Mes autres enfants


Patrick, le spontané
Le 10 janvier 1965


En retard de deux semaines, tu attends quoi? Que ton frère soit hospitalisé pour que maman demeure un peu plus calme? Et, de plus, tu me fais la surprise d'arriver spontanément, sans me causer de douleurs. Peu de préparation; l'examen que me fait l'infirmière révèle deux centimètres du col de l'utérus, c'est très peu! Pas de contractions, elle me demande ce que je fais à l'hôpital. Je me retrouve seule avec toi quelques minutes et je me demande si, pour ma quatrième expérience, mon dé

Mais non, te voilà en action. Qu'as-tu à pousser ainsi? Que se passe-il? Je me sens toute drôle! C'est nouveau pour moi. Je sonne l'infirmière et, naïvement, je lui raconte mes efforts incontrôlables. Elle regarde et voit déjà ta tête. C'est le branle-bas vers la salle d'obstétrique, le masque … le maudit masque sur le nez. «Inspirez, dit-elle, on appelle le médecin et serrez les jambes.» Quelle idée! J'aurais pu accoucher naturellement sans leur insistance et mon ignorance. Dix minutes, mon grand, et ton père te voit arriver. Il défaille presque en se tenant près de l'évier de la salle. C'est la première fois que mon mari voit naître son enfant. Un souvenir inoubliable, dira-t-il à maintes reprises. J'étais entrée à l'hôpital à 15 h 15 et j'ai accouché le lendemain matin à 6 h 26.

Ayant le pressentiment que Benoit ne survivrait pas à la maladie, j'essaie de ne pas trop y penser et je suis très heureuse. Deux jours plus tard, j'apprends que ton frère subit l'ablation d'un neuroblastome. Pour le moment, je ne suis pas trop inquiète, l'espérance prend toute la place. Dorénavant, je dois me concentrer sur la nouvelle vie. Quand on me fait part que Benoit a un cancer presque généralisé, je dois aussi penser à la future mort.

Je te regarde, Patrick, et je te dis: «C'est pour me consoler que tu es venu à la place du Seigneur.» Ma foi chancelante dans la maladie de Benoit refait surface dans la vitalité de Patrick. Que d'ambiguïté en moi ! Tes six premiers mois ne sont pas très joyeux. Mon temps est divisé entre tes sœurs à l'école et ton frère malade, ce qui me laisse peu de répit. Tu as dû t'habituer à n'obtenir que le minimum. Je te fais souvent garder par cette bonne madame Mayrand, mère de notre gardienne Claudine.

Le pédiatre, le Dr Gaétan Nolin, me console durant ces six mois. Ses bons conseils et ses téléphones sont pour moi un stimulant à poursuivre ma route remplie de ronces. Mon mari continue de voyager et, à maintes reprises, seule devant mes tâches, je crains de sombrer. Mais d'autres prient pour moi et m'apportent réconfort. Puis, un certain seize juillet, il me reste toi et tes sœurs et voilà que tu prends ta place. Nous sommes si heureux que tu sois là et nous te gâtons un peu trop.

Tu fais tes premiers pas le jour de ton premier anniversaire. Tu dors bien et tu es ponctuel pour le réveil, à six heures tous les matins. Actif et déterminé, tu découvres tout et me tiens très occupée. Tu aimes la compagnie des amis avec qui tu joues et tu te baignes inlassablement tout l'été. Comme tous les enfants, tu recherches constamment l'attention et tu réussis à me jouer de vilains tours en expérimentant des produits de toutes sortes.

Avec toi, point de temps pour l'ennui ou le repos. Peu dormeur durant le jour, en action et réaction, tu aimes défaire des appareils comme enregistreuse, cassettes et radios. Tu aimes énormément tes amis et tu en as beaucoup sous tes ordres : un leader sur ton propre terrain. Avec eux, tu nous prépares des montages de marionnettes dansantes, avec musique et narration

La musique t'intéresse; comme hobby, tu accumules les quarante-cinq tours. Plus tard, ton loisir préféré est d'aller entendre des groupes de musiciens anglais ou américains. L'école t'intéresse un peu moins, mais tu réussis bien. À l'adolescence, tu deviens autodidacte. La suite t'appartient, mon grand, à toi de la raconter.

Un grand désir

Une idée me poursuit constamment : avoir un autre garçon. Qui me dit que ce sera un autre garçon? Mon intuition peut être faussée. Comme à la loterie, je rêve de gagner.

Par un dimanche après-midi pluvieux, tout concorde pour concevoir mon cinquième enfant, il faut bien offrir un autre petit frère à Patrick. Ils auront trois ans de différence et il sera le bienvenu.

Nous sommes en 1967 et à partir de septembre, après la rentrée scolaire pour mes deux filles, je fais garder Patrick et je me promène à Terre des Hommes une journée par semaine. Avec bébé au ventre, j'entre facilement dans les pavillons achalandés et je prends mon repas du midi dans les pavillons bien cotés.

Je commence à me libérer de mon deuil et je reprends goût à la vie. Cet enfant que je porte me transforme. Petit à petit, je m'en vais vers de meilleurs jours : je ne crains plus que mes autres enfants soient atteints du cancer. Je dois me faire confiance pour l'avenir, me raisonner et admettre que cette maladie n'est pas épidémique.

Ma grossesse va bien et j'attends mon bébé pour le premier janvier.

Tentation avouée

Vers la fin de ma grossesse, début décembre 1967, je constate que mon mari est quelque peu acerbe dans ses paroles envers moi, je le sens impatient et indifférent. Il se passe quelque chose, j'en suis certaine, mais quoi? Est-ce son travail ou sa vie personnelle, ma grossesse ou moi qui deviens plus ou moins attrayante sexuellement?

Au lit, un certain soir, il m'avoue qu'au travail une dame l'attire beaucoup. Son regard sur lui est devenu insupportable et la tentation de même. Il me demande de l'aider dans ses tourments. Je ne croyais pas que mon Bernard soit aussi embarrassé au point de me demander mon aide. «Quelle aide puis-je t'apporter?», lui demandai-je, sans paraître frustrée. Je le considère comme un homme franc mais insolent. Dans ma tête et dans mon cœur, j'ai bien le goût de l'envoyer paître après ce dernier mois à subir son arrogance.

Il me demande de me présenter au restaurant où, tous les midis, il va prendre son repas parce que c'est là que se passe la grande séduction. Lui assis au comptoir et la dame à la table à quatre, mais seule face à lui. Un scénario très cocasse, je me rends à l'endroit et au banc qu'il m'avait précisé. En m'assoyant, avec toutes mes rondeurs, cette dame ne pouvait pas me manquer. Bernard me demande si j'ai une idée de la personne qui flirte avec lui. Je n'ai aucune hésitation : oui, c'est cette dame parce que toutes les autres sont âgées. C'est un endroit pour gens âgés, la résidence est au-dessus du restaurant. Telle fut ma réponse qui se termine par une question.

- Bien, dis donc, si cela te fatiguait assez pour me faire venir ici, pourquoi tu ne changeais pas de place pour manger? - Je voulais qu'elle te voie enceinte, dit-il, ainsi elle saura que je suis un homme marié et bientôt papa.

Ce cher mari avait eu besoin de moi dans ses élans amoureux hors mariage. C'était honorable de sa part et refroidissant pour la madame, m'a-t-il confié par la suite. La morale de cette aventure bien terminée, c'est que personne n'est à l'abri d'attirances physiques, de fantasmes ou tout simplement de tentations naturelles. Qu'il ait su s'en sortir comme il l'a fait est tout de même un geste appréciable! La confiance régnait dans notre couple et, en se confiant, il désirait demeurer fidèle. C'était son objectif suprême.

Délivré et heureux par la suite, l'incident était clos pour lui; moi, je suis demeurée sceptique un certain temps. Il faut être attentif au changement de comportement du conjoint, c'est ce que j'ai appris.

Sylvain, le sage

Tu te laisses désirer durant les tempêtes de janvier. Mon médecin veut provoquer l'accouchement, car tu retardes un peu trop. Il me fait entrer la veille pour passer à l'acte vers 7 h 30 le matin du 16 janvier 1968.

Obsédée par la peur de la provocation, je mets toute mon énergie mentale sur la négation. Toute la nuit, je m'efforce d'accoucher naturellement. Je fais ici une parenthèse : durant la fin de ma grossesse, nous suivions, mon mari et moi, les cours S.O.F. (Service d'orientation des foyers) et un médecin de l'hôpital Sainte-Justine était venu nous parler d'accouchement naturel, un des sujets parmi les dix rencontres, et des moyens d'y parvenir.

Vers 6 h 30 le matin, je perds mes eaux. Merveilleux! Je fais part à l'infirmière de jour de mon intention d'accoucher naturellement. Celle-ci, enchantée, m'encourage et m'assiste avec compétence et précision.

Je suis reconnaissante à cette infirmière aidante pour son support face à mon désir de voir naître un de mes enfants.

À l'arrivée du médecin, j'étais bien fière de lui apprendre qu'il n'y avait pas eu provocation. Tu es né à 10 h 28, en avant-midi. Te voir arriver m'a émerveillée et ton poids ne m'a pas effrayée mais j'étais quand même surprise : tu pesais 8 livres et 14 onces. Tu n'as même pas pleuré et, par surcroît, tu avais la clavicule fracturée. Quel bébé pas grincheux! Tu as surpris tout le monde, même le pédiatre qui t'a placé un collier. «Pas braillard, ce garçon-là», a-t-il dit.

Mais moi… je me pose cette question: «Est-il muet?» Lise, infirmière à la pouponnière m'a rassurée un soir au téléphone en me laissant t'écouter pleurer. Il était 22 h 30, mais j'étais si heureuse d'entendre ta voix. Merci Lise pour ce dévouement.

La garderie privée

Après une semaine à l'hôpital, je te confie à une garderie privée. Il m'arrive parfois de regretter mon geste égoïste de t'avoir laissé à des étrangers pendant trois semaines, ce qui te donnait presque un mois à ton retour à la maison.

Nous allions te voir une fois semaine et je me sentais bien triste. Je ne conseille à personne d'agir ainsi, à moins d'y être vraiment obligé.

Tu y étais très bien. «Le meilleur bébé du groupe, me dit l'infirmière, il fait déjà ses nuits». Ton arrivée à la maison était attendue impatiemment par tes sœurs et ton frère.

Moi, je me sentais bien reposée pour entreprendre ma routine avec quatre enfants.

Sylvain me donnait de beaux cadeaux en faisant des six heures régulières, il mangeait bien, digérait et dormait bien. Un bébé facile et en très bonne santé. Il faisait des heures exceptionnelles : 3 h 00-9 h 00-15 h 00-21 h 00, du jamais vu! C'est tout en ton honneur mon petit minou blanc, je te surnommais ainsi.

Bon caractère, affectueux et sensible mais aussi indépendant et aventurier, tu me faisais vivre parfois des petits drames. Vers l'âge de cinq ans, tu aimais te perdre dans la foule, comme tu l'as fait à Terre des Hommes un samedi après-midi. Dans tous nos états, ton père et moi nous sommes appelés sur le site par interphone et on nous demande de se présenter au département policier.

Tout souriant, tu sirotais un Coca-Cola en avouant aimer te faire retrouver afin de te faire offrir le Coca-Cola. Petit chenapan! Quelles remontrances pouvions-nous te faire pour que tu ne recommences plus. Hélas, ce ne fut pas la dernière fois. Mon petit minou blanc devenait un petit chat perdu dans les foules.

J'ai dû réfléchir plus d'une fois pour ne pas résister à tes promesses de ne pas fuguer. Mais combien de fois j'ai remercié la vie du beau cadeau que j'ai reçu avec ta naissance. Tu ne remplaçais pas Benoit dans mon cœur. Tu savais faire ta place et demeurer Sylvain en tout et partout.

Un enfant qui s'inventait des jeux, un non-conformiste qui cartonnait à la manière de Claude Lafortune qu'il admirait. Friand des montages électriques, il patentait des moteurs avec batteries pour illuminer une voiture en carton et y atteler son chat. Je pressentais à travers ses jeux son choix de carrière. Électro Dynamique, telle fut la suite de ses inventions. Choyé par tes grandes sœurs et par ton frère, ton apprentissage te semblait facile; aucun problème à l'horizon.

L'école t'enchantait et tu étais performant. Est-ce un présage de réussite? Pour des parents, c'est évident. Très impliqué dans diverses activités scolaires, tu aimais la reconnaissance et tu la méritais. Dans les cadets de l'armée de terre, tu performais aussi. Ton adolescence s'est passée dans cet engagement et dans ta fidélité au corps de cadets mais, hélas, tu étais très peu présent à la maison. Il m'arrive de penser que je n'avais pas terminé ma tâche d'éducatrice avec toi et que d'autres s'en sont chargé. Il en est bien ainsi, tu as fait tes choix personnels.

Une nouvelle inattendue

Après l'accouchement de Sylvain, mon mari était encore à jeun et je demande à notre médecin de lui faire passer des examens sanguins. Je soupçonnais qu'il développait une maladie quelconque et j'ajoute qu'il pourrait être atteint de diabète puisqu'il y en avait dans sa famille et qu'il présente des symptômes similaires.

Je suis toute surprise que Bernard accepte de passer les tests le matin même. Quelques heures d'attente et le médecin nous revient à la chambre avec le résultat. Taux de sucre très élevé et traitements immédiats, même qu'il doit être hospitalisé pour un meilleur suivi.

Une bien mauvaise nouvelle dans un moment peu propice. Il accepte de suivre une diète appropriée mais il refuse toute médication et l'hospitalisation est hors de question.

C'est une ombre à mon bonheur puisque je suis si heureuse de mon troisième fils. Je me console en croyant qu'il va réfléchir et qu'un père de quatre enfants ne peut laisser sa santé se détériorer par une maladie aussi sournoise. Le médecin est convaincant, mais Bernard s'y objecte catégoriquement. Je feins de ne pas trop m'inquiéter, mais je me morfonds intérieurement. Après deux mois, la diète ne suffit pas, il doit être hospitalisé. Négation totale et ouste la diète.

Ainsi va notre vie, ainsi va le couple. Il bat de l'aile et tout devient tourmente. Son caractère est sujet à changement et sa résistance physique s'amoindrit petit à petit. Je dois vivre avec cette maladie et avec le malade.

Oh diabète! Tu n'as pas dit ton dernier mot, tu vas me rattraper dans peu de temps.

C'est une maladie insidieuse dont le sujet atteint ignore la présence jusqu'à ce qu'il ressente des effets tangibles. Il se découvre des ecchymoses longues à guérir et il éprouve une soif insatiable ainsi que le besoin de manger du sucré. Sa tension artérielle est un peu plus élevée que la normale; il risque de subir un infarctus et autres problèmes artériels. Il manifeste des difficultés caractérielles inhabituelles et il peut même être atteint de cécité.

Bernard vivait avec ces symptômes sous-jacents. Si le sujet n'y porte pas attention pendant plusieurs années, le diabète est une maladie mortelle.

C'est moi, la malade!

Après la confirmation de la maladie de mon mari, je me documentais sur le sujet. Hélas! Il n'était pas intéressé à entendre mes commentaires sur le sujet diabète.

Par toute l'information lue ou reçue par mon médecin, je m'inquiétais davantage. Je le suppliais de se faire traiter intensivement. Toujours optimiste, il répondait: «Lorsqu'on est assez fort mentalement, on n'a pas besoin de médecin ni de traitements.» Il persistait à répéter que seul Dieu pouvait être le commandant et qu'il était, lui, au service de Dieu. Et moi d'ajouter: «Dieu t'a fait don d'un corps en santé au départ mais tu en es responsable. Il peut dans sa souveraineté te jouer des tours.»

Un certain soir, à la suite de mes implorations, il me regarde et il dit : " C'est toi la malade, tu te plains tout le temps." C'était bien vrai, il avait raison, je me plaignais, j'amplifiais certains malaises ou fatigues pour diminuer l'intensité sexuelle. Je me sentais très frustrée et abandonnée par son refus de traitement.

Pour lui, le choc d'apprendre qu'il souffrait de cette maladie occasionnait des pannes d'érection à l'occasion et je me sentais soit responsable soit blâmée par ma négligence affective à son égard. Heureusement, son état s'est un peu stabilisé et nous avons vécu de meilleurs moments.

Je m'occupais dans des activités paroissiales et je commençais à suivre différents cours du soir pour me recycler afin de retourner sur le marché du travail un de ces jours. C'était de la prévention en banque, au cas où cette maladie nous jouerait de mauvais tours.

Je persévérais à croire en un avenir meilleur pour notre couple, mais l'évidence du refus de traitement me faisait très peur et j'appréhendais l'avenir. Je devenais très anxieuse et perturbée. Le ressentiment du refus total m'affectait et me stressait de jour en jour. Autour de moi, je ne trouvais pas de ressources qui pouvaient me venir en aide et je n'avais pas les moyens de me payer une thérapie privée.

Je me suis donc payé des ulcères d'estomac pendant les années ultérieures, et là, je suis devenue vraiment malade. Le 2 décembre 1969, une hémorragie gastrique m'amène aux portes du Ciel. Transportée à l'hôpital à demi vivante, lorsque je reviens à moi, je m'y refuse. J'étais si bien et c'était si doux, là où j'étais. Calme, douceur, paix totale, une espèce d'euphorie indescriptible due à la médication, car je n'ai pas vu de tunnel ni de lumière.

Revenir à la réalité me demande une transposition de mes énergies. C'est chez moi que je suis le plus utile avec mes quatre enfants et un mari qui voyage toujours, sans traitements et sans surveillance alimentaire.

Avec un bon tonique et le goût de vivre, j'ai remonté la pente d'une façon remarquable. Je me sentais bien remise pour les fêtes et, à l'été 1970, nous sommes allés passer nos vacances à Old Orchard, comme nous le faisions depuis quelques années.

Après cet épisode, je ne voulais plus de grossesse, je trouvais ma tâche bien remplie. Alors mon médecin me prescrit un préservatif gel-mousse avec lequel le danger est éliminé, me dit-il. Je constate que tout va bien et je me débarrasse de toute la lingerie et de tout l'ameublement de bébé. Mon dernier a deux ans et je suis bien décidée à ce qu'il en demeure ainsi.

De belles vacances, bonifiées par une meilleure performance sexuelle dans notre couple, l'espoir renaît de ce côté.

Avec la chaleur, le gel-mousse s'est détérioré et il ne fut pas complice de nos ébats. Enceinte à la fin d'août, une grossesse inattendue… j'en suis bouleversée mais mon mari ne démontre pas de déception; il s'en remet toujours à la volonté de Dieu.

Découragée, le médecin me prescrit les trois pilules, une par jour, pour faire déclencher les menstruations, pas de succès. Le pharmacien me propose une eau colorée à boire à jeun, sans résultat.

Je ne suis tout de même pas pour me laisser obséder par l'avortement. Ça devenait plus commun dans ces années-là, il y avait beaucoup d'informations dans les journaux et le Dr M. se faisait taper sur les doigts.

Non, je n'irai pas jusque-là et, moi aussi, je me soumets à la volonté de Dieu. Notre enfant nous choisit, préconisent certaines théories. Il me reste à l'accueillir et prendre soin de moi et puis après le choc, l'acceptation me réjouit. Si au moins une fille nous était confiée après nos trois garçons.

Katleen, sixième et dernière

La naissance étant annoncée pour le vingt avril 1971, j'appréhende mes nouveaux mois de grossesse. Toute ronde de cet enfant, je dois me déplacer à maintes reprises à l'hôpital avec Patrick, portant un plâtre à une jambe depuis plusieurs mois. Il aime beaucoup jouer dans l'eau et il faut le surveiller car, pour lui, ça va aussi vite avec un plâtre que sans. Le tout se terminera par une greffe sur son péroné après neuf mois de suivi par des orthopédistes pas toujours compréhensifs.

Enfin, je me dirige vers la fin, ce bébé prend beaucoup de place, des pressions sur mon foie me font régurgiter abondamment une semaine avant le jour J. Mon médecin m'avise qu'il part en vacances le 22 avril et que j'ai deux choix : Être suivie par son remplaçant ou provoquer l'accouchement le 20 avril.

J'opte pour la provocation avec hésitation mais, de toute façon, ce sera mon dernier et, souffrir pour souffrir, je veux que mon médecin soit présent. J'entre à l'hôpital le 20 au soir tel qu'entendu et on doit provoquer l'accouchement le lendemain à 7 h 30.

J'ai une peur bleue et je l'avoue à mon infirmière. " Marchez, dit-elle, de long en large dans le corridor, le plus rapidement possible, parce que vous ne montrez aucun signe évident de contractions."

Il est 20 h 30 et je marche, et je marche, jusqu'à épuisement. À 23 h 30, je me couche bien fatiguée et déçue. Minuit, Oh! que voilà des petites contractions, de plus en plus longues et rapprochées… non! Mon obsession à refuser une deuxième fois la provocation fonctionne. Youpi!

Après plusieurs examens, on s'aperçoit que l'enfant se présente par le siège et on me prévient que ce sera long. Les césariennes ne se faisaient pas si allégrement à mon époque. Non, me dis-je. Je dois travailler à limiter la longueur du temps alloué par l'infirmière. " Pas avant l'après-midi, dit-elle, à la vitesse où avance le travail! "

Je ne me fixe pas sur son objectif, ayant déjà eu un accouchement spontané. Je dois faire travailler ma volonté et j'implore mon petit ange Benoit de faire accélérer le travail. Voilà! Ça marche! On appelle mon mari pour la dernière heure et j'accouche à 2 h 20 du matin.

Une fille se présente par les jambes, un bon cas de siège, me dira mon docteur après l'accouchement. «Toute une surprise, vous m'avez vraiment confondu une deuxième fois. Vous n'aimez pas être provoquée, vous!» Vous pouvez partir demain pour vos vacances, cher docteur.

Mon désir de ne plus avoir d'enfants s'est réalisé le lendemain par la ligature des trompes sous anesthésie et avec une incision bikini. «Et puis autant en profiter pour enlever l'appendice», que j'entends à mon réveil. La laparoscopie pour ligature ne semblait pas être née pour le chirurgien en place qui acceptait de répondre à notre désir de ne plus avoir d'enfants. Mon mari a dû signer les formulaires avec moi, sinon c'était le refus total.

Alors, mon retour à la maison est un peu plus difficile. Cette fois, après la chirurgie, je me sens très fatiguée. Pour la deuxième fois, j'avais fait une demande dans une pouponnière pour deux semaines et je ne l'ai pas regretté, il me fallait penser à moi un peu. Il ne faut pas oublier qu'aux quatre enfants déjà présents s'ajoutait un nouveau bébé et on sait bien la place que ça occupe!

Mon aide précieuse

La seule et unique Lorraine, une perle recommandée par ma grande amie Thérèse, est venue m'aider pendant deux mois. Elle est dévouée et attentive en plus d'être efficace. Elle accepte de coucher au sous-sol sur un vieux divan-lit. Je la revois encore dormir à poings fermés dans cet inconfort.

Elle mentionnera à maintes reprises: «Que votre tâche est lourde, que ferez-vous quand je partirai?» Elle disait cela parce que mon mari voyageait toujours.

Parce que mes finances me permettaient d'avoir de l'aide pendant seulement deux mois et parce qu'elle avait besoin d'un emploi plus sécuritaire, nous nous sommes séparées au moment convenu, avec beaucoup de tristesse. Je n'ai jamais oublié ton aide et ton sourire, Lorraine.

Katleen, l'attentive

Mon merveilleux bébé a une chambre pour elle toute seule depuis que les deux grandes ont aménagé au sous-sol, dans leur grande chambre avec salle de bain. Kathleen est en très bonne santé et nous la choyons beaucoup. Je prends plus de temps avec elle, je la berce et la fais boire dans mes bras.

Une parenthèse: je ne faisais pas boire les enfants sur moi parce que la mode était de placer l'enfant sur le côté, sur un oreiller, avec son biberon attaché sur un autre petit oreiller. Aujourd'hui, je trouve ça impensable parce que je les surveillais aux deux onces de boire pour le rot et aussi pour le danger. Ça prenait autant de temps et c'était moins chaleureux pour l'enfant. Je prenais ce que l'on m'apprenait pour des vérités sacrées. Mais Kathleen ne vivra pas ça, je veux être meilleure mère qu'avant et j'aime ça la faire boire dans mes bras.

Peut-on penser ainsi de nos jours, en ce qui concerne l'allaitement. J'ai tellement regretté de ne pas avoir allaité mes enfants! En plus, cette mode nous obligeait à faire stériliser les bouteilles, le lait, etc. Que de travail et de bons moments perdus ! La nostalgie de l'allaitement est venue trop tard. C'est ça, suivre les modes.

Cette enfant peu désirée au départ m'a apporté tellement de joies et de contentements qu'il m'arrivait de pleurer sur les réticences que j'avais au début de ma grossesse. Cette fillette me consolait souvent des frustrations que je vivais avec mes adolescents.

Elle avait un caractère doux et patient, elle était toujours de bonne humeur et s'entourait de bons amis. Sociale et réfléchie, compréhensive et empathique avec ses frères et sœurs, cette enfant me donnait souvent des leçons de vie. Et ainsi elle est demeurée. Toujours conservatrice de ses amies et amis, son enfance s'est passée allègrement de l'école primaire jusqu'à l'université, toujours à semer de bons souvenirs. Dans son environnement, elle rayonnait et s'attirait bien des confidences. Il en est encore ainsi aujourd'hui dans son milieu de travail.

Réflexion personnelle : Tout ce que j'aurais manqué dans ma vie si Kathleen n'était pas née; tout ce qui me manquerait aujourd'hui si sa petite Jade n'était pas là. Toute une vie pour apprendre la valeur des êtres qui nous sont confiés.




Source: Le village virtuel des 50 et plus
http://www.villagevirtuel.com/copains
Bibliothèque virtuelle