Ma vie après 60 ans
Ma vie amoureuse
Après le décès de mon dernier conjoint, je ne crois plus que la vie sera généreuse pour moi sur le plan amoureux. Je ne recherche pas l'amour et ne cherche pas non plus à m'y ouvrir, ça me semble impossible; j'ai de si bons souvenirs de Marcel qui m'aimait tel que j'étais. Comblée par mes souvenirs, j'ai l'impression de le trahir en acceptant de recevoir ce monsieur Mario qui n'oublie pas de me rappeler pour partager quelques bons moments de notre voyage en Australie.
Le 25 novembre 1995, j'accepte de le revoir amicalement pour échanger nos photos de voyage (une belle occasion… les photos). Bien sincèrement, je l'avise au téléphone qu'il doit se satisfaire de cette rencontre amicale. «Pas chanceuse, me dis-je, un homme libre serait davantage bienvenu!» «Une seule fois, me dit-il, pour te revoir.» La chimie est revenue et Mario aussi.
Nous avons beaucoup voyagé ensemble et partagé notre vécu, nos joies et nos déboires de vie en couple. Les liens sont devenus très forts et la raison est si faible. L'amour entre nous existe encore, mais il demeure toujours avec son épouse. C'est très bien ainsi; il aime deux femmes à la fois.
«Le cœur a des raisons que la raison ignore», répétait souvent ma maman. La sagesse fait défaut parfois. Avouer cette relation-là, où notre intimité partagée pendant six années était toujours au rendez-vous, demande une sorte d'humilité et de renoncement. Un soir, lors d'une soirée sociale en République Dominicaine, nous sommes choisis pour participer au concours du couple idéal. Nous avons gagné ce concours où notre complicité était au diapason. Les applaudissements aussi. Un couple d'Européens est venu nous féliciter et nous a avoué avoir vu en nous une grande complicité venant d'un vieux couple resplendissant de bonheur. Nous avions été pour eux l'image parfaite d'un couple en harmonie. Un souvenir de nous deux qu'ils rapportaient chez eux en France sur cassette vidéo.
Une autre occasion s'est présentée alors que nous revenions de la plage en Floride. Je ne peux oublier ce moment magique. Nous marchions main dans la main et regardions les vitrines de souvenirs, puis un monsieur âgé se dirige vers nous d'un air un peu triste. Il nous regarde et il dit: «Toi, tu aimes cette femme puis toi, tu aimes cet homme.» Ensemble, nous répondons oui. «Alors, dit-il, profitez-en, c'est tellement beau de vous regarder vivre ces moments précieux.»
Perplexe, je lui avoue être surprise de son intervention et il ajoute: «L'an dernier, j'étais ici avec mon épouse et je suis seul aujourd'hui. Elle est décédée et elle me manque tellement! C'est pourquoi je vous observe depuis un bout de temps en méditant sur mes souvenirs.»
J'ai eu l'impression de voir en cet homme le Simon du livre de Og Mandino Le plus grand miracle du monde. Sur ces belles paroles, il est parti comme il est venu, de nulle part, et nous ne l'avons pas revu.
Je crois à la vie amoureuse à tout âge et je la désire encore. Mon cœur est libre d'attache, mais je réserve une place précieuse à un nouvel amour. L'importance d'aimer est un signe de vitalité et le besoin d'être aimée est toujours vivant.
Ce qui ne veut pas dire que cela va se réaliser, mais le fait d'en avoir encore envie est un signe d'espérance et de vie en moi. J'aime cette sensation d'aimer quelqu'un et je crois bien ne pas être seule avec mes rêves. Des milliers de personnes d'un certain âge éprouvent les mêmes aspirations, même inavouées. Je préfère la réalité aux fantasmes. Voilà la perception qui m'amène à la vie sexuelle des personnes âgées, qu'elles soient du deuxième, du troisième ou du quatrième âge. Nous demeurons des gens sexués, quoiqu'en disent nos enfants ou petits-enfants, et même une partie de la société.
Hommes et femmes unis ou désunis aspirent à vivre certaines rencontres sexuelles sainement; pour ma part, cette complémentarité est utile à mon épanouissement et ça se reflète dans ma joie de vivre et encore plus sur mon bouillant caractère. L'âge n'existe pas dans la pratique sexuelle, ce sont les partenaires qui manquent, tout simplement.
La moyenne d'âge des femmes étant plus élevée que celle des hommes, il est plus difficile pour nous de trouver un partenaire. Voilà pourquoi on a tendance à oublier les bons souvenirs et à abandonner l'espoir d'une rencontre amoureuse et sexuelle.
Avec Mario, nous nous comblions amoureusement. Je peux avouer avoir expérimenté l'intimité profonde et l'abandon total à soixante ans. Si je l'avais refusé, je ne l'aurais pas vécu.
Puis-je ajouter que cette rencontre s'est terminée sans trop de regrets et sincèrement, je ne souhaite à personne une rencontre extra-conjugale.
Il est préférable de freiner cette association malsaine dès le début. Trop d'attentes et d'incertitudes de fait et d'autre et je n'amplifie pas en constatant que la plupart de ces personnages attendent que leur conjoint(e) leur présente la sortie sans espoir de retour. À ce moment-là seulement, ils semblent se décider à vous choisir. Ce n'est pas un choix très valorisant pour la personne en attente. Elle ne choisit pas librement.
C'est qui, l'amour de ma vie?
En repensant aux compagnons que j'ai choisis, c'est Bernard, mon mari, le père de nos six enfants, qui remporte la palme d'or.
Je l'ai choisi pour ce qu'il était, avec ses grandes qualités, mais je me suis embrouillée dans mes sentiments, à vivre avec ses côtés difficiles. Je compensais en me dévouant pour son bien-être et celui de nos enfants. Je suis une femme d'attentes et d'espérances et elles étaient inaccessibles avec lui. Je suis donc devenue un peu névrosée sur la propreté et l'entretien parfait d'une maison. Plutôt que de me parfaire intérieurement, je mettais l'emphase sur l'extérieur, ce qui n'arrangeait pas notre couple, car Bernard voulait être reconnu et aimé de meilleure façon.
Hélas, je ne pouvais donner que ce que je ressentais, si je veux être honnête avec moi-même.
Le passé est déjà loin, mais le présent est ici, sur ces lignes d'écriture. Quant à l'avenir, il ne m'appartient pas. L'amour avec un grand A s'est volatilisé, mais ma reconnaissance envers lui est demeurée et m'a conduite jusqu'à la nostalgie
Nostalgie de Bernard
À la radio de Radio-Canada, j'écoute l'émission musicale Résonance. C'est doux à mon oreille mais je doute de moi pour reconnaître la mandoline, le violoncelle et la guitare. Toi, Bernard, tu aurais su tout de suite de quelle partition et de quel instrument il s'agissait. Je pense toujours à toi dans ces moments privilégiés; je te dis combien j'aime cette musique et te demande si tu l'aimes aussi.
Je t'offre ces minutes précieuses en hommage à ton amour et à tes connaissances musicales; tu étais heureux dans ces moments tangibles.
Tu es parti avec ton jardin secret, celui que j'aurais tant voulu percer pour mieux te comprendre, et qui me rendait envieuse de tes connaissances. Pourtant, tu m'avouais quelques jours avant ton départ que j'étais la personne qui te connaissait le mieux; quelle surprise d'entendre ça de ta bouche, moi qui te connaissais si peu après toutes ces années. Que tu te dévoiles ainsi m'a touchée fortement… c'était nouveau pour moi. Tu avais droit à ton jardin secret! Et moi qui croyais que ma vie avec toi avait été un échec, personnage mystérieux! Toute notre vie commune n'était que mystère et incompréhension de ma part.
Tu as su te dévoiler en bon père de famille. Tous tes enfants te reconnaissent comme un père dévoué, patient, généreux, honnête, silencieux et discret. Un bel héritage légué à tes cinq enfants.
Réflexions sur la religion et l'éthique
Posséder des croyances profondes en la morale chrétienne et la pratique religieuse, réciter des prières, des chapelets, les commandements de Dieu et de l'Église catholique romaine, s'initier aux sacrements à partir de l'âge de six ans, vivre avec mes fautes vénielles et mortelles et, surtout, avec la peur de l'enfer et de Lucifer qui le dirige, du Dieu impitoyable, etc., voilà la formation spirituelle de mon enfance.
Les prédicateurs s'appropriaient même les slogans des politiciens: «Le ciel est bleu, l'enfer est rouge, alors votons bleu.» Discrètement, je ne croyais pas à toutes ces horreurs. Je trouvais inconcevable d'être soumise à toutes ces aliénations catholiques. Au fil des années, et très tôt dans ma jeune vie, se sont dissipées plusieurs croyances malsaines et toutes les malédictions démesurées.
Impossible pour moi que Dieu soit si méchant pour de pauvres petits êtres créés à son image et à sa ressemblance. Je crois que cette phrase m'a sauvée de prime abord. Par contre, croire en un Dieu transposé en Jésus-Christ et être témoin de cette partie de l'Évangile a motivé ma vie spirituelle pour une bonne partie de vie.
Après avoir lu le livre de Maurice Messadié L'homme qui devint Dieu, je suis demeurée sceptique par rapport à bien des dogmes et doctrines sur la vie de Jésus, de la Sainte-Vierge, des Apôtres, de Saint-Joseph, etc. Cet écrivain chevronné, chercheur, psychothérapeute, docteur en théologie et j'en passe, sait à travers sa recherche amener une philosophie tellement réaliste qu'il m'est devenu impensable de revenir sur mes anciennes croyances.
Il avoue à la fin de son livre être demeuré croyant et l'éthique qu'il observe lors de ses recherches et découvertes est apaisante et recevable. Une œuvre gigantesque qui sert à faire nos recherches, si on veut, afin d'y apporter une réalité et une crédibilité humaine. Il y a, dans ce bouquin, des références qui me font grand bien et je veux bien croire à cette réalité pour mon devenir en devenant davantage militante à la suite de Jésus.
Mon Dieu d'amour à qui je m'abandonne aujourd'hui et à tous les jours, je ne l'ai pas toujours appelé ainsi. La révolte fait partie de mon vécu spirituel à certaines époques de ma vie. Mon âme était un volcan en éruption au décès de mon fils Benoit. Ce Dieu, je voulais l'éloigner à tout jamais. Je croyais pouvoir me passer de Lui, je ne lui pardonnais pas cette mort d'enfant innocent en souffrance. Comme je Le connaissais mal!
Ma souffrance, lourde à porter, n'avait pas de nom. Ayant foi en Dieu, je me sentais trahie. Et voilà que les cendres de mon volcan sont devenues poussières d'Évangile. Petit à petit, de la révolte à la sagesse, je me suis rendu compte que des pelures inutiles s'étaient évaporées et que mon cheminement était rempli de découvertes humaines chaleureuses qui me transportaient vers une spiritualité plus ludique et plus profonde qu'avant. J'ai compris que le Christ me portait pendant que je trébuchais. Mes pas dans le sable avaient disparu, Jésus me portait sur ses épaules. Je suis conditionnée à l'imperfection comme Il a bien voulu que je le sois.
Mes enfants n'ont pas reçu de moi cet enseignement, je ne voulais pas le leur transmettre. D'ailleurs, la révolution tranquille s'en est chargée. Ils ont leurs propres valeurs et leurs propres croyances.
J'avoue leur exprimer que je les porte dans mes prières et les offre au Seigneur durant la célébration eucharistique ainsi qu'à tout moment du jour. La foi qui m'est donnée est un don que je ne mérite pas plus qu'un autre. Je l'ai reçu en cadeau et je dis Merci.
Expériences pour alimenter ma foi
J'ai eu la chance de travailler pendant plusieurs années dans un Conseil de Pastorale au sein des paroisses. Une expérience louable au sein de l'Église avec d'autres laïques et religieux, des personnes qui ne s'enfargeaient pas dans le protocole ecclésiastique, des gens plus évolués que moi sur la découverte du renouveau dans l'Église avec Vatican II. Ces personnes dynamiques et chaleureuses m'ont portée, m'ont dépoussiérée de mes vieilles valeurs et ont allégé ma pratique religieuse; je suis devenue une adepte des vraies valeurs évangéliques.
Je reviens à la vérité théologique: la foi, l'espérance et la charité. Ma prière quotidienne: «Aujourd'hui, Seigneur, sois là, j'ai besoin de toi.»
Mon espérance: «Où que je sois, Seigneur, sois là, tu ne vacilles jamais à mes côtés. Merci d'être là.»
L'aube de ma vieillesse
Affirmer que j'accepte allègrement cette étape serait présomptueux. Je n'arrive pas à soixante-dix ans avec les mêmes espérances et autant de grands projets qu'autrefois. Me laisser vivre au jour le jour devient plus agréable et raisonnable et c'est si doux de sentir le bon temps. Je réussis à mieux apprivoiser ma solitude lorsqu'elle se fait sentir à l'occasion, mais je ne la laisse pas m'envahir. La lecture me séduit toujours et je suis demeurée une adepte des sujets sur la psychologie du couple et des enfants. Cela m'est utile avec mes enfants et petits-enfants.
Jouer au scrabble sur ordinateur avec des étrangers est un de mes passe-temps favoris. M'initier à l'informatique me demande un surplus d'énergie et de concentration et cela m'aide à conserver mon esprit alerte. Je trouve emballant de découvrir les possibilités infinies d'un monde qui bouge si vite. Peindre, ma dernière découverte, m'apprend à développer mes simples désirs en réalisations. Depuis toujours, j'admirais les gens qui possédaient ce talent; je les enviais même. Voilà que c'est mon tour.
Ma professeure, Sonia Frank, m'a dit un jour: «Tout le monde peut peindre.» Je lui ai répondu: «Peut-être, mais pas moi.» «Alors viens à mon cours et tu verras.» À la fin de la saison estivale, j'ai peint une toile et, en la regardant, je n'arrivais pas à croire qu'elle était de moi. Merci Sonia.
Voyager à travers le monde me fascine toujours. J'ai visité l'Italie lors de mon dernier long voyage. Comme pour les autres pays, j'avoue avoir constamment le désir d'y retourner; je reviens toujours avec le regret de ne pas avoir tout vu. Il y a tant à voir! Un voyage de trois semaines est loin d'être suffisant pour découvrir les us et coutumes d'un pays.
Très heureuse de mes voyages, j'ai eu le bonheur de visiter les Îles de la Madeleine six fois. C'est un endroit où j'ai l'impression de retrouver mes racines; les plages immenses me fascinent et la beauté de ces îles m'enchante. Je me propose d'y retourner encore, même si, à chaque visite, je pense sincèrement que c'est la dernière.
Je me découvre un peu aventureuse. J'ai moins de principes, plus de souplesse, et je m'adapte mieux aux contraintes de la vie. Les voyages sont utiles pour assouplir les préjugés de toutes sortes. Apprendre les différentes cultures aide à faire la part des différences entre les êtres. Il est enrichissant de pouvoir se documenter par les voyages. Apprendre, connaître et reconnaître.
Ceux qui partent, ceux qui restent
Des souvenirs tangibles à souligner envers mes gendres, belles-filles, beaux-frères, belles-sœurs, amis, amies… Des couples en rupture, d'autres qui continuent. De nouvelles figures apparaissent et d'autres disparaissent.
M'habituer et m'adapter, les accueillir et les soutenir, cheminer avec ces nouvelles personnes et retenir ce qu'il y a de mieux en elles. Me souvenir des qualités précieuses qu'elles possèdent toujours… qu'elles soient absentes ou présentes au cœur de la famille. Tout un programme pour des grands-parents. Évoluer, dit-on, et apprendre constamment dans le tourbillon de la vie. Réapprendre à aimer infiniment!
Source: Le village virtuel des 50 et plus
http://www.villagevirtuel.com/copains
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