Les années décisives
En lisant La Presse tous les soirs, je m'intéresse aux offres d'emploi pouvant me convenir. Les services sociaux offrent des emplois et recrutent du personnel pour les centres locaux de services communautaires (CLSC), pour les centres d'accueil, pour les hôpitaux, etc.
Je suis choyée puisque, dans ma région, ces trois services sont en expansion et je suis engagée dès le début de mes offres de service. À trois reprises, je me retrouve en charge de départements avec du personnel sous ma responsabilité.
J'aime ce travail et mon rendement est efficace. Devenue super woman, avec un mari malade et des enfants en pleine effervescence, je réussis à concilier le tout, plus ou moins à mon avantage. Il m'arrive de pleurer au volant de mon auto. Il fait noir dans le tunnel de ma vie.
Dépassée par les événements, je suis au maximum de mon potentiel d'endurance et il me faut tenir la barre de mon bateau, coûte que coûte. Mon objectif principal, durant ces années, c'est de pouvoir envoyer mes trois derniers enfants au collège privé.
Déçue de l'école publique que j'accuse à grands cris du grand désarroi de nos jeunes, je mise sur l'école privée pour stabiliser la situation. Dérision! Tout le système est chambardé et nos jeunes sont en péril.
Lâcher prise concernant les études de mes enfants n'était pas de tout repos et c'est ce que certains directeurs aimaient à me faire comprendre. «Il faut, d'abord, que l'enfant aime les études», disaient-ils. Ils avaient raison, mes enfants n'aimaient pas tous étudier ni travailler à s'améliorer dans le milieu scolaire. Le chemin est cahoteux avant de lâcher prise par rapport à nos enfants.
Fatiguée, épuisée dans mes tâches, je sens qu'il me faut prendre un recul et essayer un retour dans mon foyer; je dois aller voir de plus près si la situation familiale en bénéficiera. Je quitte mon emploi, épuisée.
Après six mois sur l'assurance-chômage, je me dois de retourner au travail; les besoins financiers dépassent les revenus d'un seul salaire.
Le Centre hospitalier Pierre-Boucher ouvre ses portes en novembre 1983 et je suis engagée comme préposée aux bénéficiaires de soir. Ainsi je pourrai consacrer du temps précieux à ma famille.
J'avais quarante-neuf ans et je travaillais auprès de grands malades en gériatrie et en gérontologie, là où l'effort physique est nécessaire et constant. La formation auprès des grands malades de toutes catégories est un enrichissement précieux.
J'ai conservé des souvenirs de ma présence auprès d'eux. Mon dernier emploi avant la retraite.
La connaissance de mon MOI
Ah! La connaissance mystérieuse de moi-même. Je me devais de savoir qui j'étais afin de m'améliorer et d'être plus heureuse parmi les miens. «Fleurir où je suis planté», dirait un bon philosophe. Oui, ai-je répondu, mais il faut être nourri pour fleurir.
Dans les années 1970-1975, la mode des thérapies de groupe faisait fureur et on avait l'embarras du choix. Séduite par le concept, je me suis inscrite et, ainsi, je me nourrissais l'esprit afin de mieux prendre soin de moi.
D'atelier en atelier, je communique et je m'exprime, je progresse et j'accepte mieux ma situation. Je me juge moins et je juge moins les autres. Voilà un bon début, rempli de bonnes intentions.
Sans le savoir, je me préparais à changer les choses que je pouvais changer. Je ne savais pas où j'irais avec toute cette matière nouvelle, mais j'irais quelque part. Un grand pas vers mon changement intérieur.
Les deuils affectifs
Les enfants organisent leur départ, l'un après l'autre. Mon aînée quitte le milieu familial très tôt pour s'installer temporairement chez ses tantes à Montréal.
En coupant le cordon ombilical à l'âge de seize ans, j'apprenais ce qu'était la rupture enfant-mère trop tôt à mon goût. Le départ des autres s'est réalisé avec moins de craintes de ma part. Il fallait bien vivre mes deuils, et c'était un début avec le départ de mes enfants.
Vivre à la campagne sans transport adéquat occasionnait des inconvénients pour mes cégépiens et pour nous-mêmes. Par surcroît, d'autres réalités sont omniprésentes. Je me regarde vivre ma vie conjugale et je réalise que je devrai aussi en faire mon deuil, éventuellement.
Seule dans les décisions importantes et seule à les appliquer, seule à transporter les enfants selon leurs besoins, je me retrouve dépassée par les événements.
Ma carence affective surgissait lorsque je voyais les autres couples vivre harmonieusement et amoureusement. Pourquoi pas moi? Pourquoi? Pourquoi? Désespoir, tu es à la porte de mon cœur! Prise dans cet étau, tu me retiens prisonnière et j'éprouve des manques inconsolables.
Exprimer mes sentiments à mon mari, c'était le placer dans une situation d'accusation. Je ne trouvais plus les mots pour l'inciter à suivre des traitements. Il y avait trop de négation de sa part. Je n'avais plus l'énergie de négocier avec lui sur le sujet, tout se retournait contre moi.
Je ne l'aimais plus assez pour le convaincre. C'était mon opinion dans mon désarroi; ou bien, c'est lui qui ne m'aimait plus. Dans ces moments-là, toutes les idées sont tronquées. Parfois, je me voyais jouer à la victime avec enfants, parents et amis. Comme je devais les ennuyer à la fin, avec mes soucis perpétuels.
Battements de cœur agréables mais inutiles
N'importe quel homme agréable à regarder et avec un peu de charme pouvait me rendre vulnérable.
Il m'est arrivé d'avoir l'impression d'aimer un personnage qui me comprenait et qui m'écoutait défiler ma vie de couple abondamment. Genre thérapeute attentif non partial. Jouant le rôle de médiateur auprès de nous, cet homme se comportait envers moi comme un allié à ma cause. Il va sans dire qu'en me donnant raison dans mes démêlés conjugaux, ça renforçait mes déboires.
En dehors de la réalité et avec beaucoup d'illusions, je me suis retrouvée presque une victime consentante. C'est mortifiant de jouer à la sainte depuis tant d'années sans compensation. Il m'offrait peu et voulait recevoir beaucoup dans le secret le plus absolu.
Vraiment, une illusion disparue sans enchantement. Finie la thérapie, l'écoute et merci pour la bonne leçon.
Comme une adolescente, je croyais aimer cet homme d'un amour impérissable jusqu'au jour de l'abandon. Je me suis comprise et consolée à la fois en me répétant cette certitude: «Voilà où m'a conduite ma déficience affective.»
Trop de pudeur et de sens moral m'habitaient encore pour aller vers une relation extra-conjugale. Pas pour moi, j'avais compris.
Déménagement en 1987
Après vingt-sept années de vie en banlieue, vendre notre maison où nous avons élevé nos enfants nous demandait du raisonnement et de l'abnégation.
Mon mari venait de subir une opération dans un œil et, durant la même période, il avait été remercié par sa compagnie où il avait œuvré pendant vingt-quatre ans. Ne pouvant plus se permettre de conduire l'auto depuis plusieurs années, la banlieue ne lui convenait pas très bien. Obligée par mon travail à prendre mon auto, il demeurait à la maison sans ressources de transport. Il a retrouvé sa vision assez bien pour refaire carrière dans une autre compagnie. Il jubilait et il criait au miracle. Je crois que c'était un miracle de la vie. Nous emménageons à Longueuil en mai 1987. Notre benjamine sera prête pour le cégep. Tout va bien pour eux. Moi, je ne sais pas où j'en suis dans mon couple, mon tiraillement recommence sans cesse.
Je portais cet homme sur mes épaules comme je portais mes enfants; c'était l'impression que j'avais.
Par moments, le besoin de me retrouver seule et libre me hantait. Je m'étais fixé l'objectif des dix-huit ans de ma benjamine depuis longtemps. Il suffit de si peu pour renverser la coupe. Je ne pouvais la boire jusqu'à la lie, c'était trop me demander.
Un matin, j'ai la certitude d'entendre une voix me dire: «Es-tu tannée de souffrir?» et je m'entends répondre: «Oui… c'est assez.» Nous sommes en janvier 1988.
Après la vente de notre maison, nous avons séparé nos avoirs et enregistré l'auto à mon nom. J'étais le seul conducteur et cette tâche familiale me tenait très très occupée.
En 1987, notre position financière nous permet de prendre des vacances bien méritées. Mon choix se situe vers les Îles de la Madeleine, ce que je propose. Ma fille est enchantée, mais mon mari s'y refuse. Nous sommes déçues de prime abord, mais heureuses de partir les deux ensemble.
Petite anecdote sans malice avec le recul : durant notre absence, il s'est planifié un séjour d'une semaine dans la Bas-Saint-Laurent, il préférait cet endroit, semble-t-il. C'était son choix.
J'avoue avoir été choquée par son refus à nous accompagner et je me suis même fait la réflexion que je n'étais peut-être pas assez intéressante pour lui. De toute façon, il désirait faire ce qui lui plaisait dorénavant et moi de même, ce qui est loin d'aider à consolider un couple en détresse!
Je n'avais plus envie de revenir après mon séjour aux Îles de la Madeleine. Ce voyage a changé ma vie pour le mieux.
Source: Le village virtuel des 50 et plus
http://www.villagevirtuel.com/copains
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