Ce matin-là, je m’apprêtais à rédiger un texte dans mon cahier de pratiques d’écriture. J’avais réussi, depuis quelques minutes, à fixer mon attention sur la page blanche que je venais à peine de commencer à noircir.
Je l’aperçois tout à coup devant moi sur ma table de travail cette petite bête si osée. Et sur ma table de travail, vous vous en doutez bien, s’empilent des livres, des feuilles sur lesquelles sont crayonnés à la hâte quelques poèmes dont je vais compléter l’écriture plus tard. S’y trouvent aussi des tasses… Ça vous étonne sans doute! Ce n’est pas que je boive beaucoup de café. Ces tasses que j’ai reçues en cadeau à divers moments de ma carrière d’enseignant regorgent de stylos, le surligneurs, de crayons. Quelque part en face de moi, se trouve bien une calculatrice qui me sert très peu : je ne suis pas un homme calculateur quoi qu’on en pense!
Pendant que je vous parle de mon lieu de travail, je n’ai pas quitté des yeux la coccinelle. Ça va vous surprendre, mais la petite bête n’a pas bougé depuis un bon moment. On dirait qu’elle est attentive à ce que je vous raconte au sujet du petit coin où je travaille. Mais voilà, elle s’est remise en marche. Enveloppée dans sa robe brun clair parsemée de taches noires, elle se fait bien remarquer. Elle ose quelques pas… Je devrais plutôt dire qu’elle risque quelques pas. J’imagine que dans sa tête minuscule, elle hésite fort comme si elle ne savait pas où aller, quelle direction prendre. Vous ne vous en doutez pas, mais moi, je sais ce qui se passe dans sa petite tête sans cou. Ma table de travail, pour elle, c’est tout un territoire, c’est un pays inconnu! Elle pourrait y loger avec plusieurs centaines de ses congénères. Je me demande comment elle imagine cet espace infini…
Pendant que je réfléchis, elle s’est réfugiée derrière une des trois tasses remplie de divers crayons et stylos. Elle m’a été donnée par mes élèves à la fin d’une année scolaire, il y a de ça bien des années. Il y est écrit : « Un bon prof, c’est celui qui vous a fait bûcher toute l’année, mais qu’on a tant de peine à quitter…» Je retourne bien vite à ma petite bête. Elle s’est arrêtée face à ce « silo » qui lui paraît aussi gigantesque que la Tour Eiffel à Paris. S’imagine-t-elle vouloir l’escalader puisqu’elle ne peut en apercevoir le sommet? Sa petite tête immobile ne peut se renverser vers l’arrière. Moi, je sais que quelle que soient les intentions qui circulent dans sa minuscule cervelle, elle ne pourra jamais se rendre au sommet de cette tasse.
Malgré les efforts de compréhension qu’elle tente, elle doit bien admettre à la fin qu’elle doit renoncer à son projet. Pourquoi je vous dis cela? C’est que j’ai bien vu qu’elle vient de faire un demi-tour sur elle-même. Mais dans sa petite tête, elle ne se décourage pas, j’en suis certain. La coccinelle reste convaincue au fond d’elle-même qu’elle pourra y parvenir. Elle s’entête!
Durant quelques instants, mon attention est attirée ailleurs parce que je me suis remis à la rédaction de mon texte. Mon stylo s’immobilise tout à coup comme si la coccinelle m’avait lancé un cri d’alarme. Vous devez bien penser que ce cri, je ne l’ai pas entendu avec mes oreilles. C’est seulement dans mon imagination que je l’ai perçu. N’allez surtout pas croire que je rêve. Je reste attentif à ma coccinelle parce que je sais qu’elle doit bien se sentir seule et impuissante en ce moment. Elle souhaiterait peut-être que je l’aide, mais là, je ne suis pas sûr. Nous n’aimons pas que quelqu’un nous aide quand nous sommes sûrs que nous pouvons agir seuls! Tout le monde sait ça!
Je fais bouger une page de mon cahier. Elle s’éloigne quelque peu. Elle reprend espoir et se dirige à petits pas vers moi avec assurance. Mais non!… C’est mon cahier qui semble l’intéresser maintenant. Elle veut sûrement me dire quelque chose, me manifester un sentiment quelconque. Je ne sais trop. Je vois bientôt qu’elle s’est embourbée dans une des pages de mon cahier. Doucement, pour ne pas l’effrayer, je soulève la deuxième page de mon cahier afin de lui faciliter la tâche. Je crois qu’à ce moment-là, elle m’a regardé. La petite coccinelle voulait sans doute me remercier pour mon geste.
Lentement et péniblement, elle gravit la montagne abrupte des premières pages de mon cahier. Elle atteint, épuisée, le sommet de la plate-forme lignée. Elle s’arrête près de la pointe de mon stylo. Elle s’immobilise quelques secondes comme si elle voulait me demander l’autorisation d’aller plus loin. En même temps, elle profite pleinement de ce moment de repos. Elle a fourni des efforts incroyables, je le sais, pour arriver là où elle se trouve actuellement, tout près de moi. Je lui souris!… On dirait qu’elle s’est endormie : elle ne réagit pas. Je ne peux plus vous parler trop fort : je ne veux pas la réveiller. Elle est si charmante, si fascinante quand elle dort, cette petite merveille! Vous savez à quoi peut bien rêver ma coccinelle en ce moment? Moi, je le sais…et je veux vous en parler.
Elle a compris que maintenant elle est mon amie. D’une taloche, j’aurais pu la faire disparaître, dès le moment où elle m’est apparue. Mais non : je lui ai laissé la chance de vivre. En retour, elle m’a laissé la chance de l’aimer.
Mais j’oubliais de vous dire à quoi peut bien rêver ma coccinelle en ce moment. J’hésite un peu à vous le dire de peur que vous vous moquiez de moi. Je vous entends me siffler à l’oreille : « Une coccinelle, ça ne dort pas et ça ne rêve pas! Qu’est-ce que tu crois, toi, le poète? » Mais vous, qu’est-ce que vous en savez? Qu’est-ce qui vous permet de me dire d’un ton péremptoire qu’une coccinelle, ça ne dort pas, ça ne rêve pas? Vous est-il déjà arrivé de vous retrouver avec une coccinelle dans votre lit, vous?… Moi, oui! Il faudra bien un jour que je vous parle de cette aventure!…
Permettez-moi de revenir au rêve de ma coccinelle. Ne soyez pas surpris : elle rêve à un nom! C’est ce qui l’identifie. Elle doit bien avoir un nom ma coccinelle. Tout être vivant a un nom. On ne peut prétendre connaître et aimer quelqu’un si on ne connaît pas son nom! Vous ne saviez pas?… Je dirais, par exemple : « Ça, ce n’est pas simplement un fauteuil, c’est le fauteuil de ma mère. » Pourquoi ma coccinelle n’aurait pas de nom? Je veux qu’elle ait un nom parce que j’ai appris à la connaître, elle m’a appris à l’aimer. Je sais qu’elle veut me le dire son nom dans son rêve, mais elle ne sait pas comment. On garde silence autour d’un rêve : vous avez appris cela? Ma coccinelle veut me le dire son nom, je le sens. Si vous voulez, vous et moi, faisons silence un moment. Nous allons l’apprendre ensemble son nom avant qu’elle ne reprenne sa marche lente sur ma page d’écriture...
Quand je
suis revenu à mon cahier de pratiques d’écriture, ma coccinelle
avait disparu. Où s’est-elle réfugiée?… Je ne le sais pas. Il
faut que je la retrouve parce qu’elle ne m’a pas encore dit son
nom!
(Marcel Lemoyne,
RÉCITS IMAGINAIRES
)