Chapitre 2

En 1973, j'unissais ma destinée à un homme merveilleux. Rien d'autre ne comptait que de faire son bonheur, de l'aimer et de le chérir jusqu'à ce que la mort nous sépare.
Après avoir fait une formation d'infirmière, mon mari et moi, d'un commun accord décidions que je demeurerais à la maison et que seul son salaire contribuerait à réaliser nos rêves et moi je m'engageais à prendre soin de ce jardin qu'on projetait de voir fleurir.
Notre échelle de valeurs, à cette époque, était très simple : bâtir une maison solide, à l'épreuve des intempéries, semer un magnifique jardin rempli de couleurs, le protéger et en prendre soin.
Le papa, comme tout bon propriétaire de ce domaine s'occupait de le superviser et d'apporter ce qu'il fallait afin de garder la maison solide et les alentours agréables à regarder et à vivre. Pour sa part la maman, en bonne fée, se devait de transformer tout ce qu'elle touchait en quelque chose de merveilleux, de chaleureux, d'accueillant et de prendre soin de ses roses comme un trésor fragile et toujours envié des autres.
Après deux ans de mariage, un de nos rêves devenait réalité. J'étais enfin enceinte. Nous voulions un bébé parfait, en santé alors nous avons mis toutes les chances de notre côté : bonne alimentation, repos, grand air et nous avons tous les deux arrêtés de fumer.
Après neuf mois de grossesse assez facile, notre première rose fille voyait le jour. Nous étions émerveillés devant ce petit bouton de rose à peine éclose et décidés de lui donner tous les soins possibles.
Nous avions le projet d'avoir quatre enfants. Bien sûr qu'après l'arrivée de notre fille nous nous étions promis de la regarder grandir un peu avant de lui donner un frère ou une sœur.
Deux ans se sont écoulés sans trop de difficultés autant pour l'éducation d'une enfant que pour ce qui a trait à notre vie quotidienne. Bien sûr les moments d'intimité en couple étaient laissés en suspens parce que tout notre temps convergeait vers cette petite rose. Au début de sa naissance nous avons été entraîné dans un conflit de travail à l'usine où mon mari travaillait. Il s'en est suivi six mois de grève avec un fonds de grève de cinquante dollars par semaine. On a dû faire des acrobaties afin de donner à notre fille tout ce qu'elle avait besoin pour grandir même si cela demandait que les parents se privent de sorties. Ce qui a aidé , à cette époque c'est que nous n'avions pas d'auto et que l'on demeurait dans une petite ville tout près de nos parents respectifs.
Le côté positif de cette aventure fut que notre aînée a bénéficié de la présence de son papa, chaque jour des six premiers mois de sa vie. Quelle merveille de voir les liens se tisser entre le père et la fille.
Quand elle eut deux ans, nous lui annoncions qu'elle aurait un frère ou une sœur. Elle était très contente mais en même temps sa place auprès de ses parents était menacée. Cette grossesse fut un peu plus difficile…Fatigue, nausées, vomissements, perte de poids et pour comble après vingt-quatre semaines de gestation le travail s'annonçait comme immédiat. En 1978, nous n'avions pas toute la technologie disponible dans les hôpitaux comme aujourd'hui. À mon entrée à l'hôpital on a tout fait pour arrêter le travail et comme il n'y avait pas d'appareil d'échographie je devais partir en ambulance le lendemain vers Montréal pour y subir l'échographie qui aurait pu donner des indications sur ce qui se passait à l'intérieur de ce petit jardin botanique.
Mais au lieu de partir vers Montréal, l'ambulance se dirigeait plutôt vers le centre universitaire de Sherbrooke, étant spécialisé dans les naissances prématurées. L'appareil d'échographie, sur place n'était pas en fonction à cause d'un bris alors on a essayé une fois de plus d'arrêter le travail. Après vingt-quatre heures de médication, de repos total au lit on décidait d'arrêter le tout et de laisser la nature suivre son cours. Mon mari a passé une nuit sur une civière, tout près de moi, en pyjama de chirurgien. Il ne voulait pas m'abandonner là toute seule et moi j'étais très heureuse de cette décision parce qu'il me prodiguait une grande sécurité.
Les médecins commençaient à trouver que le travail était long à progresser alors ils m'ont donné des médicaments pour accélérer le travail, désirant que j'accouche avant que le chiffre de jour se termine, donnant ainsi la possibilité d'un plus grand nombre de personnel disponible. Mais je leur ai joué un vilain tour puisque ce n'est que vers dix-sept heures qu'on me transférait dans la salle d'accouchement. Mon mari a eu tout juste le temps de s'habiller que déjà le bébé montrait le bout de son nez. Le personnel avait prévu un incubateur chauffé, alors aussitôt la sortie d'un minuscule petit garçon, ils le dirigeaient vers la pouponnière pour l'examiner et lui prodiguer les soins nécessaires.
Mon mari, tout à sa joie d'avoir un fils, me félicitait et pleurait de joie quand tout à coup une infirmière se précipitait de nouveau, à toute vitesse à la pouponnière. On venait de prendre conscience qu'un autre bébé venait de sortir. Ils avaient prévu un seul incubateur alors ils se devaient de faire vite pour réchauffer ce tout aussi minuscule bébé fille. Quelle joie ! ! ! ! ! ! Deux bébés pour le prix d'un…et en plus le couple…quoi demander de plus.
Bien sûr, ils ne pesaient pas plus d'une livre et sept onces et une livre et dix onces. Mais ce qui était merveilleux c'est qu'ils n'avaient pas besoin de respirateur. Ils respiraient très bien mais ils étaient très minuscules et ils se battaient pour demeurer avec nous. Nous sommes restés trois jours à l'hôpital à les regarder lutter, à les toucher à travers leurs cages de verre, à les entourer d'amour. Ils ressemblaient à la rose fragile du petit prince de St-Exupéry, sous son globe de verre.
La troisième journée de leur naissance le médecin me proposait de rentrer à la maison, seule en laissant les bébés sous leurs bons soins. Je devais aller les voir régulièrement et leur apporter du lait maternel pour le moment où ils commenceraient à s'alimenter. C'est le cœur lourd et les larmes aux yeux que le départ de l'hôpital s'est effectué. Tout au long du trajet nous conduisant à Drummondville, je pleurais. J'avais le sentiment de les avoir abandonner et j'étais convaincue que je ne pourrai plus les revoir vivants. Notre aînée nous voyant arrivé les mains vides se posait des questions.
Dans la nuit même, on recevait un téléphone de l'hôpital pour nous dire que le garçon était décédé d'un arrêt cardiaque. Quel réveil brutal… Quelque heures plus tard, de nouveau le téléphone nous apprend le décès de notre petite poupée d'une hémorragie cérébrale. Double choc…
Je me rappelle qu'à cette époque, pour nous, c'était la fin de tout. Les rêves d'une belle famille venaient de tomber. Je me sentais impuissante et en même temps un immense sentiment de révolte s'installait. Nous étions très croyants mais pour nous c'était une épreuve que le Seigneur nous envoyait et on ne comprenait pas pourquoi.
Pour éviter de nous torturer inutilement nous avons donné l'autorisation à l'hôpital d'enterrer les bébés dans la fosse commune de l'endroit. Nous n'étions pas capables de faire notre deuil. Je me suis longtemps culpabilisée d'avoir prise cette décision. Je venais une fois de plus d'abandonner mes roses si précieuses avant d'avoir pris le temps de m'en occuper et de les embrasser.
Notre première réaction a été de tout vendre ce qui était destiné à cette grossesse. Nous n'étions plus capables de passer près de la chambre toute prête et de pleurer ce vide immense. On a longtemps cherché en vain un coupable et nous en étions venus à la conclusion que cela avait été tellement difficile à vivre que l'on ne voulait plus avoir d'enfant et connaître une autre déception.
Quelques jours après le décès des bébés, mon mari était demandé en entrevue pour un emploi dans le parc industriel de Bécancour. On ne savait même pas où cette ville se situait mais l'offre était alléchante et cela nous donnait l'occasion de tout reprendre à zéro. Les dirigeants de l'usine savaient déjà ce qui nous était arrivé et ils espéraient que l'on saisirait l'occasion de s'exiler si loin de nos familles.
Après une courte période de réflexion, mon mari acceptait cet emploi et moi j'acceptais de le suivre avec notre aînée. C'était la première fois qu'on se retrouvait si loin des nôtres. On ne connaissait personne mais on se disait que c'était mieux ainsi, puisqu'on pouvait tirer un trait sur ce que l'on venait de vivre.