Hommage à mes frères et sœurs


J'effleure votre intimité

Rendre hommage à chacun de vous me demande une gymnastique de mémorisation. Être fidèle à mes souvenirs ne veut pas dire que ma perception des faits soit parfaitement reconstituée, dans l'intention de plaire ou de déplaire à l'un ou à l'autre des membres de ma famille.

Remonter dans le temps est parfois triste, parfois agréable. La saveur et la richesse de mes souvenirs me démontrent la valeur d'une vie au sein d'une grande famille. Sans eux, je n'aurais que peu d'événements à raconter.

Consciente qu'une quantité de faits demeurent personnels, je conserve ceux qui m'ont renforcée dans mes valeurs et mes principes.

Dans la description de mes frères et sœurs, j'ai mis toute ma sincérité, sans jugement ni comparaison. Il se peut que certains lecteurs perçoivent le contraire de mes pensées. C'est bien ainsi.

Faire ressortir les côtés forts de la personnalité de mes frères et sœurs me soulève d'admiration pour eux. Dans une famille, les forts et les faibles se côtoient, s'affrontent. Il arrive parfois que des amitiés se tissent entre deux ou trois personnes possédant des affinités. Des ruptures existent aussi à travers les années et des drames surviennent à l'occasion. Tous ont traversé des périodes sombres, mais les bons côtés nous réunissaient toujours. Ainsi, nous pouvions nous réconcilier, ce qui démontre l'attachement filial que nous avions les uns pour les autres.

Vous faire partager certains épisodes enfouis dans ma mémoire me ramène à mes racines profondes. Il faut toujours se rappeler d'où nous venons, ce qui m'amène à vous livrer mes souvenirs.

Dans la description de mes frères et sœurs, j'ajoute sans malice une identification à ma façon à chaque personne.

Roméo, le grand boss

Nous l'appelions le grand boss et il aimait cela. Il était le plus grand et le plus mince de mes frères. Fier et intrépide, bon danseur de gigues, raconteur d'histoires, entouré d'amis sincères, il savourait la vie. Généreux pour mes parents, il vécut avec eux jusqu'à l'âge de vingt-six ans.
Lorsqu'il a quitté la maison, à la suite d'un différend avec mon père, il y eut un grand vide dans la maison. C'est mon premier souvenir de lui. Je l'ai vu partir en chemise blanche, avec sa valise à la main. Il s'en allait chez monsieur Lemay, le père de sa future épouse, Maria. Je revois pleurer maman.
Ils se marièrent le dix-huit mai 1940 et vécurent durant quelques années dans le village de Saint-Ferdinand d'Halifax, dans un coquet petit logis. C'est dans ce village que se situait l'Hôpital Saint-Julien, institution psychiatrique dirigée par la congrégation des Sœurs Grises.

C'est précisément dans cette institution qu'un nombre important d'enfants orphelins - qu'on appelle maintenant les enfants de Duplessis - furent oubliés par la société. Dans les années 40-41, cet hôpital accueillait les enfants abandonnés dans les crèches. Roméo, qui travaillait à l'hôpital comme homme de maintenance, fut témoin de l'arrivée de ces autobus remplis d'enfants; il nous racontait ces événements avec tristesse.

Ensuite il s'est installé à Black Lake pour travailler dans les mines d'amiante, ce qui l'a exempté d'être envoyé à la guerre de 39-45. Deux enfants, Mariette et Réal, nés à un an d'intervalle, furent suivis de trois fausses couches. À la suite de ces grossesses difficiles, Robert est né prématurément. Manquant d'oxygène à sa naissance, il survécut mais était atteint de paralysie cérébrale.

Mon frère et ma belle-sœur furent admirables auprès de cet enfant handicapé. Ils eurent le courage et la patience de passer des nuits blanches à prendre soin de cet enfant jusqu'à l'âge de vingt-quatre ans. Ce furent des années de grand renoncement pour eux, Robert dépendant d'eux totalement. Son quotient intellectuel n'était pas touché, cependant; il aimait la musique, il apprenait à lire avec les émissions de télévision, il chantait et il était chaleureux avec ceux qui voulaient l'approcher. Je faisais partie de ses relations favorites.

Au cours de ces années, mon frère avait appris le métier de menuisier avec son mentor Ti-Jos Boucher. Devenu un menuisier recherché, il n'a jamais manqué de travail. De plus, il représentait la compagnie De Laval, fabricant de machines agricoles et il était bon vendeur. Inventeur à ses heures, il avait fabriqué et monté lui-même sa machinerie pour la construction de fenêtres. Son épouse, en plus de sa lourde tâche familiale, était couturière pour les autres.

Un jour, ils se sont retrouvés avec deux malades à soigner. Après deux accidents majeurs, Réal a développé une psychose. Les traitements étaient plus ou moins adéquats, alors ce grand garçon de quinze ans a vécu avec cette maladie jusqu'à quarante neuf ans, l'âge de sa mort. Les épreuves se succédaient chez Roméo et Maria. Celle-ci, victime d'un grave accident de voiture, s'est retrouvée pendant neuf mois hospitalisée pour fractures multiples.

Pendant son hospitalisation, la décision de placer Robert dans une institution fut prise par mon frère Roméo. Mais quel vide pour Maria lorsqu'elle est revenue à la maison! Elle se rend compte que Roméo change rapidement. Épuisé sans doute par toutes ces années de renoncement, le couple que nous croyions très solide se dirige vers une séparation tragique.

Ce grand frère prenait son envol vers une autre vie; lui le grand boss, le grand maître, l'homme exemplaire, nous a tous profondément bouleversés. Avant ces événements, je me souviens que chez eux, c'était la maison paternelle que nous n'avions jamais eue. Cette belle-sœur dévouée nous accueillait les uns et les autres avec le sourire et le partage.

Après le divorce, leur fille Mariette et son mari Benoit installèrent Maria et Réal dans un logement conçu pour eux, dans le sous-sol de leur maison. Mariette avait déjà quatre belles petites filles et en plus, elle a ouvert une garderie dans sa demeure. Maria l'aidait dans ses tâches et ils étaient heureux tous ensemble.

La maladie de Réal et les visites à Robert, qui était placé à l'institution du lac Etchemin, occupaient tous les temps libres de Mariette et de son mari Benoit.

Roméo est décédé loin de toute sa famille, à l'âge de soixante et un an, après trois infarctus. Lorsque Réal et de Robert décédèrent, tous deux âgés de quarante-neuf ans, ce fut une libération pour Maria qui ne voulait pas partir avant ses deux fils malades.

Mais comment consoler une belle-sœur dans tous ces deuils? On grandit peut-être par tant de souffrances. Enfin, en mémorisant tous ces événements, je constate combien c'était une femme forte; son sens de l'humour l'aidait à vivre et elle le transposait chez les autres. À son contact, les gens étaient heureux et elle aimait la vie. Elle nous a quittés à l'âge de quatre-vingt-sept ans, entourée de sa fille Mariette et de son mari Benoit, de ses petites-filles et de ses arrières-petits-enfants.

Mariette et Benoit méritent un hommage spécial pour la disponibilité constante accordée à ces trois proches parents. Merci à vous deux.

Léa l'énigmatique

C'était une grande et jolie femme à la stature imposante. Sa démarche droite et décidée nous démontrait son autorité et, par le fait même, imposait un grand respect. Sa voix forte et convaincante ne laissait guère d'ouverture à l'obstination dans les conversations. Elle portait cela en elle depuis son enfance, répétaient mes parents; ses décisions, bonnes ou mauvaises, avaient du poids à leurs yeux. Elle ressemblait à ma mère physiquement et, comme fille aînée dans la famille, elle avait beaucoup de pouvoir auprès de mon père.

À l'âge de douze ans, elle quitte la maison pour gagner sa vie. À cette époque, les papiers d'identité n'étaient pas requis. Puisqu'elle paraissait avoir dix-huit ans, on l'engagea dans une institution à Québec. Il se peut fort bien que maman avait choisi son milieu de travail pour elle, comme elle l'avait fait pour moi. L'hôpital Saint Michel Archange fut son premier lieu de travail.

Léa ne s'est jamais plainte de quoi que ce soit et elle demeurait très discrète sur son vécu. Maman se plaisait à répéter: «C'est la vraie fille à Joseph». Sa rencontre avec Léopold, son bien-aimé, l'a conduite vers un mariage tout aussi discret… La famille ne fut pas invitée, excepté ma sœur Blanche qui, elle aussi, travaillait à Québec.

Léa a 22 ans et ses décisions lui appartiennent. Mes parents apprendront l'événement six mois plus tard. Elle annonce par lettre son mariage et la venue de son premier enfant. Quelle surprise! Aucun commentaire ne fut fait dans la famille, ni aucun reproche de qui que ce soit. «C'est bien Léa», diront mes parents. Fidèle à elle-même, elle dévoilait très rarement les hauts et les bas de sa vie de couple.

Je devais avoir environ huit ans à ma première visite chez elle. Je faisais connaissance avec ma sœur et son mari et avec ses enfants qui avaient presque mon âge. Ils étaient pour moi des petits anges; je les trouvais beaux et dociles. Elle semblait très heureuse avec son mari et ses enfants.

Ces années de guerre, 39-45, furent davantage difficiles à traverser, paraît-il, dans les grandes villes. Ils durent déménager fréquemment et l'insécurité financière les menaçait constamment. Je me souviens qu'elle s'exprimait un peu plus sur son vécu lorsque mes frères lui rendaient visite et qu'ils la soutenaient financièrement. Pendant sept années, ma sœur Anna, qui travaillait à Québec, demeura chez Léa, ce qui lui fut d'un grand secours.

Un jour, avec un copain, je lui rends visite à l'improviste. Ce jour-là, le choc de sa réalité m'a rejointe droit au cœur. Sa destinée avait basculé. Les plus vieux de ses enfants étaient déjà partis bâtir leur vie et elle vivait dans un deux et demi, au sous-sol, avec quatre jeunes enfants. Je voyais la misère humaine inattendue. À mon départ, trois de ses petites filles, qui me connaissaient à peine, s'accrochent à moi, me suppliant de les amener; j'étais déconcertée et impuissante. Sur le chemin du retour, mon copain pleurait avec moi.

Durant cette période, quelques-uns de ses enfants furent placés dans des foyers d'accueil alors que le père, évaporé dans l'espace, n'était présent qu'occasionnellement. Comment a-t-elle survécu durant toutes ces années? Nous ne l'avons jamais su. Les vingt dernières années de sa vie, elle demeurait à Montréal. Sa fille Lynda y travaillait et elle pourvoyait aux soins de sa mère tandis que son fils Clément lui procurait une sécurité financière.

À Montréal, elle se sent très heureuse auprès de sa fille et celle-ci le lui rend bien. Nous la visitons plus souvent. Elle nous reçoit chez elle à l'occasion. Elle s'intègre dans les loisirs, comme l'âge d'or, les bingos, la danse, etc. J'admire ses enfants pour leur discrétion charitable envers leur père, pour le soutien financier, l'attention et les ressources apportés à leur mère pendant plusieurs années.

Elle a traversé sa vie, fidèle à elle-même, énigmatique. Le premier avril 1992, elle nous quitta à l'âge de soixante-seize ans, emportée par un œdème pulmonaire. Je fus la première à me rendre à son chevet ce jour-là. Je la trouvai très belle, elle portait encore sa dignité. Courageuse Léa!

Blanche, l'épatante

Dans une famille, certains atomes crochus sont plus évidents entre certains enfants. C'est ce que j'ai ressenti très tôt avec Blanche. Pourtant, je ne l'ai vraiment connue qu'à l'hiver de mes seize ans. Elle arrivait de la Gaspésie avec quatre enfants et était enceinte de son sixième. Elle venait de mettre Francine au monde lorsque je lui ai rendu visite à l'hôpital Notre-Dame.

Blanche et Théodore se sont mariés à Montréal et ils poursuivirent leur voyage de noces dans ma famille. J'avais alors six ans. Vaguement, je les revois danser sur une plate-forme de bois que mon père et mes frères avaient installée à l'extérieur. Tout le voisinage était présent. Je trouvais ce couple de nouveaux mariés très beau. Théodore chantait comme un rossignol.

Je l'ai revue ensuite avec bébé Monique âgée de neuf mois. Je me souviens m'être sentie triste après son départ. Une raison valable en était la cause : elle avait eu une discussion plus ou moins amère avec maman concernant des linges usagés pour faire des couches jetables à Monique pour le retour en train vers Percé. Maman a refusé de lui fournir ses belles guenilles qui servaient pour faire des catalognes. Frustrée du peu d'égards en réponse à son besoin, Blanche nous quittait sur une petite friction familiale.

Ensuite, je l'ai revue au mariage de Françoise et Gérard. Ses visites, très courtes, me laissaient peu de souvenirs de ma grande sœur. Après son mariage, elle a vécu dix ans à Percé au milieu de sa belle-famille, dans la maison de son mari, là où Monique et Réal furent très choyés. Celui-ci est décédé à l'âge d'un an et demi, un deuil dont elle aura beaucoup de difficulté à se remettre.

Partir d'un endroit si pittoresque et se retrouver en plein cœur de Montréal, sans le soutien de la belle-famille, lui demandait des efforts de survie inattendus. Les trois premières années de sa nouvelle vie à Montréal, elle a perdu trois bébés à cinq mois et demi de grossesse. C'étaient trois garçons. Le destin s'acharnait sur elle, disait-elle, avec la perte de ses enfants mâles.

Le premier de l'an 1958, son dernier accouchement fut catastrophique; l'utérus s'est rompu après de longues heures de contractions. D'urgence, une césarienne fut pratiquée mais sa petite fille de neuf livres et demie était décédée et ma sœur était entre la vie et la mort. Transfusée à maintes reprises, elle a survécu à une histoire médicale exceptionnelle. Un long repos lui fut obligatoire et la dépression s'acharna sur elle pour une bonne année.

Les années qui suivirent furent tout aussi dramatiques : un accident grave pour René à l'âge de quinze ans avec conséquences tout aussi sévères et la maladie de Ginette, identifiée plusieurs années plus tard, comme étant une cyclothymie. Cette belle jeune fille de vingt quatre ans se retrouvait atteinte pour une partie de sa vie. L'amour et le soutien de sa mère n'ont jamais manqué jusqu'à ce jour.

En 1970 et 1971, René et Marjolaine décèdent à quatre mois d'intervalle. D'autres événements incontournables dus à l'alcoolisme de son conjoint font prendre à Blanche la décision de demander la séparation. Tout était en place pour faire basculer cette femme, mais non, elle tenait le fort de main ferme.

À l'âge de cinquante-quatre ans, ne sachant trop comment conserver le goût de vivre, elle décide de faire du sport: natation, vélo, ski de fond, aquaforme et relaxation assidue trois fois par jour. Elle décide aussi de travailler à l'extérieur. Elle obtient son premier emploi à Bell Canada, à la salle à manger du séminaire des communications. Elle y travaille quatre jours par semaine, trois heures par jour, pendant cinq ans.

Elle a le privilège de conserver les mets comestibles du buffet pour les apporter chez elle. Tous les jours, elle remplira deux sacs bruns de victuailles. À bout de bras, du bas de la ville à la rue des Carrières, elle transportera cette nourriture qu'elle partage avec d'autres pour ne rien perdre.

Son deuxième emploi, de 1974 à 1976 comme vérificatrice chez les Estimateurs Associés, fut moins fatigant pour elle. Son contrat terminé, elle travaille à l'impôt provincial comme vérificatrice, de 1976 à 1978. Elle était très fière d'elle, et avec raison.

Son aînée, Monique, hôtesse de l'air pour Air Canada, lui offrait l'opportunité de voyager. Son premier choix est Paris. Ensuite elle se retrouve dans une petite auberge en Bretagne pour un repos d'une semaine bien mérité. Elle mentionnera souvent que sa relaxation devient sa drogue, sa capacité de survivre.

Elle devient une adepte de l'île de Barbade. Elle répétera ses voyages presque à tous les ans. Son dernier eut lieu en novembre 2001, alors qu'elle avait quatre-vingt-cinq ans.

À l'âge de soixante-cinq ans, elle fait la rencontre d'un homme séduisant qui la courtise pendant seize ans. Elle dira de lui qu'il est un homme fiable sur lequel elle peut compter. Ils firent plusieurs voyages ensemble, mais chacun demeurera autonome dans sa propre demeure. Son copain, Raymond, possédait un chalet dans Lanaudière. Ils y allaient toutes les fins de semaine durant la période estivale. Que de beaux souvenirs pour elle ! Elle aimait les enfants de Raymond, les respectait et celui-ci le lui rendait bien avec les siens.

Blanche possède une vitalité hors du commun, une philosophie de la vie comblée d'une sagesse qui profite à ses enfants, à nous ses frères et sœurs, à ses précieux amis et à bien d'autres encore. Si je peux écrire sur son vécu, c'est parce que nous ne nous sommes jamais perdues de vue pendant quarante-cinq ans. J'ai eu droit à certaines confidences, certaines espérances et j'ai pu m'approprier ses grandes qualités.

Lorsqu'elle fut malade, à l'automne 2000, un nombre incroyable de témoignages lui sont parvenus, ce qui renforce mes propos. Elle a perdu son bon compagnon Raymond le dix janvier 1998, décédé à l'âge de quatre-vingt-quatre ans. Depuis, elle vit à Longueuil dans une résidence pour personnes retraitées.

Privilégiée financièrement par sa fille Monique et son gendre Robert, elle s'abandonne à la vie avec courage, mais elle est diminuée dans ses déplacements. Lors de ses quatre-vingts ans, ses enfants l'ont fêtée dans une auberge à Saint-Marc-sur-Richelieu. Pour présent, ils reçurent, elle et son compagnon Raymond, un voyage à Hawaï toutes dépenses payées. À cette occasion, je lui ai composé un poème que je vous confie:

Le 16 février 1996
Hommage à Blanche

Comme des pépites d'or, je t'offre en poésie
ces rimes qui s'intitulent «Le train de ta vie»
Il t'amène quelque part dans notre Capitale
Tu installes ta vie avec un grand idéal
Seize ans dans ce monde, moi dans le néant
Un autre train un jour t'amène encore plus loin
Il traverse des vallées grandioses, des montagnes gigantesques
Oh! Percé où fusionnent les chants, les rires et la mer
Maman lisant tes lettres je me délecte sur ton histoire
Un été presque une saison près de cette mer enchanteresse
Pour toi tout est là, le rêve, le poète, voilà ta vie bascule
Sur ce beau coin de pays pour toi Blanche plus de recul
Un jour, un Noël, tu nous présentes une fillette de neuf mois
J'ai sept ans je t'observe auprès de cette enfant
Tu repartiras encore longtemps; pour moi, des lunes, et des mois
Mes oreilles écoutent, je compte tes naissances an après an
Maintenant Blanche ne chérit que ses enfants
Je te reverrai au mariage de notre frère, chanter, danser
En mémoire je te perçois comme une sœur très fière et gaie
Je te connais mieux lorsque tu respectes ma ténacité
Affronter mon père sur son bien le plus cher
Son cheval, sa voiture, mais personne de blessé!
J'avais osé défier l'autorité, mais toi tu m'as approuvée!
Les années passent, sans savoir qui est Blanche
J'avais seize ans à mon tour; l'année de ton retour
Je découvre une sœur aimante presque une maman!
Regardant vivre ton rôle de mère intensément
Les joies et les peines fusionnent au gré des événements
Parfois les chants et les rires nous grisent de contentement
Tes brisures sont les miennes, nos larmes s'entrecroisent
Tous tes projets parfois s'entrechoquent c'est parfois étrange
Les épreuves deviennent pour toi source de grandeur
Encore je te regarde vivre avec ténacité et ardeur
Si j'étais poète, j'écrirais épanchée sur ton cœur
J'y puiserais ce qu'il y a de meilleur
J'écrirais ta vie en poésie, ce serait un best-seller
Toi Blanche sculptée dans des formes uniques
Tu resplendis encore comme un jardin de tulipes
Droite, forte, fière, je sens si peu tes faiblesses
Elles se mêlent dans les forces de ta nature
Ma vie sera trop courte pour parvenir à cette mâture
Je voudrais dans mon âme implanter ta foi
Pour toi l'amour ne s'éteint jamais, tous les jours il renaît
Il transcende ceux qui connaissent ta route
Ce sont ceux et celles que tu as choisis sans doute!
Grande sœur avec un grand «G»
Sèche tes pleurs car tu as su «aimer»
Je t'aime!
Jeannine

Armand, le fougueux

J'ai un souvenir de ce frère, qui devait avoir dix-neuf ans, lors de son départ pour l'Abitibi en 1937. Il partait à l'aventure pour travailler au défrichement de cette partie de la province de Québec. Le matin de son départ, je l'observais faire sa toilette, enfiler son bel habit : chemise carreautée, pantalon british et bottes brunes bien cirées moulant ses jambes jusqu'aux genoux. Je le trouvais très chic. Il ressemblait beaucoup à mon père : stature carrée, pas très grand, cheveux bruns frisés, yeux bruns et teint basané. Consciente de son départ prolongé, j'étais triste en regardant sa grande malle remplie de tous ses objets personnels.
L'aventure l'attirait beaucoup. Il était heureux de partir et il avait la certitude qu'une vie meilleure l'attendait. Il demeura dans le territoire de La Sarre pendant cinq ans pour y faire la coupe de bois. Maman nous lisait ses lettres rarissimes. J'aimais toujours entendre la voix de mes frères et sœurs par lettre.

Un jour, il annonce son retour. Sa malle le précédait d'une semaine. J'observais son bagage et j'anticipais des histoires extraordinaires dans ses effets personnels. Je me l'imaginais un héros, un revenant dont j'avais oublié le visage, un personnage mystérieux. Enfin, ce fut pour moi une semaine très longue avant son arrivée. Lorsqu'il déballa tous ses objets, deux photos retinrent mon attention; la sienne et celle d'une très jolie femme qu'il regardait avec de la tristesse dans ses yeux. Jamais il n'a raconté son histoire amoureuse. Ces photos, disposées en permanence sur son bureau, me parlaient beaucoup et j'inventais beaucoup sur son histoire.

Parfois, il aimait lever le coude, alors il devenait arrogant, colérique, croyant toujours que quelqu'un se moquait de lui. Souvent il se trompait. Et pourtant, la compagnie féminine ne lui manquait pas. Devenu bilingue, Armand côtoyait les anglophones de la région. Dans nos salles de danse, il était le meilleur caller de danses folkloriques irlandaises. Il se sentait flatté par le pouvoir charmeur qu'il exerçait auprès de la gent féminine.

Un bon soir, ce fut Georgette sa préférée. Belle jeune fille de vingt-deux ans, aînée d'une grande famille, responsable, économe, belle tournure, amoureuse au bord du coup de foudre, tout ça ne le laisse pas insensible.

Armand a trente ans et il veut fonder un foyer. Il est déjà bien installé dans son commerce de coupe de bois et le temps de prendre femme est arrivé. Georgette est la privilégiée. Ils eurent neuf enfants en dix ans de vie commune.

Un matin, Georgette décide de couper les ponts avec son mari alcoolique. Elle en a assez des colères et des menaces. Georgette, appuyée par sa famille, reprend le bien paternel et élève ses enfants seule; une femme admirable, décidée, débrouillarde et autonome financièrement.

Dans les années soixante, deux garçons, Gaétan et Yvon, décèdent à deux ans d'intervalle dans des accidents de voiture. Gilles a la vie sauve dans un accident tout aussi grave, mais une personne perd la vie et une autre est blessée dans cette collision. La fatalité n'a pas dit son dernier mot; Donald décède après une longue maladie, dans les années quatre-vingt-dix.

Aujourd'hui, Armand vit dans une institution, souffrant d'une paralysie totale du côté droit. Son fils Gilles et sa compagne le supportent et l'affectionnent.

Je suis très fière de ce neveu courageux. En plus de son père, il s'occupe de sa mère, Georgette, qui souffre de la maladie d'Alzheimer.

Armand n'a vécu que pour lui. J'ignore s'il s'est fait du souci pour nous, ses frères, ses sœurs et sa mère. Nous avons eu beaucoup de peine en voyant cette famille dysfonctionnelle. Depuis sa maladie, je crois bien qu'Armand regarde passer la vie; je lui souhaite du courage pour traverser cette longue épreuve.

Je le visite de temps à autre. Il m'est pénible de le voir presque muet. Ma réflexion : discret et renfermé, il demeure un être mystérieux mais moins fougueux. Je me sens libérée de ma douleur, car quelques jours avant son décès survenu en février 2004, je lui ai porté mon pardon.

Alfred, mon second papa

Si le premier côté sombre de mon enfance m'est resté en mémoire; il est certain que je devais me sentir bien auprès de lui: les douceurs paternelles venaient de ce grand frère. Un très bel homme, Alfred: il a les cheveux châtains et les yeux bleus de ma mère. Un homme comme mon père : pacifique, doux, travaillant, généreux, responsable envers nous tous.
Je l'imagine en train de nous bercer, de nous chanter des cantiques et de nous raconter des histoires. Je l'aimais beaucoup. Maman répétait souvent: «Comment survivrions-nous sans mes garçons?» Papa vieillissait et n'aimait pas travailler seul sur la ferme. Alfred est demeuré auprès de nous jusqu'à l'âge de vingt-quatre ans et maman a sombré dans la tristesse après son départ. Elle aurait préféré le garder pour qu'il assure la relève du bien paternel.

Pour moi, voir partir les aînés les uns après les autres, c'était comme vivre un deuil et le plus marquant de ces départs fut celui d'Alfred. Peu de temps après cet événement, et avec le retour de mon frère Armand, mes deux frères se sont associés pour faire le commerce de la coupe de bois. Il n'existait pas de règlements concernant les coupes à blanc; les érablières et le meilleur bois tombaient sous la hache, les godendarts et, plus tard, sous la scie mécanique.

Les années 1942 à 1947 furent des années prospères pour eux dans l'exploitation de la forêt. Et par la même occasion, une façon de fuir la conscription. Nous, la famille, nous ne répondions pas aux agents qui les recherchaient et, sur ordre de maman, nous leur disions clairement qu'ils étaient partis sans laisser d'adresse. Pieux mensonges… Après deux mois de fréquentations, Alfred s'est marié en 1944 avec Marie-Ange sur un choc amoureux.

Leur amour ne s'est pas démenti mais la maladie - un cancer généralisé - emporta Marie-Ange après huit années de vie conjugale, laissant deux enfants âgés de sept et de trois ans. Le bonheur n'avait pas d'emprise dans ma famille.

Pendant la maladie de Marie-Ange, son fils Réjean a développé une méningite et il s'est retrouvé au même hôpital que sa maman pendant une période de deux mois - janvier et février - à soixante milles de leur demeure. Ils étaient à l'hôpital du Saint-Sacrement à Québec.

Quelques années auparavant, Alfred s'était dissocié du commerce forestier pour ouvrir un hôtel dans notre village à Inverness. C'était un commerce florissant dans ce qui était, à l'époque, un pittoresque petit village anglophone.

Très tôt, sa charge d'hôtelière a épuisé Marie-Ange. Je fus leur première employée et elle fut le maître incontesté de mon adolescence. J'avais quatorze ans, j'aurais aimé parfois l'envoyer promener mais il me fallait gagner mes sous. Je gagnais un dollar par jour…

Un dimanche matin, ils faisaient la grasse matinée et je les ai vus dormir, étroitement enlacés. J'ai pu contempler et admirer ce beau couple par la porte entrouverte.

Marie-Ange est décédée à l'âge de trente-sept ans, le vingt-deux février 1953. Elle fut exposée pendant trois jours, dans sa demeure à l'hôtel et toute la parenté fut hébergée vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Il fallait bien prier et bien manger. Durant ces trois jours, je fus la personne désignée par mes sœurs, Blanche et Claire-Anna, pour faire la cuisine. Il ne restait aucune chambre où je pouvais me reposer et je tombais de fatigue dans la chaise berçante de la cuisine.

Ma belle-sœur partie, je devais lui succéder puisque je possédais déjà des aptitudes en hôtellerie. De ce fait, le quatorze mars, je quittais ma famille pseudo-adoptive. Les Lajoie, mes patrons, qui possédaient l'auberge des Brises à Beloeil, pleuraient mon départ en mentionnant qu'ils m'aimaient comme leur fille. Imaginons un bel homme de trente quatre ans, propriétaire d'un commerce florissant, avec une personnalité intéressante. Peut-il s'isoler longtemps dans sa peine?

Un beau soir de printemps, une jeune demoiselle entrait dans sa vie pour les dix années suivantes. Avec Thérèse, un autre grand amour s'annonçait et cette fragile personne qu'il avait choisie lui demandait beaucoup de disponibilité. Ils ne se sont jamais mariés et leur rupture fut bénéfique pour les enfants.

Moins disponible pour son commerce, celui-ci devint moins florissant. À l'occasion, il se console avec la bouteille… Il s'y enlise un peu trop, ce qui lui fait faire une bêtise monumentale. Il se remarie en deuxièmes noces avec une personne qui comble son besoin financier en l'associant avec elle dans un autre commerce. Après trois ans de vie commune, le divorce est inévitable et l'argent s'est envolé.

Sa troisième carrière s'amorce dans la vente de produits naturels. Vendeur autonome ambulant, il adore ce travail et la prospérité recommence. Une compagne nouvelle surgit dans sa vie. Juliette, aimée de lui et de nous tous, fut sa compagne pendant dix autres années. Alfred et Juliette, devenus vendeurs itinérants, se complétaient très bien. Ils ont fait de beaux voyages et ils furent heureux ensemble jusqu'à ce qu'Alfred sombre à nouveau dans l'alcoolisme. Elle fut obligée de le quitter. Nous comprenions qu'elle avait fait sa part auprès de lui.

Nous étions tous peinés de cette situation et davantage lorsque Alfred tomba malade. Un cancer au larynx l'a menacé pendant cinq longues années pour se généraliser aux poumons. J'étais très attachée à Alfred et il voulait me garder près de lui durant sa maladie. Il m'offrait même de me payer pour rester à son chevet mais j'avais ma famille et déjà un conjoint malade.

Lorsqu'il se confiait, Alfred disait: «J'ai eu beaucoup de chance et trop de malchance. Il me faut bien vivre et m'amuser.» C'était son laissez-passer pour excuser sa dépendance à l'alcool. Le dix-neuf octobre, jour de son anniversaire, je lui glisse une carte de souhaits dans son veston mais il dort de son dernier sommeil. Heureux de nous quitter, il connaissait le jour de son départ. Ce fut un grand vide pour moi. Je l'aimais comme un père.

Claire-Anna, l'incomprise

Entre sa naissance et celle d'Alfred, mes parents perdirent deux petites filles : Félixine, à l'âge de un an et demi et Marie-Paule, âgée de deux mois. Toutes deux sont décédées d'une pneumonie. Ce qui laissait une différence d'âge de six années entre Claire-Anna et son frère Alfred.

C'était une petite fille aux cheveux d'ébène frisottés naturellement et aux yeux pers. Était-elle bienvenue après ces deuils? J'imagine que oui, mais je n'en sais rien. Un enfant nouveau ne remplace pas celui qui est décédé. Elle a dû ressentir ces deuils ou être comparée maintes fois avec son frère Alfred puisque, entre eux, il semblait exister une certaine jalousie.

Maman, semble-t-il, lui mentionnait que les traits de son visage étaient différents de ceux des autres. Papa répétait souvent que sa Félixine était sa préférée puisqu'elle lui ressemblait avec ses beaux yeux noirs. Comme je la trouvais jolie ma sœur Claire-Anna; une tête bien faite sur un corps parfait et bien proportionné. De neuf ans mon aînée, elle travaillait à l'Arsenal de Québec durant la guerre. C'était une fabrique d'armes et de bien d'autres instruments utiles à expédier en Europe. Elle dira plus tard qu'elle a laissé sa santé dans cette usine infernale.

Je me souviens que, vers l'âge de mes dix ans, elle a dû prendre un long repos et elle est venue demeurer chez nous, dans notre grande maison à Saint-Jean-de-Brébeuf. J'avais l'impression qu'elle s'introduisait dans ma jeune vie d'adolescente en me coiffant et m'habillant à son goût.

Il a fallu que maman fasse l'arbitre quelques fois. Je sentais une animosité s'installer entre elle et moi. De plus, elle préférait de loin ma sœur Madeleine puisqu'elle était sa marraine. Je me sentais un peu rejetée. Je croyais qu'elle ne m'aimait pas jusqu'au jour où j'ai reçu de sa part en cadeau de Noël, un beau costume de neige de couleur bourgogne. Je me suis alors sentie importante à ses yeux.

Je me souviens d'une discussion acerbe qu'elle eut avec maman au sujet d'une soirée de danse à la salle des anglophones. Ma sœur, très évoluée, ne voyait aucun inconvénient à aller danser à cet endroit. Maman désapprouva ouvertement ma sœur de se tenir dans un lieu impur pour une catholique. Ma sœur s'objecta catégoriquement et fit la morale à maman. Moi, sans dire un mot, j'approuvais ma sœur. J'aurais aimé aller danser avec elle mais elle y alla seule. Un bon point de gagné. J'étais fière d'elle.

Le dimanche matin, ma mère l'avise qu'elle doit aller à la confesse, ce à quoi ma sœur répond en ricanant et en ridiculisant ma mère. Conflit sérieux entre mère et fille. Maman lui reproche son décolleté, sa jupe trop courte et son blouson trop ceignant.
- Tu vas passer pour une dévergondée, ma fille! Ton âme est en perdition. Je te défends de fréquenter les Anglais.
- Et bien maman, c'est déjà fait, je sors avec un Anglais ce soir.
Maman, rouge de colère, ajoute:
- La honte totale! Qu'est-ce que le curé Beaulieu dira de tout ça?
Spontanément, ma sœur lui dit:
- Si vous ne le lui dites pas, il ne le saura pas. Pourquoi vous confesser pour nous autres?
Deux points pour ma sœur! Ce curé nous interdisait tellement de choses qu'il étouffait nos vies familiales. Par exemple, nous avions un bel endroit pour nous baigner dans les rochers et il fit interdire la baignade en ce lieu par la municipalité. Il fit même installer une statue de la Vierge avec un écriteau : Défense de se baigner. Notre seul loisir estival dans ce petit village perdu dans les montagnes venait de s'envoler.

J'admirais ma sœur pour sa facilité à confronter ma mère. J'observais tout cela mais je ne donnais point mon opinion. Bien soulagée et fatiguée des mésententes entre maman et Claire-Anna, tout s'est calmé après son départ. Ouf! Quelle tornade, cette sœur!

Elle rencontre Sergius à Montréal et ils s'épousèrent le 1er février 1947. Celui-ci devenu vétéran de la dernière guerre exerça sa profession de peintre en construction. Un travailleur modèle, il n'hésite pas à prendre des contrats personnels pour la sécurité financière de sa petite famille. Leur première enfant, Louise, belle à croquer, blonde comme les blés et frisée comme sa maman, me faisait craquer. Il en fut ainsi pour les trois enfants qui suivirent.

J'admire ma sœur pour sa ténacité, sa patience, son obstination, démesurée parfois, sa sincérité, son honnêteté, sans oublier sa curiosité débordante. Louise, sa fille aînée, est une travailleuse acharnée comme son père, elle soutient ses parents et les comprend merveilleusement. Son fils, Yves, devenu ingénieur civil, fait la fierté de ma sœur. Danielle, sa troisième, ne cesse d'acquérir des connaissances d'elle-même afin d'élever adéquatement ses trois filles. Seule avec elles, elle n'a pas la vie facile. Le dernier-né, Luc, appelle ses parents par leur prénom, ce qui me fait rire parce qu'il a beaucoup d'humour.

Claire-Anna et Sergius - un couple disparate qui, contre vents et marées, demeurent fidèles l'un à l'autre - se sentent responsables l'un envers l'autre. Je suis convaincue qu'il en sera ainsi jusqu'à leur mort. Difficile de vivre ensemble et impossible de vivre séparés. Une morale à retenir : rien n'est acquis, il faut se remettre en question tous les jours. Bravo chère sœur, bravo cher beau-frère.

Françoise, la fragile

Te souviens-tu, Françoise, un soir de juillet, l'été de tes quinze ans, nous marchions dans le champ vers la côte qui nous dirigeait au bout de la terre de papa? J'avais huit ans et je voyais tomber tes larmes sur un chagrin d'amour parce que maman voulait mettre fin à tes fréquentations avec ton beau Gérard. Tu m'avais fait des confidences sur cet amour qui remplissait ton cœur. Je te trouvais chanceuse d'aimer ainsi et je partageais ton chagrin et l'amertume que tu éprouvais envers maman. C'est toi qui avais raison, me semblait-il. Il était vrai que cet homme avait treize années de plus que toi, il était vrai aussi que tu étais de santé fragile, tu souffrais de migraines effroyables durant ta période menstruelle.

Ton teint pâle inquiétait maman, qui ne se privait pas de t'informer sur d'éventuelles grossesses qui affecteraient davantage ta santé. Quelques pertes de conscience avisaient que tu pourrais avoir de petites périodes mineures d'épilepsie. Mais, pour toi, tout cela était dans l'imagination de maman pour empêcher cette relation amoureuse qui habitait ton cœur.

Pensive en marchant à tes côtés, je cherchais les mots pour te consoler mais je déplorais le désaccord que cela occasionnait entre toi et maman. L'impuissance, sans connaître ce mot, faisait déjà partie de ma jeune vie; devant le désarroi des grands, que peut ajouter une enfant de huit ans?

De retour à la maison, devant la curiosité de maman, j'ai juste dit: «Françoise a beaucoup de peine, elle a pleuré très fort. Elle aime vraiment Gérard, vous savez. Et puis moi aussi, je l'aime son chum.» Ai-je raison de penser qu'à partir de ce jour, le calme est revenu entre elles? La belle Françoise s'est donc mariée à l'âge de dix-sept ans, le deux septembre 1944. Un grand et pur amour, qui n'a duré que huit ans. Hélas! Je crois qu'elle ne pouvait pas mettre d'enfants au monde.

Elle a perdu son premier, troisième et quatrième enfant lors de fausses couches; trois enfants survécurent. Sa santé précaire la suivait comme une ombre durant ces années de vie à deux, mais leur grand amour survivait admirablement à ces épreuves. Gérard, homme exemplaire, tendre, patient, doux, travaillait pour la Ville de Granby. Il choyait et adorait sa petite famille.

En septembre 1951, ils viennent nous présenter leur bébé Gilles avec Gaétane, l'aînée, et Micheline, la deuxième. Une belle famille qui faisait notre joie lors de leurs visites. Maman la trouve épuisée et très pâle. Elle souffre de migraines chroniques. Après ce voyage, de retour chez elle, nous apprenons qu'elle devient très faible. Sa santé s'est détériorée rapidement. Elle fut hospitalisée durant les cinq jours précédant son décès, survenu le 22 novembre 1951. Elle souffrait de leucémie pernicieuse, elle n'avait que vingt-quatre ans et demi.

Je faisais face à la mort pour la première fois et la révolte prenait place en moi. Des petits enfants privés de mère, elle qui les aimait d'un amour hors de l'ordinaire, comme si elle avait toujours su combien sa vie était limitée et précaire. Lorsque je lui ai rendu visite à Granby au début d'octobre, elle se préparait à déménager dans leur première maison qui devait être prête à habiter pour Noël. Destin ou destinée cruelle, pourquoi briser un grand amour?

Mon beau-frère se débrouillait assez bien. Ses parents et ses sœurs ont pris les enfants en charge pendant trois ans. Il épousa en deuxièmes noces une célibataire avec qui il eut un fils. Je rends hommage à ce beau-frère courageux et à son épouse, qui prirent en charge quatre enfants dans la même année. Ce fut un remariage stable qui dure toujours.

Gracielle, ma grâce du ciel À l'été 1943, cette sœur âgée de quatorze ans prit la relève de ma mère qui allait visiter Blanche à Percé durant deux mois. Un congé bien mérité que ma sœur lui offrait. L'euphorie de notre mère était indescriptible. Notre père et ses cinq enfants Gracielle, Jean-Marie, Jeannine, Benoit et Madeleine étaient assez heureux malgré l'ennui. À mon point de vue, ce furent de vraies vacances. Notre père, peu exigeant sur l'entretien de la maison, pas trop fervent sur les prières du soir, nous a laissés libres de nous amuser. Je l'imagine nous découvrir peut-être pour la première fois; il était moins envahissant et omniprésent que maman. L'été fut fort joyeux avec Gracielle; je me souviens qu'elle s'habillait avec les vêtements de notre père et qu'elle l'imitait. En plus, elle y ajoutait des scénarios comiques, par exemple en faisant semblant de fumer le cigare comme Winston Churchill, Premier ministre de l'Angleterre bien connu durant la Seconde Guerre mondiale.

Danses inventées et monologues faisaient partie de son répertoire. C'était un talent naturel. Je la découvrais dans son entité et je l'admirais de nous faire autant rire. Lorsqu'elle imitait papa avec les cordeaux des chevaux dans les mains, c'était époustouflant! Tantôt elle faisait le cheval et tantôt notre père, toujours habillée avec ses vêtements. Des souvenirs impérissables.

Il y avait par le fait même une accalmie des tensions et disputes entre nos parents, ce qui nous fit beaucoup de bien. Hélas! Ce n'était qu'un répit.

Un jeune homme se présente un dimanche après-midi. René, un voisin, est venu à pied pour la rencontrer, ce qu'elle n'avait pas remarqué à son arrivée. Nous, les plus jeunes, nous sommes retrouvés à jouer dehors quand, subitement, nous apercevons ce beau grand jeune homme sortir à toute vitesse de la maison, ma sœur courant derrière lui avec le balai dans les mains en l'engueulant comme le dernier des vauriens. La scène de cette journée demeure imprégnée dans mes souvenirs heureux tellement j'en ai ri toute ma vie. Nous n'avons jamais connu la raison de cette épopée, mais je crois que les mains de ce jeune homme étaient un peu trop baladeuses.

Mon père lui avait dit tout innocemment: «Veux-tu bien me dire pourquoi tu traites les voisins ainsi?» Du tac au tac, elle lui avait répondu: «Nos voisins qui ne savent pas se comporter, voilà ce que j'en fais.» Mon père avait baissé la tête et il avait certainement compris deux choses: que ce voisin était insolent et que sa fille pouvait s'en sortir.

Durant l'été, mes grands frères Armand et Alfred étaient recherchés par les M.P. (Police montée ou lumber jack comme disait maman). L'ombre de la guerre planait sur nos joies enfantines. L'habillement des policiers de la gendarmerie royale nous impressionnait beaucoup. Nous les avons vus venir de loin et nous avons eu le temps de subir un lavage de cerveau de la part de Gracielle, la sauveuse. Heureusement, ce jour-là, Jean-Marie était aux champs avec notre père, assez loin de la maison. J'ajoute cette parenthèse parce qu'il était moins discret, ce cher innocent.

Collés sur Gracielle, nous sommes devenus muets comme des carpes, Benoit, Madeleine et moi. Nous ne savions pas comment elle répondrait à leurs questions mais je constatais que ses réponses ne contenaient que des mensonges. J'étais presque scandalisée de l'entendre inventer la disparition de mes frères depuis si longtemps. Ensuite, elle leur confia la peine que nous avions de nos chers disparus et elle ajouta par surcroît que notre mère, devenue très malade, était à se reposer en Gaspésie puis nous ne savions pas si elle reviendrait un jour. Enfin, je ne voyais que des yeux interrogateurs dirigés vers nous, notre version serait la même évidemment si nous étions questionnés à notre tour. Les policiers sont repartis aussi pacifiques qu'à leur arrivée et nous sommes allés nous cacher dans la maison jusqu'au retour de notre père. Une actrice, ma sœur! C'était écrit dans le ciel, elle avait avoué candidement que maman l'avait préparée mentalement à jouer ce rôle, advenant la venue des policiers. Il est vrai que ce n'était pas leur première visite. Ils étaient partout ces M.P. : dans les salles de danse, dans les champs à surveiller les hommes qui y travaillaient, sur le perron des églises…

Au retour de notre mère, beaucoup de travaux sur la ferme étaient en retard, dont la récolte des pommes de terre. Mon père s'est retrouvé à la fin de septembre avec maman et Gracielle pour accomplir cette tâche en retard d'un mois. Les gelées commençaient et Gracielle prit froid, paraît-il. Elle est devenue subitement très malade, une pneumonie sévère, ce qui fut l'occasion pour maman de blâmer sérieusement mon père pour sa grande négligence dans son champ de patates. Il encaissait ces reproches mais il n'y croyait pas; il avait tellement une bonne santé qu'il ne pouvait faire le lien avec des refroidissements, mineurs selon lui, et une pneumonie sévère. Gracielle fut au repos pendant deux longs mois. Le diagnostic : une tache sur un poumon et voilà qu'après son repos, tout devait rentrer dans l'ordre.

Au printemps 1944, elle alla rejoindre Anna à Montréal pour y trouver du travail. Toutes deux travaillaient à l'Imperial Tobacco. Anna dira d'elle que c'était une bohème et une bonne vivante. Le peu d'importance qu'elle accordait à sa santé se manifestait dans son habillement et, comme elle adorait aller danser, les refroidissements ne manquaient pas. Elle n'était pas guérie, c'était bien évident, puisqu'elle a fait deux bonnes rechutes et la deuxième lui fut fatale.

Cet événement marquant est survenu chez les Lajoie, propriétaires du Manoir Sainte-Julie, dans les Bois Francs; cette même famille dont je fus la fille adoptive pendant quatre ans.

Ce soir-là, revenant de sa soirée de danse, épuisée comme à chaque fois, la réalité se manifesta. Elle appela madame Lajoie, sa patronne qui la retrouva au lit avec une hémorragie pulmonaire. Diagnostic : tuberculose positive. Elle fut hospitalisée au sanatorium de l'hôpital de Plessisville pendant deux ans.

Elle eut un court répit de quelques mois. Lorsqu'elle devint négative, elle voulu sortir, avec réserve, les fins de semaine, mais sortir pour elle, c'était s'amuser et aller danser. Une rechute était imminente et plus jamais elle ne pourrait avoir congé. Mon frère Roméo la prit chez lui une année durant et ma belle-sœur Maria s'occupa d'elle et lui rendit la vie agréable. Il y avait des risques de contagion très grands pour leurs enfants qui la côtoyaient. La tâche devenant trop lourde pour ma belle-sœur, Gracielle retourna à l'hôpital pour nous quitter un dimanche de Pâques, le 13 avril 1952. Elle avait eu 23 ans le 11 avril de la même année.

Passer sous silence les années vécues auprès d'elle m'est impossible. Tout d'abord, je l'ai remplacée à son travail et je lui rendais visite toutes les semaines. À l'âge de quinze ans, j'étais devenue sa confidente et son âme sœur.

C'est ainsi que j'ai eu le droit de connaître l'homme qu'elle avait aimé à Montréal, les bons moments passés en sa compagnie et ses rêves non réalisés. Avec elle, je faisais connaissance avec son indigence. Puisque aucune aide sociale n'existait à l'époque, elle était dépendante financièrement, alors nous, ses frères et sœurs, lui venions en aide.

Elle était reconnaissante à souhait envers nous tous et attachante pour ses consœurs malades qui appréciaient son côté loufoque. C'était la joueuse de tours et l'amie de toutes. Du plus loin que je me rappelle, elle aimait se coiffer. Elle inventait des modèles extraordinaires de coiffures hautes pour les autres. Elle coiffait plusieurs patientes et elle les maquillait. Elle assistait les grandes malades et recevait beaucoup de confidences.

Prétendre qu'elle acceptait sa maladie serait exagéré, mais elle se conformait à la règle de vie dictée par la tuberculose. Sa spiritualité se fortifiait, elle était devenue très croyante et elle supportait ses frères et sœurs dans leurs difficultés morales. Je me confiais à elle et je recevais de longues lettres d'encouragement de sa part. Elle aimait être photographiée, alors j'ai conservé plusieurs photos d'elle à différentes étapes de sa maladie. Lucide à l'exagération, elle me parlait de la mort comme d'une grande amie et comme une heureuse délivrance.

Durant ces années, elle correspondait avec un père franciscain qu'elle n'a jamais vu. Elle m'en parlait régulièrement et me faisait parfois lire ses lettres. Elle a composé des poèmes et des prières pour ses compagnes; son sens de l'humour lui attirait beaucoup d'empathie dans son environnement.

Un soir, alors que j'étais auprès d'elle, elle me dit candidement: «Sais-tu ce que j'aimerais ce soir? J'aimerais fermer les yeux et qu'un beau garçon vienne m'embrasser et me dire qu'il m'aime.» Très émue, j'aurais voulu être ce garçon. À l'époque, les garçons étaient séparés des filles dans les sanatoriums, alors les liens amoureux n'existaient presque pas. Elle n'a pas eu d'ami garçon pendant toutes ces années. Sa souffrance était la mienne et je revenais très bouleversée de mes visites.

Il était défendu d'embrasser et de toucher les malades, mais, passant outre au règlement, elle me prenait par les épaules, me serrait très fort et annonçait à ses compagnes la venue de sa petite sœur. Elle portait mon manteau et mon chapeau et marchait dans le corridor en imaginant être sur la rue sans sa «maudite robe de chambre», disait-elle. Lorsqu'elle voyait ses petits neveux et nièces, elle aurait voulu les prendre dans ses bras et jouer avec eux, mais… que de renoncements! La dernière année, sachant qu'un nouveau médicament arriverait sur le marché, elle espérait guérir, mais son départ est survenu avant la pénicilline.

Elle m'avait donné la consigne de l'habiller avec tel vêtement dans son cercueil et de la maquiller soigneusement. Elle me disait: «Lorsque je serai au ciel, demande-moi ce que tu veux, je ne t'oublierai jamais.» Elle désirait partir le dimanche de Pâques au matin pour monter au ciel avec Jésus, avant six heures le matin, selon une croyance populaire. Elle est décédée à 5 h 55, son désir était exaucé. Lucide jusqu'à la dernière minute, elle avisait mon frère Alfred sur son rythme respiratoire. Elle savait où elle allait. Une grâce du ciel!

Elle vit toujours avec moi. Je la considère comme une sainte personne. Sa vie a été riche de concessions, de tendresse, d'amour, de compréhension, d'abandon, de dévouement. Sa foi était inébranlable. Tout cela demeure dans mon cœur comme un trésor sans prix et sans fin.

Jean-Marie, le faible Être la jeune sœur de Jean-Marie m'a demandé une dynamique assez spéciale, particulièrement à partir de l'âge scolaire; les années précédentes ne me laissent aucun souvenir. Une photo de lui me le représente à l'âge de trois ans. Debout sur sa chaise haute, il a des cheveux bouclés très blonds, un visage et un corps parfaits.

Après sa naissance, ma sœur Léa assistait notre mère et, durant ces quelques semaines, elle s'est aperçue que le bébé avait des comportements anormaux, par exemple sa façon de regarder, de boire et de pleurer. Au début, maman a nié ces faits. Cependant, l'évidence a pris place quand il eut neuf mois; ses balbutiements demeuraient les mêmes que lorsqu'il avait quatre mois. Il a pris plus de temps que la normale pour apprendre à marcher et, à trois ans, il ne parlait pas du tout.

Notre mère, grande croyante en Sainte-Anne, fit un pèlerinage à l'intention de Jean-Marie afin qu'il puisse parler. Est-ce un miracle ou le temps qui avait fait son œuvre? Il se mit alors à parler sans arrêt, ce qui devint une seconde inquiétude : comment l'arrêter de parler? Maman disait, paraît-il, qu'il lui faudrait faire un autre pèlerinage pour qu'il parle moins et surtout moins vite. Il comprenait lentement et son apprentissage demandait beaucoup de tolérance et de patience de la part de sa famille et de son entourage.

Je ne me souviens pas de tout cela puisque j'avais presque deux ans de différence avec lui, mais j'ai dû assimiler ce bagage de compréhension au jour le jour, du fait que je le comprenais si bien. Son cheminement, bien différent du mien, fit de moi son aînée et son mentor plutôt que sa cadette. De toute la famille, j'étais, paraît-il, sa préférée. Il n'écoutait que moi et j'avais le tour avec lui. Il faisait partie intégrante de nos jeux, mais il n'avait jamais d'idées ni d'objections.

Dans la famille, Jean-Marie était aimé de tous, tout lui était pardonné parce qu'il était soi-disant innocent. Innocent était le mot de passe et nous comprenions. À quelques reprises, je l'ai trouvé méchant. Un jour, il m'avait enfermée dans le poulailler. Le coq m'a sauté sur la tête et ce sont mes cris et ceux des poules qui ont alerté maman qui m'a ramassée toute recroquevillée sur moi-même et en état de choc. Jean-Marie a-t-il été puni? Je ne le crois pas. Un beau matin de printemps, il a étouffé une douzaine de beaux petits poussins jaunes. Un autre matin, je cherchais mes chats; je les ai retrouvés pendus à la brouette. Quelle vilaine surprise! Mes pauvres petits chats! Lorsqu'il agissait ainsi, c'est qu'il avait été disputé par notre père ou notre mère. «Tiens, voilà une vengeance d'innocent», disait maman. Je n'appréciais guère ces moments pénibles.

Nous ne tenions jamais rigueur à Jean-Marie, c'était plutôt le contraire, nous le prenions beaucoup en pitié. Son entrée à l'école s'est faite dans les mêmes normes que pour nous. J'aurais aimé qu'il puisse apprendre; je le faisais lire, écrire et compter sans perdre patience. J'observais la maîtresse lui enseigner sans aucun résultat. Il est allé à l'école durant trois années consécutives et il a réussi à apprendre à compter jusqu'à cent et à signer son nom. C'était mieux que rien et cela lui a servi plus tard.

Il croyait en un Dieu punisseur et gratifiant, ce qui l'aidait dans son comportement. Très scrupuleux, pudique même, il me disputait si j'osais porter des shorts et des manches courtes. " Le curé, disait-il, va te chasser du village, dévergondée! " C'était un mot qu'il avait entendu et qui me faisait bien rire.

Il a vécu longtemps avec maman, dans la maison du village que mes frères avaient construite pour eux. Parfois, il travaillait un peu au moulin à scie pour corder du bois ou bien pour certains cultivateurs, toujours dans la coupe de bois; il n'aimait aucun autre travail. Très économe, il ramassait ses sous gagnés; il pouvait les compter et les recompter des heures durant. Maman dira de lui: «C'est le plus économe de mes enfants.»

Sa préoccupation principale était les racontars; les gens du village le taquinaient et parfois le mettaient à l'épreuve avec des bobards inventés, mais maman lui apprenait à faire la différence. Il s'occupait consciencieusement d'elle et nous n'avions pas le droit de faire à notre guise lorsque nous leur rendions visite. Il était devenu le coq de la maison. Ce fut difficile pour notre mère de vivre constamment avec lui; elle a mentionné à quelques reprises qu'il devenait colérique, mais en paroles seulement. Elle répétait souvent: «Vous ne savez pas ce que cela me demande de vivre avec un innocent pour le reste de ma vie.» Durant la maladie de maman, Jean-Marie lui fut d'un secours inestimable. Elle lui avait appris à faire la cuisine, un peu de ménage et la lessive.

Lorsque je le taquinais, il me disait: «Prends-moi pas pour un fou, je suis innocent mais pas fou.» Il m'aimait beaucoup. Lorsque j'arrivais à la maison, il me levait dans les airs, m'embrassait et m'assoyait sur ses genoux; tout simplement, il me manifestait son ennui. Puis, il me montrait ses achats et me demandait de l'argent. Je lui donnais quelques dollars et je l'observais. Il plaçait ses piastres précieusement, selon l'ordre des chiffres et il les recomptait. Je crois que Séraphin Poudrier l'avait bien impressionné.

Après le décès de maman, il s'est acheté une petite maison près de la rivière, en bas du village, avec son argent. Son achat lui avait coûté 150 $. Sur le côté de la maison, il y avait une remise pour y mettre son bois, aussi bien cordé que son argent. Il avait fait séparer la remise pour faire un espace écurie pour son poney. Avec son poney attelé à sa voiture à deux roues, il se promenait dans le village accompagné de son chien. Ce furent des jours heureux pour lui; son beau rêve s'était enfin réalisé!

Il recevait son chèque mensuel du bien-être social et il disait qu'il économisait des sous pour l'avenir. N'entrait pas chez lui qui voulait! Il se méfait des gens qu'il connaissait peu et devenait envahissant avec ceux qu'il connaissait bien. C'était le fou du village… triste titre, mais c'était la réalité. Les gens ne se sont jamais plaints de son comportement mais il ne faut pas oublier que le curé du village avait de l'ascendant sur lui lorsque le besoin se faisait sentir. Plusieurs dames du village lui donnaient à manger et lavaient son linge. Il est demeuré seul pendant vingt ans et il est décédé en 1981, à l'âge de 49 ans, à la suite d'un cancer du foie. Le voir nous quitter fut une délivrance dans le bon sens du terme.

Les années précédant son décès furent assez pénibles. Sa santé chancelante ne lui permettait plus de s'occuper de lui-même mais il ne voulait pas sortir de sa maison. Il était triste et l'idée d'abandonner son poney et son chien l'angoissait. Il pleurait comme un enfant lorsque je lui téléphonais. " Viens-t'en ", me disait-il.

Après son opération, il ne retourna plus chez lui. Malheureux dans un foyer d'accueil, il nous suppliait de l'en délivrer. Nous savions que son temps était compté et il ne voulait pas demeurer avec nous, il voulait retourner chez lui. Heureusement pour lui, il fut de nouveau hospitalisé et il est resté à l'hôpital jusqu'à son décès. Il aimait être à l'hôpital. Connaissant beaucoup de gens de la région, il s'acclimatait bien et il pouvait jaser avec tout le monde.

Je suis demeurée près de lui et en ai pris soin pendant une semaine avant son décès. Ses traitements à la morphine lui donnaient constamment soif et j'imbibais son corps d'eau pour le soulager. Il me répétait: «Continue, continue.» Il était heureux que je sois près de lui et demandait que j'y reste sans cesse.

De lui, je retiens l'amour pur inconditionnel, l'acceptation de la mort, la foi totale en une vie éternelle et le bonheur de retrouver tous nos disparus. Il possédait une âme pure et transparente. Je me sentais meilleure en sa présence. Pour lui, le mal, les guerres, les misères humaines, les soucis du lendemain n'existaient pas.

Je regrette de n'avoir pu être plus présente auprès de lui durant cette période. Mes obligations personnelles, assez lourdes, m'en empêchaient et c'était une souffrance morale pour nous deux. Ma sœur Anna et son mari Serge, qui se déplaçaient souvent pour lui, étaient présents lors des derniers moments de sa vie. Au moment où j'écris ces lignes, cela fait vingt ans aujourd'hui qu'il est décédé. Drôle de coïncidence!

L'émerveillement fut à son comble lors de ses funérailles dans notre petite paroisse à Saint-Jean-de-Brébeuf, le 16 mai 1981. J'y ai vu vivre la solidarité chrétienne. L'église était décorée avec le tapis rouge, la messe célébrée diacre sous diacre, la chorale du dimanche était au rendez-vous, le buffet servi gratuitement par les dames du Cercle des fermières dans l'école de mon enfance. Le tout fut gratuit pour Jean-Marie.

L'effet de surprise passé, je crois sincèrement que ce sont les plus belles funérailles auxquelles j'ai assisté de toute ma vie. J'y ai retrouvé mes amis et amies d'enfance et j'ai entendu les paroles de certains paroissiens: «Ti-Jean méritait ça.»





Source: Le village virtuel des 50 et plus
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