Première naissance


Le 10 juin 1958, l'enfant s'annonce. Je l'attends depuis le 28 mai et voilà que ce bébé s'annonce tout en douceur. Je ressens quelques petites douleurs régulières et j'ai une légère perte de sang en me dirigeant vers l'hôpital du Sacré-Cœur de Montréal.

Mon entrée dans ce monde inconnu, autant pour ma première visite en obstétrique que pour ma première hospitalisation, me laisse pantoise. J'entends des hurlements et des cris désespérés. «Merci bien! Ce ne sera pas comme ça pour moi, me dis-je, ce sont des plaignardes, comment peut-on hurler ainsi pour mettre un enfant au monde?»

Les soins personnels et la préparation à l'accouchement me gênent et je me sens très inconfortable. Je n'avais pas suivi de cours prénataux et je vis beaucoup d'inquiétude. Lorsque les contractions me font sursauter, je pense que je ne suis pas normale. On me fait passer une radiographie parce que je suis énorme et l'on croit que je porte des jumeaux. Je dis bien jumeaux alors que le médecin m'avait déjà confirmé que je portais un garçon.

L'infirmière me suggère de porter le masque à gaz pour m'aider à supporter la douleur des contractions. Je refuse de porter cet appareil parce que ce masque me donne l'impression d'étouffer, alors elle le tient sur mon visage contre mon gré. Je l'arrache et le lance dans le fond de la salle. « S'il en est ainsi, alors souffre ma belle », me dit-elle. Exposée à une lumière non tamisée, attachée aux pieds et aux mains, les pieds dans les étriers sur une civière, je suis demeurée seule à partir de minuit trente. Épuisée, seule, je pleure, totalement abandonnée à moi-même pendant toutes ces heures. L'enfant est née à quatre heures et vingt-deux.

Ai-je perdu conscience? Sûrement, car je n'ai aucun souvenir de l'arrivée du médecin et des infirmières venues pour m'accoucher. De plus, j'ignore que l'enfant se présente par le siège. Le lendemain, j'ai le visage tout rouge, comme si j'avais attrapé un coup de soleil. Dans ma naïveté, je crois avoir trop forcé lors des contractions. Je crois sincèrement avoir eu une infirmière inhumaine et sans compétence. Je ne peux pas croire que l'on puisse accoucher de cette façon.

Impardonnable situation de la torture physique et mentale. C'est l'ignorance de mes droits qui m'empêche de dénoncer cette situation. Je constate une différence marquée au sein du personnel en place lors de mes accouchements subséquents.

Donc, je m'éveille dans le corridor sur une civière qui m'amène à une chambre. J'entends Bernard, qui, penché vers moi, me dit: «Nous avons une belle fille de sept livres et treize onces. Tu mérites bien qu'on la nomme Christiane, le nom que tu as déjà choisi pour une fille.» «Je n'y crois pas, dis-je, tu te trompes, nous avons un garçon.» Je pleure abondamment sur les souffrances endurées. «Ne pleure pas, dit mon mari, tu seras contente toi aussi», et il ricane avec l'infirmière de jour lorsque je proteste en disant que le médecin m'avait dit que ce serait un garçon. Et je me dis que même le médecin n'est pas gentil, car il m'a menti. Comment a-t-il pu se tromper ainsi? L'échographie n'était pas utilisée à cette époque et on ne pouvait pas être renseigné sur le sexe d'un bébé avant sa naissance.

Affaiblie et souffrante à cause des points de suture, je demeure alitée les deux premiers jours et on ne me permet pas de voir mon enfant. Elle ne doit pas sortir de la pouponnière. Seules les mères qui allaitent leur enfant peuvent le recevoir dans une salle adjacente à la pouponnière.

Enfin, le troisième jour, mon mari m'amène en chaise roulante voir ma petite à travers la vitrine, tout comme les visiteurs. Quelle belle surprise! Toute rose, les cheveux un peu roux, dodue et calme, voilà mon bébé!

J'ignore pourquoi le médecin ne recommande pas l'allaitement, mais il prescrit tout de suite un médicament contre les engorgements. Avec du recul, je me dis que c'est un geste contre nature qui n'empêche pas les montées de lait très souffrantes, dix à quinze jours après la naissance du bébé.

Ce sont des choses que je n'avais pas imaginées durant ma grossesse. Cette mode est courante à quelques exceptions près. Je crois que dans certains cas spéciaux, les mères nourrissent leur enfant pour éviter les problèmes causés par les différentes marques de lait sur le marché. C'est d'ailleurs la raison que mon médecin évoque pour que je ne nourrisse pas mon enfant.

Une mode tout simplement, allez savoir pourquoi! Je me souviens avoir pris mon bébé et l’avoir mis au sein. Toutes les deux nous ressentons un bien-être et c'est en pleurant que je me rappelle ma mère qui a nourri toute sa famille. Je me demande pourquoi moi, je ne peux pas le faire. Que de différences avec le vécu d'aujourd’hui ! Les futures mamans peuvent maintenant se documenter et se préparer adéquatement à la naissance de leur enfant lors de cours prénataux.

Par une journée froide et pluvieuse, après six jours d'hospitalisation, je peux enfin prendre ma petite dans mes bras pour la ramener à la maison. Les seules informations que je reçois alors sont que je dois la faire boire aux quatre heures, faire stériliser le lait, augmenter la dose de lait de une once par semaine. Je dois aussi surveiller son petit nombril. De plus, une infirmière du bureau de la santé viendra une ou deux fois nous visiter à la maison.

Même avec ce petit bagage, je me félicite d'être mieux entourée que ma mère ne l'a jamais été. Un ange m'attend sur le palier de notre appartement. Pauline, notre voisine, accompagnée de ses deux enfants, vient me prêter main forte. Bien documentée et ayant une bonne expérience, cette amie m'est une aide inestimable tout au long de la première année de notre enfant.

J'ai conservé ce souvenir précieux comme un héritage à transmettre : l'entraide entre les mamans. Nous partageons nos séances de garderie et nous promenons nos enfants en duo. Des moments inoubliables! Merci Pauline. Qu'es-tu devenue? Christiane, notre enfant bébé

Nous admirons notre petite fille. Bernard prend une semaine de vacances et démontre une grande volonté pour participer aux soins de notre bébé. Il en connaît un peu plus que moi, ayant vu sa sœur Denise avec ses filles. Il fait la préparation du lait, donne le biberon, change la couche; il veut être présent auprès d'elle. Je le trouve un peu gauche, mais je le laisse faire son apprentissage et je constate que cela va de soi. Ne suis-je pas gauche moi aussi?

Une de ces journées épuisantes durant la première semaine, nous sommes en après-midi et nous constatons que nous sommes encore en pyjamas. Nous nous regardons et nous nous interrogeons sur ce que nous faisons de si épuisant. Nous rions et acceptons d'être si désorganisés. Se peut-il qu'une si petite personne change autant notre routine?

Après une semaine, Bernard retourne au travail. Je suis assez initiée pour me débrouiller seule. Je la regarde dormir, couchée sur son bedon. Toute calme, belle à croquer, elle dort près de notre lit. Je suis seule avec elle, j'angoisse et je pleure tout mon soûl. Voilà la pensée profonde qui surgit dans ma tête : « Tu es responsable de ce petit être pour au moins vingt ans.» Comme c'est lourd à porter, je me sens toute bouleversée. Pourtant, c'est un bébé facile au plus haut point. Un jour à la fois, je reprends courage. Je me dois et surtout je m'oblige à ne rien négliger pour son bien-être. Jamais un autre enfant ne fut huilé, lotionné et lavé autant qu'elle.

Un jour, trois semaines après notre retour à la maison, je viens de rentrer mon panier à linge rempli de couches propres et je le dépose par terre près de la table de la cuisine où le bébé est couché. Je la quitte quelques secondes pour aller chercher quelque chose dans la chambre. À mon retour dans la cuisine, plus de Christiane et pas un cri, pas de pleurs. Elle s'est retournée et elle est tombée dans le panier de couches. Je la revois encore, saine et sauve, se faire aller les bras et les jambes dans le panier. Je n'en reviens pas encore de cette situation plus ou moins cocasse. J'ai eu beaucoup de difficulté à me pardonner cette négligence.

À trois semaines, elle commence à manger et elle dort toutes ses nuits de dix heures à six heures. À l'âge de trois mois, elle prend trois repas par jour. Elle mange de tout : céréales, fruits et légumes et boit sa bouteille de lait.

Ma petite perle n'a pas fini de me démontrer ses prouesses. À quatre mois et demi, elle se tient assise et elle perce sa première dent sans problèmes. Il en est ainsi à la percée de toutes ses dents. À l'âge de six mois, je l'installe sur son petit siège de toilette, elle est très régulière et elle accepte de faire tout ce qu'il faut dans la toilette.

Elle m'épate de jour en jour, ses prouesses me semblent normales. J'ai bien appris avec les autres enfants que Christiane est unique en son genre. Unique dans son allure, yeux pers, cheveux roux abondants légèrement frisés et sourire éclatant : une enfant resplendissante. Bon succès pour notre premier essai! Son sourire me nourrit et je prends confiance en moi.

Il faut dire que tantes et voisines me conseillent abondamment sur les soins à apporter à notre fille qui, pourtant, est épanouie et bien entourée. Je n'écoute pas tous leurs conseils et je me reproche même d'en avoir suivi quelques-uns tels que ne la berce pas, laisse-la pleurer, ne la gâte pas, sois disciplinée dans ses heures de boire, elle pleure pour de l'attention… Ah! ce que je regrette de ne pas avoir suivi mon instinct de maman! Je te demande bien pardon, ma petite fille d'amour.

Son baptême a lieu le 19 juillet. Son parrain et sa marraine sont Roméo Landry et son épouse Maria Lemay. Elle a quatre mois et demi lorsque je constate qu'elle aura bientôt une sœur ou un frère. Cette fois-ci, j'espère que ce sera une fille pour partager ses jeux et, à bien y penser, quinze à seize mois de différence, ce n'est pas si mal. Je me console avec ces sentiments positifs.

Mes doutes sont confirmés, mais c'est aussi ambigu qu'incompréhensible. J'apprends être enceinte depuis plus d'un mois. Un cadeau plus ou moins surprenant compte tenu de tous mes calculs… presque l'opération du Saint-Esprit. Il m'est difficile d’envisager un autre accouchement. Je crois que cela se passera comme la première fois. Je suis hantée par mes peurs et ne peux apprécier mon état.

Nous aurons à penser à un déménagement, ce qui nous causera des dépenses inattendues. Rechercher un nou­veau logement pour le mois de septembre prochain, prévoir les coûts d'un nouvel accouchement exigent de la planification. L'assurance hospitalisation n'existe pas et le coût d'un accouchement est d'environ cent dollars. Notre préoccupation primordiale est d'économiser nos sous afin de ne pas nous endetter mais te donner, à toi Christiane, un frère et une sœur, nous fait tant plaisir que nous oublions nos tracas financiers.





Source: Le village virtuel des 50 et plus
http://www.villagevirtuel.com/copains
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