Notre fils, Benoît
Un fait marquant précède la conception de cet enfant. Ma mère est décédée et nous nous rendons habiter chez elle pour les journées de grand deuil.
Cet enfant fut conçu dans la maison de ma mère au deuxième étage. Le petit village de Saint-Jean-de-Brébeuf mérite bien ce beau souvenir, là où j'ai passé trois belles années de mon enfance.
Ce troisième enfant est plus que bienvenu et tout est prêt pour l'accueillir. Après mes deux merveilleuses filles, j'aimerais bien avoir un garçon; l'attente est longue.
Mon vœu est exaucé. Il arrive le 6 août 1962, trois ans plus tard que sa sœur. Bonne santé, bon bébé; pas capricieux et un très bon développement, c'est un bébé presque parfait, un enfant qui pleure très peu et il est très affectueux, il se démarque de ses sœurs plus indépendantes. Je me plaisais à l'admirer : châtain aux yeux foncés, un beau teint un peu basané et un petit corps bien formé; intelligent et pas compliqué du tout, je sentais une complicité avec cet enfant, mais il m'arrivait aussi de ressentir de grandes peurs, difficiles à expliquer. Un jour, debout sur la table, il me prend par le cou. Il a environ 2 ans et il s'exprime très bien. Il me serre très fort et il me dit : " Je l'aime c'maman-là." J'explose de joie et du même coup j'ai l'impression d'entendre : " Profites-en, il ne sera pas là très longtemps." Je repousse de toutes mes forces ce mauvais présage et je me dis que c'est normal cette peur de perdre un enfant, je l'aime trop peut-être et cela me rend craintive. L'amour que j'éprouve pour lui me fait peur. C'est ce que je ressentais dans des moments intenses avec lui.
Durant cette période de peurs, j'avais lu dans le journal des statistiques concernant les enfants atteints de différents cancers. Une découverte effroyable! Je ne savais pas que cette maladie pouvait atteindre un enfant, mais ce ne sera pas pour moi, mes trois enfants sont en parfaite santé et je refuse catégoriquement que cela puisse se produire chez les miens.
Les jours passent et tout va bien. Je passe beaucoup de temps seule avec mes enfants puisque mon mari s'absente à l'extérieur très souvent.
Deux soirs par semaine, je fais de la couture pour mes deux filles, mes princesses que j'habille parfois dans des vêtements usagés ou avec des coupons. Je confectionne de petites jupettes à plis plats ou plissés. Tout leur va bien, elles sont élégantes et souvent habillées de la même façon. Les petites robes sont réservées pour les sorties du dimanche; elles sont brillantes et jolies, mes filles, et j'en suis très fière.
Benoit les aime aussi. Il les nomme Hé, les filles et il vient bavasser d'elles les filles. Lorsque nous lui demandons son nom, il s'appelle Beattle, il aime ce groupe, il les connaît et les reconnaît par la télévision; nous pouffons de rire à chaque fois qu'il se nomme Beattle. Ce sont des moments merveilleux auprès d'eux. Je parle de ces moments au présent, car ils sont là au fond de mon cœur comme des souvenirs impérissables. Mes trois enfants et ma maison sont mon univers. Mon mari est heureux avec nous et sa petite famille le comble. Nous ne désirons plus d'autres enfants mais les moyens de contraception sont difficiles et inconstants. Empêcher la famille est une faute grave et l'abstinence quasi impossible, alors que faire? Nous n'avons que la méthode Ogino et elle n'est pas sûre. Les jours fertiles sont dangereux et les infertiles ne semblent pas faits pour moi, bien au contraire, il m'arrive de ressentir deux ovulations durant ces périodes creuses. Il n'est pas rare de faire un cycle d'abstinence de 20 à 24 jours et mon quatrième enfant est conçu à la 22e journée après mes menstruations, tout comme ma deuxième fille, après 24 jours d'abstinence totale. Ces enfants voulaient naître, comme il est dit dans les révélations divines.
Ils se sont révélés à nous et nous les avons acceptés et aimés tout autant que ceux que nous avons désirés. Et c'est ainsi qu'un quatrième enfant s'annonce durant une bronchite aiguë, là où le système hormonal est déséquilibré, comme disait le médecin. Difficiles moments cette grossesse. Mes filles en profitent pour sortir les maladies contagieuses et Benoit ne semble pas bien se porter. L'inquiétude me ronge durant les absences de mon mari. Cet enfant fait des bouillons de fièvre régulièrement. Il a eu ses deux ans en août et je ne le sens pas très turbulent et enjoué. J'ajoute même que sur son visage passaient des moments de tristesse, je le croyais plutôt sage et peu souriant; c'était son genre à lui, supposai-je. Il faisait aussi de fortes amygdalites et, comme ses sœurs, il a subi l'ablation des amygdales le 12 octobre.
J'en suis à mon septième mois de grossesse, je me sens fatiguée mais je tiens le fort. Benoit récupère très lentement, il ne va pas bien et je m'imagine qu'il a attrapé un virus depuis l'incident au mois de mars précédent où il avait failli se noyer. Que de remords dans mon cœur pour cette décision prise à la fonte des glaces au printemps ! L'avant-midi du 13 mars, Manon joue dehors avec ses amis et je décide d'habiller Benoit pour les rejoindre et jouer avec eux. Elle m'avise que le fossé est dangereux et que Benoit pourrait y aller. «Mais non, lui dis-je, surveille-le, il ne sera pas très longtemps et il va jouer avec vous autres, cela lui fera du bien.» Comment ai-je pu croire qu'une enfant de quatre ans et demi serait surveillante à ce point?
Je reviens à mes occupations au sous-sol tout en surveillant par les fenêtres. Je n'avais pas eu le temps de retourner à mes tâches que j'entends Manon crier : " Maman, Benoit est dans le fossé." Je monte l'escalier et tout de go je me lance dans le fossé pour le sortir. Je l'échappe et il est déjà rempli d'eau dans son costume d'hiver. J'ai de l'eau jusqu'à la taille et je le sors de là. Jamais je n'ai ressenti la froideur sur mon corps. En courant, Manon va chercher la voisine, madame Duhamel. Celle-ci accourt, croyant Benoit noyé mais non, mon beau petit garçon nous regarde avec ses grands yeux bruns et nous sourit. Je constate qu'il est vivant et qu'il n'a même pas avalé d'eau, du moins je l'espère; c'est une eau stagnante au plus haut degré. Pourquoi n'ai-je pas écouté la voix de mon enfant qui pressentait le danger? Chère Manon, je sentais son regard sur moi comme une condamnation.
Cet incident avait-il, après tous ces mois, des répercussions sur le système de Benoit? C'est une question sans réponse.
Ce choc-là n'a pas aidé à mon système puisque je suis devenue enceinte un mois environ après cette grande peur du printemps.
L'automne est bien là et bientôt, à Noël, l'enfant paraîtra. Ce quatrième bébé aura sa place à côté de son frère, les deux couchettes sont voisines, ils auront deux ans et quatre mois de différence. Nous espérons un garçon pour tenir compagnie à Benoit qui le prénomme Beattle. La veille de Noël, j'ai pendant toute la soirée des contractions lentes et distancées. Je n'aurai pas de petit Jésus pour ce jour-là, pourtant c'était la date convenue.
Les deux filles ont la coqueluche et je ne dois pas en profiter pour accoucher. Nous passons la soirée à nettoyer et à se remplacer auprès d'elles, mon contrôle mental fait effet, tout rentre dans l'ordre et l'enfant décide de son arrivée, j'imagine.
Entre Noël et le jour de l'An, je me rends compte combien Benoit éprouve de la difficulté à monter l'escalier et il se plaint de maux de ventre. Il avait eu, vers le début décembre, des maux de genoux. Il me faut me rendre à l'évidence que cet enfant-là est malade. J'entre en contact avec un pédiatre que je connaissais, le Dr Gaétan Nolin, qui avait été le médecin soignant de ma nièce à l'hôpital Sainte-Justine. Je me situe dans sa mémoire et j'explique la problématique de mon enfant ainsi que le retard pour mon accouchement. Il me fixe un rendez-vous le 6 janvier, jour de l'Épiphanie qui, cette année-là, n'est plus une fête religieuse.
J'attends cette rencontre avec impatience, il va sans dire. Je me demande même si je pourrai y aller dans mon état. Que d'angoisse à traverser!
Nous sommes le six janvier, le bébé est toujours collé à moi et nous partons pour l'hôpital Sainte-Justine avec Benoit qui semble souffrant. " Ses yeux parlaient ", dira le Dr Nolin. " Son regard n'était pas trompeur ", dira-t-il plus tard. Il nous propose de le faire examiner par un chirurgien immédiatement. Le Dr Nolin nous apprend qu'une bonne masse est située au niveau des organes vitaux et qu'il faut opérer. Jusque-là, je me console. Je serai en sécurité après l'opération et un petit enfant peut très bien s'en sortir. " Il faut le garder tout de suite, dit le médecin, allez accoucher en paix. "
Un frisson me parcourt, est-il en danger et que peut-il bien y avoir dans cette masse? Nous retournons à la maison, bien tristes tous les deux. Laisser notre enfant seul avec des étrangers! Comment oublier ce regard d'abandon envers nous, je me sens cruelle et sans cœur. On ne gardait pas les parents près des enfants à l'époque dans les hôpitaux.
Nous sommes le 8 janvier et il m'est impossible d'aller le voir. Mon mari, qui travaille en ville, va le voir tous les jours, mais moi je suis retenue à la maison. Mes deux filles sont encore fragiles et moi-même je veux garder mon sang-froid pour l'accouchement. Un renoncement à la réalité, peut-on penser. J'avais peur de voir Benoit souffrir de cette nouvelle vie d'hôpital avec tous les examens préparatoires à son opération prévue pour le 12 janvier. Il y a quatre jours que ne n'ai pas vu mon Benoit lorsque mon bébé s'annonce le 10 au matin, à 6 h 36. Un garçon pressé, spontané, une naissance sans contractions. Il veut me consoler c'est certain, je souffre assez moralement, je le prends de cette façon. Ce futur enfant ne sera pas là pour rien, me dis-je, tout en pensant de nouveau à mon mauvais présage (profites-en, tu ne l'auras pas toujours).
Mon bon Dr Plouffe, qui m'accouchait pour la deuxième fois, connaissait l'état de Benoit. Je lui avais demandé à plusieurs reprises de venir le voir à la maison durant l'automne. J'avais l'impression que son ventre n'était pas normal, mais j'ignorais qu'un obstétricien peut tout voir et savoir sur les maladies infantiles. Je lui en voulais de ne pas avoir détecté cette masse lorsqu'il palpait son abdomen, mais à quoi bon, il me rassurait au moins par de bonnes paroles et par sa présence à domicile. Il était notre voisin et toujours disponible pour se rendre à la maison. J'abusais peut-être de sa disponibilité, me disais-je parfois, et mon mari confirmait mes doutes en disant que je m'inquiétais pour des peccadilles.
Je suis donc seule avec mes pensées le 12 au matin. Je ne peux être auprès de Benoit car les mamans demeuraient à l'hôpital une moyenne de cinq jours après l'accouchement, mais mon mari sera là et il me donnera des nouvelles.
Celles-ci ne sont pas très bonnes, c'est ce que j'apprendrai une semaine après l'opération. Benoit portait un neuroblastome assez volumineux rattaché à la rate, l'estomac et le foie. Le diagnostic : cancéreux sans chance de survie au-delà de six mois. Allez dire cela à une mère… c'est impossible à accepter et à comprendre; le déni s'installe immédiatement, non, je refuse d'y croire. Un si bon bébé, il mangeait, dormait et s'amusait bien. Tout était normal chez cet enfant excepté les derniers mois, évidemment. L'image de la pseudo noyade refait surface. Je crois que c'est l'eau stagnante qui a empoisonné mon fils et je suis responsable et punie pour ma négligence.
La hâte de le revoir me hante tous les jours, je dois y aller après deux semaines de séparation. Comment me déplacer, un bébé naissant dans la maison m'accapare beaucoup et il n'est pas facile; je lui transmets ma nervosité. Mes deux filles sont à l'école et mon mari continue de voyager. Je décide d'y aller le dimanche 18 janvier. Je suis toute fébrile de revoir ce pauvre enfant avec qui je n'ai partagé aucune minute depuis son entrée à l'hôpital. Les autres l'ont vu, m'ont donné des nouvelles, mais pas moi.
Il fait très mauvais ce dimanche et je dois prendre le train de Saint-Constant à Montréal. Ensuite, les transferts pour l'hôpital Sainte-Justine. Je me réveille en douleurs aiguës, avec une montée de lait volumineuse, engorgée et alitée et marcher m'est trop pénible. Premiers soins: une purgation (recette de grand-mère) et des serviettes tièdes autour des seins. Cela m'a pris presque quatre jours à me soulager. Tout cela a fait que j'ai revu mon Benoit à sa sortie le 6 février. Nous ne nous reconnaissions pas; il avait maigri et il était d'une tristesse pitoyable. Aujourd'hui, je suis convaincue qu'il faisait une dépression par surcroît, tout était là pour confirmer mon diagnostic.
Je me retrouve donc avec un bébé naissant et un enfant très malade; la révolte s'installe en moi. Benoit avait eu des traitements de chimiothérapie. Il était parmi les premiers enfants à recevoir ce traitement. Ses cheveux tombaient, il était blanc cireux et triste à faire peur. Son médecin traitant prenait parfois de ses nouvelles, je trouvais cela plus ou moins rassurant, mais j'appréciais sa bonne intention de m'aider moralement.
Mon mari continuait à faire de la route pour son travail et je n'avais personne autour pour m'aider, ne serait-ce qu'un après-midi. La tâche était trop lourde pour la confier à quelqu'un d'autre, d'ailleurs la disponibilité des autres se faisait rare. Après trois nuits d'insomnie totale, que me reste-t-il d'énergie, me dis-je une de ces nuits, et pourquoi ne pas en finir? Ce serait plus facile de mourir avec mes deux garçons que de vivre pour en voir mourir un. La voie ferrée est proche, «vas-y donc» que j'entends dans ma tête. Cette voie ferrée qui m'empêche de dormir depuis tant d'années peut servir à quelque chose de mieux pour moi. Je mijote mon plan pour le matin. Mais au moment prévu, mes deux filles dorment à poings fermés, je les regarde et à travers elles, je puise ma force pour rejeter mon plan diabolique. Ce plan que je n'aurais pas mis à l'œuvre au dernier moment, j'en suis certaine, parce que ma conscience aurait repris le dessus et la force du Tout-puissant ne m'a jamais abandonnée mais que de foi il m'a fallu.
Le brasser, ce Tout-Puissant, avec rage et insulte comme: «Oui tu as souffert mais si peu de temps à comparer à moi. Ta mère a souffert plus que toi, j'en suis certaine, elle, elle doit me comprendre parce que toi, tu ne sembles rien comprendre. Comme mon mari qui me laisse seule avec toute cette tâche alors qu'il pourrait demeurer au bureau pour un certain temps, ce temps dont il est le maître et le contrôleur.» Que de révolte en moi à travers tout ce dévouement !
Benoit ne manquait pas de soins, il est même arrivé que le Dr Nolin l'hospitalise pour un contrôle et pour me faire reposer quelques jours, mais Patrick, mon bébé, manquait d'attention et d'affection. Je ne pouvais lui donner que l'essentiel et j'étais obligée de le faire garder à plusieurs reprises durant les six premiers mois, moi qui ne connaissais pas cela les garderies. J'ai appris en même temps à me détacher de lui; un combat intérieur déchirant, me détacher de lui pour soigner l'autre et apprécier tous les moments avec Benoit.
Un après-midi, en le mettant au lit, je veux lui parler, lui dire qu'un jour on se séparera et que le Jésus qu'il voit et qu'il identifie depuis longtemps viendra le chercher pour le prendre dans ses bras et l'aimer pour toujours. Benoit regarde le Jésus avec un regard reconnaissant, il se retourne vers moi et il me dit: «Oui, je vais y aller, mais je reviendrai te voir maman ensuite.» Quelle sagesse chez ce petit garçon de trois ans!
C'étaient ces moments-là que je ne voulais pas manquer. L'espérance est au creux de nos vies, dit-on, et c'est vrai. Tous les jours, je prenais soin de lui avec l'espérance d'un miracle tout en sachant que cela s'arrêterait un bon jour, mais quand, quand? Quand il fera une forte fièvre, dit le Dr Nolin, et qu'il sera un peu inconscient.
De fait, mardi matin le 13 juillet, Benoit commence à être plus fiévreux que d'habitude. Je dois me tromper puisque, pas plus tard que deux jours auparavant, le dimanche soir, il se promenait en tricycle dans le sous-sol avec un beau sourire et il nous a demandé de manger des fraises… il adorait les fraises.
Son père se met à la recherche de fraises. Déjà la saison est avancée et elles sont rares. Il finit par en trouver pour qu'il mange tout le casseau à lui seul. Nous ne voulons pas le priver, il mange si peu. Nous nous couchons tous les trois très heureux. Les autres dorment depuis huit heures, il est autour de dix heures et il fait une bonne nuit. L'espoir prend le dessus. Ce furent nos derniers bons moments avec lui.
Donc, le mardi matin, mon mari partait jusqu'au vendredi à Québec. Je lui demande de rester pour une fois, je lui avoue que c'est le signal : Benoit a changé durant la nuit, ça ne lui va pas bien. Peut-on croire qu'un père demeure aussi impassible ou fuyant devant la mort de son enfant, la douleur fait trop peur, ou quoi? Comment ai-je pu subir son refus? C'était lourd à porter. J'étais dans la confusion totale, mais il me fallait continuer toute seule jusqu'à la mort de notre enfant, sans la lui annoncer. Pour moi, c'était la façon d'exprimer mon animosité. J'ai compris ce jour-là que ma vie ne serait plus jamais la même à ses côtés.
Alors il est parti comme d'habitude, sans rien changer à sa routine pour garder sa prestance auprès de la compagnie. Pourtant, s'ils avaient vu et su, ils l'auraient trouvé bien ingrat, tout comme je venais de le constater. La peur de la réalité, l'éloge de la fuite lui allait bien.
Benoit a continué sa montée de fièvre tout l'avant-midi. J'ai placé Patrick chez la gardienne, j'ai envoyé mes deux filles qui terminaient la varicelle chez ma belle-sœur Denise à Laval et en après-midi, avec l'ambulance, Benoit et moi sommes partis avec nos valises. Avec mon enfant semi-conscient et insouciant des événements, je partais sans savoir ce qui allait se passer. Je n'ai pas parlé de cela à mon mari, je me vengeais de son attitude. Je croyais qu'il ne méritait pas de nos nouvelles. Une dure épreuve dans un couple, la maladie et la mort d'un enfant.
Le mercredi soir, alors que j'étais avec Marie-Paule, la sœur de mon mari, Benoit a été confirmé. Durant ces quelques minutes, nous avons vu chez mon enfant une beauté indescriptible sur son visage, une douce paix et une sérénité resplendissante en même temps. Nous étions ébranlées toutes les deux, comme si toute sa souffrance, pour un court moment, s'était envolée. Nous nous sommes regardées sans un mot et, souvent, nous avons évoqué ces doux moments lorsque nous parlions de lui.
Marie-Paule s'était attachée à Benoit d'une façon très maternelle lorsqu'il était hospitalisé. J'étais jalouse de sa disponibilité mais je ne faisais rien pour changer les choses, comme demander qu'on me remplace à la maison pour être plus souvent auprès de lui. C'est le contraire qui se produisait : elle allait le voir et ensuite elle me donnait de ses nouvelles. Cela me frustrait et j'étais très révoltée à travers ma générosité de maman. Elle avait du temps, cette personne célibataire.
C'était une erreur de ma part de ne rien demander et ou exiger. Mon orgueil dominait mes faits, gestes et paroles puisque j'ai refusé d'appeler Bernard, sur l'insistance de mes belles-sœurs, au cours de cette semaine-là.
J'ai cédé le jeudi soir, après le souper, en réalisant que cet enfant s'en irait sans revoir son père. Venant de Québec, celui-ci est arrivé dans la chambre vers dix heures le soir. L'évidence aussi arrivait.
Lorsque Benoit a entendu son père, il a levé les deux bras, il l'a pris par le cou et il a dit: «Mon papa», et ses deux bras sont retombés. Ce furent ses derniers mots et son dernier geste.
Il n'avait pas parlé depuis la veille, après sa confirmation. Il est décédé le vendredi soir 16 juillet à 22 h 20.
À son décès étaient présents ma sœur Anna et son mari Serge et ma belle-sœur Denise. Bernard et moi nous venions du Mont-Royal où nous étions allés nous reposer pour une heure environ. Après le décès, tous deux en silence, nous sommes repartis vers la maison, là où la vie était remplie d'autres enfants bien vivants et en santé.
Les lendemains, le vide
Je me réveille en ayant la sensation qu'il me manque une partie de moi-même, une branche de mon être est coupée à tout jamais, comme un arbre émondé. Pourtant, il me faut continuer sans lui, même en étant consciente de son bien-être, de sa délivrance de la souffrance; dans ma consolation primaire, tout est confusion en moi. Pourquoi a-t-il souffert? D'où cela est-il venu et pourquoi un cancer à un si jeune enfant? Y suis-je pour quelque chose?
Je me palpe partout, j'ai l'impression de porter des bosses ici et là, aux mêmes endroits que lui. Je les ressens encore, il me faut encore me palper pour réaliser combien sa douleur était la mienne. Je suis délivrée moi aussi et je suis là à penser que je dois lui manquer autant qu'il me manque.
Mes réveils sont brutaux et consolants en même temps. Je regarde mon petit bébé Patrick, ici dans mes bras, et je pense toujours à Benoit. Je me sens coupable, je le regarde … il lui ressemble tellement … il me sourit et je le remercie d'être là, lui que j'ai si peu désiré lorsqu'il s'est annoncé. Je ne l'attendais pas et je ne me préparais pas à d'autres grossesses (un imprévu dans la méthode Ogino) alors que je faisais une broncho-pneumonie. Il avait choisi de s'immiscer à mon insu dans mon être comme s'il avait su qu'il aurait un jour à me consoler du départ de son frère. Pour le consoler de mon attitude à son égard, je me dois bien de l'ajouter à ma liste comme quatrième enfant.
Source: Le village virtuel des 50 et plus
http://www.villagevirtuel.com/copains
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