Mon sac de nuages


Vous arrive-t-il de rêvasser devant votre fenêtre en regardant tomber la pluie? Ça m'est arrivé un de ces jours où j'avais l'impression que depuis une demi-éternité le firmament envahi par la grisaille ne pouvait plus s'empêcher de pleurer. J'ai laissé alors mon imagination m'entraîner dans une aventure que je ne suis pas près d'oublier. Je vous la raconte.

Les averses qui tombaient ont réussi à déjouer mes plans. Je suis plutôt triste. Je comptais aller passer quelques heures dans ce qu'on appelait et qu'on appelle toujours La cabane des enfants. Oh! rien n'est bien fastueux dans cet ancien chalet presque laissé à l'abandon au fil des ans. La vétusté avait envahi les lieux, mais je m'y rends assez régulièrement comme je le faisais adolescent. Il avait quand même fière allure, dissimulé tant bien que mal dans les arbres à deux cents mètres à peine derrière chez moi. Je m'y réfugiais dans la solitude pour écrire et rédiger mes travaux scolaires surtout. C'était mon éden secret. Dans la pièce unique trône une table circulaire autour de laquelle cinq chaises plutôt bancales attendent les rares visiteurs . Dans ce lieu discret, je ne suis jamais dérangé. Chaque fois que je m'y rends, je puis me livrer librement à la rêverie, tout en laissant mon imagination vagabonder sans vergogne.

Je rêve ainsi devant ma fenêtre pendant que la pluie continue de tomber. Il me vient alors l'idée de débarrasser le ciel de ses nuages. C'est un projet fou comme il m'arrive parfois d'en inventer. Je conçois donc un immense sac de plastique dans lequel j'introduirais le plus de nuages possible. Je dois vous dire que ça n'a pas plu aux nuages quand je me suis présenté dans la pluie avec mon immense sac. Sans trop de peine j'en saisis une bonne quantité que j'introduis dans mon grand sac de plastique. Des nuages se sont vite mis à rechigner parce qu'ils n'acceptent pas de se retrouver ainsi en captivité. Leur réaction plutôt agressive engendre une réaction immédiate chez leurs camarades restés dans le ciel. À une vitesse effarante, ces derniers se dispersent dans toutes les directions à la fois comme si un vent d'ouragan, associé à une peur incontrôlable, s'était emparé d'eux. Imaginez ma joie quand tout le firmament reprend sa couleur azur. Le soleil impose bientôt toute son autorité en me lançant des clins d'œil complices.

Que vais-je donc faire de mon sac de nuages? Ce n'est pas qu'il est lourd : les nuages, ça pèse trois fois rien. Je suis conscient que je ne peux plus les relâcher sans risquer qu'ils retournent là où je suis allé les chercher. Plusieurs, surtout ceux qui se débattent dans le haut du grand sac de plastique, n'attendent qu'un moment d'inattention pour s'échapper. Je fouille dans ma poche, là où je garde des objets les plus hétéroclites. Avec un bout de lacet de chaussure, je ficelle mon sac de nuages après avoir repoussé vers le fond les plus impétueux. Je pourrai ainsi me rendre en toute tranquillité d'esprit à la cabane des enfants. Quelques nuages amis sans doute me surveillent avec beaucoup d'attention d'où ils s'étaient réfugiés sur la ligne de l'horizon. Je soupçonne qu'ils n'attendent que le moment propice pour me faire regretter d'avoir fait prisonniers quelques-uns des leurs.

Mon premier geste est d'installer mon sac de nuages prisonniers sur mon dos. C'est peine perdue. N'allez pas croire que le sac est trop grand. Je dirai plutôt que je ne réussis pas à faire confiance à mes pensionnaires. Mes nuages prisonniers ne se sentent pas vraiment à l'aise dans leur prison de plastique. On ne les a jamais contraints à un tel exercice. Ceux qui se sont réfugiés au fond du sac, sous prétexte que je les oublierai et qu'ils pourront ainsi mieux profiter de l'occasion pour s'évader, tentent maintenant de monter à la surface comme le noyé qui utilise ses dernières réserves d'adrénaline. Je sais qu'un nuage retenu enfermé contre sa volonté peut devenir orage et se déverser sur la terre en eaux tumultueuses. Il peut aussi entrer en contact de façon brutale avec un autre nuage et produire des éclairs et se défouler en laissant éclater des coups de tonnerre assourdissants et qui font peur! Je suis conscient du danger que je cours, mais je ne veux pas me laisser attendrir. Ce que je crains le plus, c'est de me retrouver en présence de tous les nuages en colère!

Tout absorbé que je suis dans mes réflexions, je ne me rends pas compte que je marche depuis un bon moment dans le sentier menant à la cabane des enfants, tout en traînant derrière moi mon grand sac de plastique rempli de nuages prisonniers en colère! Au creux de mon imaginaire, je souhaite que mes nuages prisonniers deviennent mes amis. Leur frustration disparaîtrait et nous pourrions " négocier " de bonne foi de meilleures conditions moins astreignantes!… Vous voulez savoir comment je m'y suis pris? Patientez quelques instants, j'y arrive!

À tous les cinquante pas, je m'arrête autant pour me reposer que pour permettre à mes nuages prisonniers de reprendre leur souffle. Je les soupçonne de désirer ces haltes bienfaisantes comme un cadeau. Si c'était vous qui étiez dans mon grand sac de plastique, vous n'aimeriez pas qu'on vous traîne ainsi dans un sentier perdu de la forêt. Il est jonché de branches mortes, de cailloux, de trous…et parfois, de petites mares d'eau dormante s'y sont endormies. Je vis cette aventure comme une honte maintenant et je regrette presque de m'être laissé entraîner dans cette affaire. Mes nuages entassés malgré eux dans ce misérable sac de plastique sont plus qu'inconfortables. Une fois arrêté pour reprendre mon souffle j'ouvre quelque peu le sac pour permettre à mes prisonniers d'emmagasiner de généreuses goulées d'air frais. Je leur consens cette faveur non sans m'assurer de leur loyauté : ils doivent me promettre de ne pas profiter de ma générosité pour s'échapper. Ce serait si facile! Avec résignation, ils acquiescent chaque fois. Je sais maintenant que je puis leur faire confiance parce que je sens qu'ils tentent de m'apprivoiser et qu'ils veulent me connaître davantage. Je les surprends même, lors d'un arrêt, à me glisser gentiment ces quelques paroles qui m'ont surpris, vous vous en doutez bien. Je ne suis pas sûr cependant qu'elles aient été prononcées par eux. C'est peut-être mon imagination qui me joue des tours. Tu es notre ami maintenant qu'on te connaît mieux. Nous voulons devenir tes amis également! Nous sentons que tu nous respectes, que tu veux notre confort, que tu ne nous bouscules pas…ou le moins possible! À compter de maintenant, nous voulons que tu nous appelles mes nuages et non plus mes nuages prisonniers. Nous acceptons de répondre le mieux possible à tes demandes et sans rechigner surtout! Tu peux donc continuer à traîner ce grand sac de plastique derrière toi et surtout ne le ficelle pas comme tu l'as fait jusqu'à maintenant. Nous te promettons de ne pas nous échapper!

Ces promesses de fidélité de mes nuages prisonniers - pardon!… de mes nuages - ne me rassurent pas immédiatement, vous vous en doutez bien. La fatigue s'était envolée de mes bras comme par enchantement. Je sais maintenant que ce discours n'a rien de factice. Je fais donc entièrement confiance à mes nuages.

Nous avançons ainsi durant plusieurs minutes dans le sentier… et en silence. Mes nuages peuvent respirer librement et moi, je me sens moins coupable et le cœur plus léger. J'ai même la curieuse impression que mon sac est encore plus facile à remorquer. Nous arrivons bientôt au bout de notre aventure. La cabane des enfants s'impose à notre regard à travers les arbres. J'avais d'abord décidé d'y laisser mon sac de nuages. Je sais qu'ils ne chercheront pas à s'évader : ils me l'ont promis! Je pousse la porte du pied. Elle gémit sur ses pentures rouillées. J'abandonne machinalement mon sac sur le plancher. Oh malheur… il est vide! Quelles ne sont pas ma surprise et ma déception! Je me précipite à l'extérieur et je porte mon regard vers le firmament. J'y aperçois mes nuages : ils n'ont pas tenu parole! Ils se sont déjà regroupés autour de leurs copains qui les attendaient patiemment sur la ligne de l'horizon. Comme si elle me narguait, la pluie se met à tomber à grosses gouttes.

Au fond de moi, je ne suis pas aussi triste que vous pourriez l'imaginer. Pourquoi voudrais-je garder prisonniers un sac rempli à ras bord de nuages au cas où…? J'ai donc laissé mon grand sac vide sur le plancher de la cabane des enfants et j'attends que cesse l'orage. Je sais que je vais le retrouver ce sac au même endroit lors de ma prochaine visite dans ce lieu rempli de mystères. Et puis…, peut-être qu'un de ces jours je me laisserai surprendre par la pluie. Je serai alors ravi de m'en servir pour me couvrir sous l'averse.

(Marcel Lemoyne,
RÉCITS IMAGINAIRES )






Source: Le village virtuel des 50 et plus
http://www.villagevirtuel.com/copains
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