Clin d’œil
Nouvelle de Jeannine Landry
Toute fringante comme le cheval que je vais monter dans quelques instants. Crinière d’or me conduira et nous ferons une belle randonnée vers le Mont Orford. Un boisé sur la montagne, propice pour les débutants, est tout à fait conforme pour une mamie comme moi. Très tôt ce matin à faire les cent pas dans la maison de mon fils, là ou je vis depuis toujours, je prépare quelques provisions pour moi et mon bon cheval. Tout est prêt, même la peur bleue qui me terrorise. Voilà, tout doux Crinière d’or, laisse-toi apprivoiser, mais surtout apprivoise-moi. Je t’ai vu naître, on se connaît très bien. Maintenant avec tes neuf ans, tu fais plus haut que mes cinq pieds.
Ce matin, je t’ai bien brossé et nourri et nous avons jasé un peu plus que d’habitude. Ne me regarde pas ainsi, tu me traumatises. Tu te poses des questions, n’est-ce pas, sur ce que je mijote? Tu as bien raison. Tu piétines et semble avoir hâte que je me décide enfin ou bien tu es content de me tenir compagnie. Je t’ai bien expliqué que ça se passait entre nous deux aujourd’hui, donc nous avons intérêt à bien vouloir se comporter de part et d’autre. Voilà, je dépose la selle sur ton dos, bien située entre le cou et la croupe, je l’attache bien, il te faut être confortable toi aussi. Quel pied je place en premier dans l’étrier? Ah bon, oui, mon pied gauche pour ensuite enjamber le droit par-dessus ta haute stature. Elle a les jambes courtes, la mamie ce matin. Me voilà bien installée sur la selle de mon petit fils William.
Assez confortable, mais je semble être très élevée… bien secondaire cette impression. Voilà, je me prends pour la Reine d’Angleterre du haut de ma monture. Enfin, me dis-je, j’ai quelques années en retard, mais moi, la chance de faire de l’équitation très jeune comme elle ne me fut pas accessible. Assez d’apitoiement et sois heureuse de cette belle initiative. Je pourrai me vanter et me comparer après ma randonnée, j’imagine voir la tête des miens. Tout doucement, Crinière d’or, gentils câlins, puis j’ai une réserve de sucre brun pour toi.
On avance un peu, mais ma selle bouge et mon cheval ne veut pas avancer davantage. J’ai oublié d’attacher les deux côtés de ma selle. Voilà le pourquoi de ton hésitation et ton regard inquiet sur moi. Tu penses à tout toi, je peux te faire confiance. Je descends du côté droit, ça va mieux pour moi. Je me sens alerte pour descendre. Merci Crinière d’or pour ton regard inquiet. Je remonte et pour ma satisfaction, mon cheval est plus serein. Dans quelques minutes, nous serons en marche vers la montagne. De nouveau, je pense à Élisabeth II, la chance qu’elle a eue de monter très jeune son cheval. Je la trouvais tellement élégante et jolie par surcroît sur sa selle royale.
Depuis le temps que je rêve d’équitation, enfin m’y voilà. Mon fils Jean et son épouse, accompagnés de leurs trois enfants, me saluent et ils semblent être fiers de moi, c’est encourageant. Allez hop! Crinière d’or, on est prêts, on y va. Il regarde à droite, à gauche et il ne veut pas avancer. Alors dis donc, on fait la tête? Tu ne veux pas de moi comme écuyère, tu ne me connais pas dans ce rôle; juste un peu pour me faire plaisir, tu seras heureux toi aussi… Et de ma voix câline j’ajoute : « Nous allons tous les deux à l’aventure vagabonder sur des chemins inconnus, qu’en penses-tu? »
Il se décide, je me cramponne et hop! on part. Ah! que la vie est belle en ce beau jour ensoleillé de septembre. Les couleurs des feuilles dans les Cantons sont différentes d’ailleurs. Il y a beaucoup d’érablières, ce qui fait la magie des couleurs. Le plaisir et complicité vont de paire entre moi et Crinière d’or. Nous oublions tous les deux l’entrée pour la montagne, pourtant, il s’y connaît bien, me dis-je, intriguée. Je me demande le pourquoi de son comportement. C’est parce qu’il est dérangé dans ses habitudes. Pas question de faire demi-tour, l’aventure est trop belle, n’est-ce pas Crinière d’or?
Les heures passent, le temps semble être trop court, nous trottinons lentement ensuite au pas et avec audace. Je le fais trotter plus rapidement. Quelques arrêts pour l’abreuver près d’une rivière ou dans un ruisseau. Parcourir la campagne sur les petites routes secondaires, celles qui m’ont vue naître là ou j’ai marché sur le chemin de mon école de rang. Nous faisons halte pour admirer les troupeaux d’animaux qui paissent, j’aperçois une bergerie, il est fascinant de voir toutes ces brebis au pied des montagnes. Je me revois petite à la cueillette des fraises et des framboises, des bleuets et des pommes, à m’écraser sur le foin pour humer l’odeur des moissons. Entrer dans les pâturages à brebis et à porcelets pour les apprivoiser, j’aime me remémorer ces doux souvenirs en regardant au loin et me laisser porter, insouciante.
Voilà la route de ma petite école ou je me racontais des histoires fabuleuses en différentes langues inventées pour la circonstance. Aujourd’hui, par surcroît, je réalise un long rêve de cinquante années derrière moi : faire de l’équitation. Un bonheur accompli qui me remplit d’émotions et de charme campagnard. Hélas, Crinière d’or, il semble que nous avons dépassé les bornes, il nous faut retourner. Combien de villages avons-nous traversé au loin? Peut-être cinq ou six clochers d’église que nous avons vu sans jamais s’y approcher. Peu importe, allons, rebroussons chemin, mon cher complice, assez pour aujourd’hui.
Crinière d’or semble un peu fatigué et j’ai les foufounes plaignardes dans ma posture oubliée par toute la beauté du monde. Ou sommes-nous, Grand Dieu? Quelle frivole je suis! Crinière d’or s’arrête à l’entrée de Shefford, tout comme s’il m’invitait à descendre face aux écuries. Il est brillant ce cheval, il a bien choisi notre dernier arrêt. L’auberge n’est pas très loin et j’ai un peu d’argent avec moi, mais si peu. Toute courbaturée, les jambes arquées, les cheveux aussi raides que la crinière de mon cheval. Je me sens vieille tout à coup, mais une vieille heureuse. Un groupe de personnes vient à notre rencontre, tous sont muets, excepté le propriétaire de l’auberge qui se présente : M. Jackson. Un vrai inquisiteur.
C’est vous ça? dit-il avec son accent.
Bien oui, c’est moi.
Un instant, dit-il, j’ai un coup de fil à donner. Suivez-moi à l’auberge et laissez votre cheval à l’écurie.
Très courtois pour nous deux, ce M. Jackson. Dans le hall de l’auberge, la télévision abonde de mauvaises nouvelles régionales, les journalistes de la région sont friands d’événements inusités. Je tourne mon regard vers la télévision et, stupéfaite, je me vois avec Crinière d’or. «Veuillez rapporter à la police régionale qu’une grand-mère s’est perdue en montagne avec son cheval. Partie ce matin du Mont Orford pour sa première randonnée d’écuyère, cette dame de 71 ans n’est pas revenue. Tous les scénarios sont possibles. Souffre-t-elle d’alzheimer, de diabète, de problèmes cardiaques? On sait que les ours sont gourmands au Mont Orford.» Puis le journaliste continue d’interroger mon fils. Je me dis qu’il est plus inquiet des propos du journaliste que de ma fuite improvisée. Et j’entends : «Une battue s’organise vers la montagne et la nuit approche, alors avis à tous, etc.» L’aubergiste revient avec deux policiers, ils m’interrogent, comme si nous étions, Crinière d’or et moi, des brigands de grands chemins, puis ça continue. «Dites-nous, chère dame, si ce cheval est bien à votre fils et d’après lui, le sentier était familier, alors pourquoi vous êtes-vous égarée ainsi? Qu’avez-vous fait à ce cheval pour qu’il se perde ainsi?» Ma mémoire me revient.
«Eh bien, dis-je, vous douterez de ma réponse, mais ce matin, il ne voulait pas avancer d’un pas jusqu'au moment ou je lui ai dit que nous irions vagabonder tous les deux sur une route inconnue. Alors, il s’est décidé. Messieurs, laissez-moi repartir et arrêtez toutes ces recherches.»
- Pas question, les journalistes veulent vous interroger sur votre périple en solo, vous avez parcouru quarante kilomètres ma chère petite madame, votre cheval doit se reposer et vous aussi. Votre fils viendra vous chercher demain matin. L’aubergiste vous accueille gratuitement pour la nuit ainsi que votre cheval qui se plaît à l’écurie. Un repas délicieux, un lit douillet, une grande fenêtre dans la chambre.
Je vois Crinière d’or, tout heureux de gambader et à faire connaissance. Il apprécie du nouveau dans sa vie. Des surprises plein la tête et «comme la vie est belle!» que je lui crie par la fenêtre et j’enchaîne. «Voilà Crinière d’or ou notre vagabondage nous a entraînés, au-delà de la réalité.» Il relève la tête en trémoussant ses babines et je le vois me faire un clin d’œil. Merci mon complice. Un rêve réalisé, nous à la télévision, une publicité gratuite…
Le téléphone sonne: «Allô, grand-maman? Je veux te dire que ton histoire est fantastique, tu es partout ce soir à la télévision. Dors bien grand-maman.»
Merci mon amour de William. Bonne nuit à toi. Et aussi, excuse-moi auprès de tes parents.
Source: Le village virtuel des 50 et plus
http://www.villagevirtuel.com/copains
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