L'été 1956 et les amours
Durant l'été 1956, je me suis sentie épuisée et j'ai dû prendre du repos, sur la recommandation du médecin. Amaigrie, souffrant d'insomnie et de peine d'amour, j'éprouvais toutes sortes de malaises indéfinissables. Beaucoup plus tard, j'apprendrai que c'était un début de dépression.
Ma mère et moi, nous nous entendions bien. Elle était si heureuse de m'avoir près d'elle et de me gâter un peu; c'était réciproque puisqu'elle aussi éprouvait des problèmes de santé. Ma sœur Madeleine et mon beau-frère, venus nous visiter, insistent pour m'amener prolonger mon repos avec eux et avec mes autres sœurs. J'accepte et, quelques jours plus tard, je me sens beaucoup mieux. Je veux travailler de nouveau, mais pas dans l'hôtellerie. Je cherche du travail à temps partiel. Je m'ennuie de mes deux neveux, mais mon séjour à Montréal m'aide moralement.
Je vais d'une sœur à l'autre et je fais plus ample connaissance avec mes nièces et neveux, les enfants de Blanche, Anna et Madeleine. Neuf neveux et nièces que j'aime beaucoup. Tous plus jolis les uns que les autres; ils ne remplacent toutefois pas Lionel et Réjean dans mon cœur, ces deux neveux qui étaient presque mes enfants.
Par l'entremise de ma sœur Blanche, je me trouve un emploi dans la restauration comme fille de table chez Macy's au Terminus de l'Est, à Montréal. Une amie de la famille me loue un appartement sur la rue Parthenais, près de Rachel. Je voyage à mon travail par tramway, aller et retour, et je trouve le transport en commun bien astreignant. Je ne me sens pas très brave lorsque j'attends au coin de la rue, tard le soir. Non, je ne suis pas très heureuse de vivre dans une grande ville, mais j'aime mon travail et je gagne juste ce qu'il me faut pour survivre.
Mi-août 1956
Dans mes moments libres, entre mes heures coupées, je me rends à la petite chapelle Notre-Dame-de-Lourdes sur la rue Sainte-Catherine pour m'y recueillir, lire et méditer sur moi-même. Parfois, je visite le grand magasin à rayons Dupuis et Frères.
Chez Macy's, un jeudi soir vers 23 heures, arrive un groupe de quinze à vingt hommes, accompagnés d'un prêtre. C'est moi qui sers aux tables ce soir-là. Je les observe s'installer en se taquinant; ils sont tous bien mis et très polis. Intriguée, je saurai bien d'où sort cette belle brochette de jeunes hommes si distingués. Des séminaristes, peut-être…
J'apprends discrètement que ce sont des membres de l'adoration nocturne. Cette réponse ne me dit pas grand-chose et je crois qu'on se moque de ma curiosité. Le nom du prêtre est l'abbé Raoul Gagnon, pss. Ils se proposent d'être au rendez-vous le jeudi suivant; j'aurai amplement le temps d'en apprendre un peu plus.
Donc les revoilà! Je les poursuis de mes questions et j'apprends que ce sont vraiment des membres du Mouvement eucharistique Adorateur du St-Sacrement qui se relèvent des nuits complètes pour l'adoration nocturne.
Ébahie par cette découverte, je ne peux qu'être très impressionnée de connaître ces jeunes si dévoués. Parmi eux, j'entends des commentaires et des taquineries dirigés vers un de ces personnages. J'ignore lequel, mais je sais que cela me concerne. Il y en a un dans le groupe à qui je plais beaucoup, paraît-il, mais je ne peux découvrir lequel. Je suis au garde-à-vous. Ce groupe reformait mon opinion sur la gent masculine de mon temps. Jamais, à la campagne, je n'aurais vu des jeunes aussi déterminés à performer dans leur foi.
Un samedi midi, journée tranquille à la salle à manger, je surveille la clientèle prenant place à mes tables. Je vois arriver un homme seul qui s'installe à la table la plus discrète pour luncher. Je lui présente le menu et mon bonjour habituel. Il sourit légèrement et il fait son choix. L'observant de plus près, je constate que c'est un garçon de ma brochette. De plus près, il paraît moins jeune; il a quelques cheveux gris sur les tempes. Je lui donne environ trente ans. Je l'interroge sur la fameuse question des adorateurs. Il me répond avec enthousiasme et me renseigne sur sa vocation d'adorateur à la chapelle du Sacré-Cœur de l'église Notre-Dame.
Il m'apprendra plus tard qu'il avait fait un spécial ce jour-là pour venir manger à cet endroit et qu'il avait surveillé à quelles tables je servais avant d'y prendre place. Il revient le samedi soir suivant, vers 23 heures, avec son ami Pierre. Ils sont toujours assis à mes tables et j'en profite pour prendre des informations sur les messes du soir à la Chapelle du Sacré-Cœur.
- À minuit trente, dit-il. Si vous ne connaissez pas le trajet, je peux vous y amener.
- D'accord, lui dis-je. Je termine mon travail à minuit.
- J'y serai, dit-il.
Comme je suis sur mes gardes, je demande à Angèle de m'accompagner et elle accepte d'emblée. Nous étions pratiquantes toutes les deux et gardions cela secret aux yeux des autres filles du restaurant.
Ce monsieur arrive seul, son ami Pierre s'étant excusé. Il nous accompagne, Angèle et moi. Ma première sortie avec lui s'est accompagnée d'une célébration eucharistique. Il est venu me reconduire en tramway jusque chez moi. Angèle descendait avant moi, heureux hasard! Je ne lui ai pas offert d'entrer mais, ce soir-là, il a pris mes coordonnées, tout heureux de pouvoir me rappeler.
Quelle dignité il possède cet homme dévoué et surtout il ne demande rien en retour ! Une espèce rare!
- Votre nom, monsieur?
- Shea, dit-il. S, h, e, a.
- C'est juif, dis-je.
- Ah non, Irlandais, dit-il avec une grande fierté dans la voix.
Il avait une très belle voix et il chantait bien durant la messe. Je n'entendais qu'elle. Il se démarquait fort des Irlandais de mon patelin, des gens de contrastes, me dis-je. Tout un monde en différence. Je croyais plutôt qu'il était de nationalité juive. Il avait des cheveux frisés très foncés, des yeux bruns rondelets et un teint foncé. Je trouvais ses manières un tantinet hautaines.
Je devrai savoir écrire son nom pour toujours peut-être. Avec un nom pareil, il l'a probablement épelé très souvent dans sa vie. J'ignorais que je le porterais à mon tour.
Les jardins secrets que Bernard m'a dévoilés
Son arrière-arrière-grand-père avait émigré au Canada durant la grande famine qui sévissait en Irlande. Il a épousé une Québécoise de Terrebonne. Son père Édouard, né dans une famille bien nantie, fit ses études au Mont-Saint-Louis en commerce international. Marié à Éva Champagne, ils eurent quatre enfants dont Bernard, le seul garçon, précédé de six ans par sa sœur Denise, ainsi que Marie-Paule et Madeleine, de huit et dix ans ses aînées.
Sa mère les quitta suite à une grave maladie que l'on soupçonne être le diabète. À l'époque, entre 1928 et 1940, c'était une maladie inconnue ou, en tout cas, si elle l'était, son traitement ne l'était pas. Bernard avait huit ans. Il se souvenait vaguement de sa maman mais de sa peine, il ne retenait que son placement à l'orphelinat Saint-Arsène où il demeura six années. Sa sœur Denise s'improvisa maman protectrice de son petit frère. Ce fut une personne très importante dans sa vie. Il sortait à Noël et à Pâques et il passait l'été aux grèves de Contrecœur. Ce qu'il a déploré durement les deux premiers étés, disait-il sur ses sentiments.
Lorsqu'il se racontait, il parlait beaucoup de ses prouesses aux grèves, comme la traversée du fleuve à la nage, les jeux de compétition, la musique et la bonne bouffe, disait-il d'un ton moqueur (mélasse, gruau et fèves au lard). L'hiver, il aimait jouer au hockey au collège. Il deviendra un jeune mélomane averti et suivra des cours de piano et de clarinette pendant presque dix ans.
Malgré la discipline austère du collège, il n'était pas négatif sur cette époque de sa vie. Il y reçut une haute formation qu'il a appréciée, puis il a terminé ses études secondaires au collège Saint-Vincent-de-Paul de Laval. Sa grand-mère paternelle subvenait à ses études et à celles de Madeleine et Marie-Paule. Il avait treize ans lorsque son père s'est remarié, et il s'est senti abandonné par lui. Il se réfugiait dans les livres, la musique, il aimait lire les biographies des grands maîtres de la musique.
Lorsqu'il entra sur le marché du travail, chez Casgrain et Charbonneau, une compagnie de fabrication de produits pharmaceutiques, d'appareils médicaux et d'instruments scientifiques il s'initia au domaine des sciences, en physique et en chimie. Autodidacte, il dévorait les documents scientifiques. Il appréciait son emploi et, peu avant de le quitter, il était devenu gérant pour les appareils de laboratoire et pour l'enseignement des sciences. Il avait vingt-cinq ans.
À l'affût des programmes gouvernementaux qui prenaient place au sein de l'enseignement scientifique à travers le Québec et le Canada, il prévoyait une grande évolution au sein de l'enseignement à l'école élémentaire, secondaire et à l'université dans le domaine des sciences.
Photographe amateur, il s'était muni d'un appareil photo à trois dimensions incluant projecteur, écran et lunettes spéciales. Il possédait de belles photos et il les codait toutes. Il procédait de la même façon pour ses collections de disques trente-trois et quarante-cinq tours.
Un personnage très programmé, organisé et imperturbable. L'histoire des guerres civiles américaines, la vie de Churchill, celle d'Abraham Lincoln, furent longtemps ses lectures préférées. Le seul livre de psychologie qu'il ait lu est Vivez que diable, de Dale Carnegie.
Vers l'âge de 18 ans, devenu un fervent du vélo, il a parcouru le Québec et la Nouvelle-Écosse en solo. Cette expérience lui fut très valorisante sur le plan de l'endurance physique et il était très fier de ses exploits.
Sensible à l'histoire de la guerre civile sous Lincoln, il s'était fait le défenseur des Noirs et entretenait même une correspondance soutenue avec un Noir américain. Vers l'âge de vingt-deux ans, il est devenu grand amateur de jazz et l'improvisation le fascinait. Il adorait Georges Shearing, un pianiste aveugle, Dave Brubeck et son quintette absorbaient ses temps libres du dimanche après-midi qu'il passait avec son ami Pierre, lui-même pianiste de grand talent. Sa collection de disques, variée à souhait, le transportait pendant de longues soirées, en communion avec différents compositeurs.
Un garçon d'une richesse intérieure remarquable, voilà ce que je connaissais de lui lorsque nous nous sommes mariés à la chapelle du Sacré-Cœur de l'église Notre-Dame de Montréal, le 24 juin 1957.
Nos fréquentations
Elles ne furent pas très longues, huit mois. Pour notre première sortie, le 27 octobre, il m'invita pour un souper à l'hôtel Queens de Montréal. Quel départ! Le repas était agrémenté d'un orchestre de trois musiciens jouant de douces mélodies d'ambiance. Je parlais très peu de moi-même, je guidais la conversation et il se racontait, ce qui le flattait, évidemment. Il me plaisait, mais ce n'était pas excitant, c'était même plutôt calme. Il était bien mis et propre, mais ses vêtements dégageaient une odeur de nettoyeur qui m'agaçait. Je n'aurai qu'à corriger la situation par une bonne lotion pour hommes, me dis-je et lui dis-je, quelques semaines plus tard. Il me répondit : «Un homme qui sent bon ne sent rien.»Oh là là, ce n'était pas très gentil pour mon odorat!
À Noël de la même année, je suis retournée chez mon frère hôtelier. Je m'ennuyais trop de mes neveux, c'était insupportable, et j'étais bien indécise dans cette relation amoureuse. Deux bonnes raisons pour retourner vers la campagne puisque je n'aimais pas du tout cette grande ville de Montréal. L'éloignement me porterait peut-être conseil. Ce fut encore plus pénible puisque, revenant auprès des miens, le déchirement serait plus grand pour ces deux neveux qui perdraient leur maman une deuxième fois si je continuais dans cette démarche amoureuse.
Bernard, en homme de parole, me rendait visite aux deux semaines et il m'écrivait tous les jours. Son courage m'épatait et moi je me forçais pour lui écrire; les mots et le temps me manquaient.
J'avais peu de temps à lui consacrer lors de ses visites. Une chambre lui était allouée et il s'y retirait souvent. Il se mêlait très peu à ma famille et aux amis. Discret, il passait presque inaperçu aux yeux des autres. Nous nous sommes fiancés le 19 avril 1957, durant la bénédiction des saintes espèces à la messe pascale.
Quant j'y réfléchissais, l'aventure de la vie à deux m'épouvantait. Je paniquais et je regrettais mes fiançailles; mon cœur de mère substitut était plus aimant que mon cœur de fiancée. Hélas!
La prière et la confiance en Dieu m'apportaient un peu de sérénité; je faisais plus confiance à cet homme qu'à moi-même et pourtant, que de doutes… Quelques membres de ma famille ne voyaient pas d'un bon œil ce futur mariage, ils nous disaient si peu compatibles. Leurs discrètes interventions me confirmaient mes propres doutes, mais je ne leur avouais pas mes sentiments.
J'admirais cet homme et je m'efforçais de l'aimer. Je me demandais bien ce qu'il me trouvait d'intéressant pour venir de Montréal jusqu'à Inverness. Il n'a jamais montré beaucoup d'intérêt pour ma vie et celle de ma famille. Je crois qu'il se contentait tout simplement d'être heureux en ma présence et j'étais bien avec lui… je l'avoue. Comme il aimait être admiré, cela suffisait pour me choisir comme épouse et mère de ses enfants. Je lui faisais totalement confiance et je me sentais si petite et sans voix près de lui.
C'est lui qui a choisi le prêtre qui nous marierait, les invités au mariage, l'endroit du mariage, la destination du voyage de noces, l'heure du mariage et l'heure du départ pour la Nouvelle-Écosse, par avion. Pouvait-il trouver femme plus docile que moi?
D'ailleurs, dans une de ses longues lettres, il avait bien spécifié qu'il appréciait la docilité de sa future épouse, une remarque que je n'avais pas aimée du tout. Je crois qu'une tigresse dort en moi, me dis-je. Il n'est pas très méfiant, le pauvre. Je m'en voulais d'être aussi docile, mais je m'effaçais dans les décisions importantes, un peu comme si ce n'était que son mariage à lui; l'intérêt me manquait, je crois. J'avais découvert la perle rare, ses grandes qualités me plaisaient énormément, c'était la surabondance et je croyais ne pas le mériter.
Je me réajustais dans mes hésitations et j'essayais d'être à la hauteur du personnage. Je devais être d'une grande écoute pour être sympathique à ses causes, par contre apprendre de lui me valorisait. J'appréciais ses connaissances en musique, en science, en photographie, en histoire, en géographie, en religion et, en plus, il parlait bien l'anglais. C'était un autodidacte sur tous les points et il en était fier!
Il se sentait très fort, prédominant et audacieux. " Il y aura toujours ta place sur mon épaule ", disait-il. Donc, je me laisserai porter. Était-ce ça l'amour?
Ce serait le père tant recherché pour mes futurs enfants. Auprès de lui, ils bénéficieraient de son honnêteté, de sa sagesse, de son intégrité et ils seraient en sécurité. C'était mon rêve et ce fut la base de ma décision de faire route avec lui.
Un bon père pour mes enfants
Ce sont des paroles mémorables que j'entendais souvent dans ma famille, «la valeur d'un bon père». J'étais très fragilisée par tous les malheurs et les drames vécus parmi les miens et j'étais une fille sans pied-à-terre - un peu errante - qui vivais dans les maisons des autres. Je ressentais un grand besoin d'un vrai chez-moi, de me refaire des racines, de m'épanouir, d'être heureuse enfin pour moi. Je croyais trouver tout cela dans un mariage soi-disant bien pensé.
Sans nous connaître vraiment, nous nous sommes dirigés vers une vie à deux. Nous n'avions vécu aucune dispute, aucun affrontement, et notre communication concernant nos aspirations futures, par exemple le choix d'une maison et l'éducation des enfants, venait goutte à goutte.
Tous deux, nous nous bernions dans une confiance réciproque et nous nous cachions nos désirs et nos peines. C'était une relation amoureuse hors du commun quand j'y pense aujourd'hui. Une relation trop puritaine et «advienne que pourra». Nous étions comme deux aveugles qui veulent parcourir le monde sans l'aide de personne.
Par une neuvaine, j'avais demandé à Saint-Jude de me faire rencontrer un bon garçon… exceptionnel évidemment; j'ai cru qu'il m'envoyait un saint en personne. «Saint-Jude, lui dis-je après quelques années, je ne vous en ai pas tant demandé!»
Durant ces huit mois de fréquentations aux deux semaines, je n'ai pas eu de contact physique avec lui. Il m'embrassait sans me serrer dans ses bras et, très délicatement, il m'éloignait. J'étais perplexe mais je me disais que tout cela serait pour après le mariage, probablement. Lorsque je lui en parlai, il m'a informée que Dieu passait avant moi et qu'il préférait ne pas succomber dans mes bras puisque Dieu était son refuge. Ce n'était pas mal du tout de me ramener à l'Être suprême! Ainsi, je comprenais et, pourtant, je sentais un malaise entre Dieu et nous deux.
J'ai fait un grand effort pour le connaître un peu mieux la veille de notre mariage. Durant les deux semaines précédant notre union, je demeurais dans notre logement pour aménager notre petit nid et il venait me rendre visite tous les soirs. Le dernier soir, je m'étends sur le lit pour me reposer et lorsqu'il vient me dire bonsoir d'un chaste baiser, je l'attire vers moi et je lui offre de s'étendre à mes côtés. Il se relève et il me dit : «Attends à demain!» Quelle insulte! Suis-je si redoutable? Je te veux juste à mes côtés sur le lit ." Rien à faire …
Je me suis endormie en toute confiance, après avoir longuement réfléchi à savoir si mon choix était douteux en mariant cet homme si pur et chaste. Je me suis réveillée fraîche et dispose pour me faire conduire à l'autel par mon frère aîné Roméo. J'étais heureuse ce matin-là. J'assumais le choix que je venais de faire pour le meilleur et pour le pire.
Source: Le village virtuel des 50 et plus
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