffrance qu'il préférait enfouir très, très loin… La réponse était catégorique pour lui, c'était non. En épouse soumise, j'ai conservé ce désir au plus profond de mon cœur. Parfois je revenais à la charge pour me rendre compte que son idée de départ n'avait pas changée. Et je me demandais toujours: "Comment arriver à lui faire changer d'idée?"
La vie suivait son cours le plus normalement du monde dans une famille la plus normale au monde, avec ses moments de petites crises et ses moments de joies intenses. On dit que les gens heureux n'ont pas d'histoire…. Alors je me disais qu'on vivait une histoire ordinaire parce que rien de catastrophique n'était encore venu briser notre petit bonheur. Quelques légers nuages, mais rapidement poussés afin de laisser place à un chaud soleil bienfaisant.
L'aînée avait huit ans, la deuxième bientôt quatre ans. Pour combler notre besoin affectif très grand nous avions commencé à faire du bénévolat en paroisse. Mon mari chantait et jouait de la guitare aux messes de fin de semaine de temps à autres. Puis l'occasion nous est proposé de vivre une expérience d'Église : le Cursillo. C'est une expérience qui se vit sur trois jours où les participants s'arrêtent pour faire le point sur leur vie personnelle, leur vie de couple et leur vie spirituelle. Mon mari désirait y aller mais moi ça ne me tentait pas du tout. Je n'appréciais pas que cette fin de semaine se vive les hommes seuls d'abord et les femmes seules ensuite sur une autre fin de semaine.
Après quelques mois de réflexion je décide de faire plaisir à mon mari et j'accepte de collaborer à cette expérience. En janvier 1983, un jeudi soir mon mari part pour la fin de semaine. Il doit revenir le dimanche mais voici qu'une grosse tempête de neige s'abat sur nous et je doute qu'il soit capable de revenir. Je suis inquiète. Mon mari arrive très tard, après minuit. Je suis au lit mais un peu frustrée par toute cette inquiétude qui n'avait pas sa raison d'être. Sa première réplique a été de me dire: «Je ne peux rien te dire sur le contenu de la fin de semaine mais j'ai changé d'idée et on pourrait peut-être avoir un autre bébé.»
Une chance que j'étais bien assise parce que je crois bien que je serais tombée par terre. Je n'ai jamais su, à ce moment ce qui l'avait fait changé d'idée mais j'étais heureuse de sa décision. Si bien que quand je suis partie pour ma fin de semaine en février je me croyais enceinte . Je dépassais mon cycle de quelques jours à peine mais je sentais bien que quelque chose se préparait. J'ai fait l'expérience avec les nausées et les vertiges. Mon mari pour sa part était inquiet de savoir si tout continuait bien. Quelle joie pour lui, à mon retour de savoir qu'un nouveau bouton de rose essayait de s'implanter en moi. Mais cette joie n'était rien à côté de celle de l'annonce officielle du médecin d'une grossesse prochaine.
Nous les femmes, nous avons un sixième sens pour ce genre de choses, alors j'étais convaincue que ce serait un garçon. Tout le monde autour de moi essayait de me convaincre d'être prudente dans mes propos afin de ne pas être déçue. Dès les premiers mois, je me suis occupée de préparer sa chambre, que j'ai décorée en bleu bien sûr… Les deux filles étaient bien contentes de pouvoir enfin partager la même chambre et de comploter leurs petits secrets de filles.
L'aînée conservait sa place mais la seconde perdait par le fait même la sienne. Avant même la naissance du bébé nous lui avons beaucoup parlé de l'importance qu'elle prendrait auprès du bébé, sa grande sœur étant à l'école dans la journée.
Quel beau cadeau pour marquer notre dixième anniversaire de mariage !!!!! Tout juste le lendemain de ce jour mémorable nous partions pour l'hôpital. Après seulement quatre heures et vingt minutes de travail , nous tenions notre fils dans nos bras… Quelle merveille une fois de plus !! Enfin la couleur des vêtements changeait dans les tiroirs… Il était merveilleux, beaucoup plus costaux que les filles et déjà tout un caractère. Il ne patientait pas monsieur… J'étais au comble de ma joie……enfin un fils bien à moi……À cette époque mon mari faisait du jogging et le temps que notre fils a prit pour venir au monde était le même temps que son père avait prit pour faire son dernier marathon de Montréal.