Les Viens, les nouveaux patrons du Manoir Sainte-Julie, je les surnommais les Va-t-en. Dès le premier regard, j'ai ressenti envers eux de la méfiance, une intuition malveillante, peut-être, et l'avenir me donnerait raison. Mes ex-patrons me réprimandaient et Marie-Paule me trouvait gâtée. Et pourtant, mon intuition ne se démentait pas, c'était au-delà de mes mauvaises vibrations.
Élise, ma nouvelle patronne
Une bonne bouille, le regard éteint, peu bavarde, toute en rondeur, c'était tout le contraire d'une hôtelière. D'où venait-elle et que faisait-elle dans cette demeure si peu convenable pour elle? Voilà l'impression que j'ai eue dès ses premiers jours à la tâche. Un soir, à la salle à manger, un groupe de huit travailleurs de la Shawinigan Power surgissent. Ils sont affamés et ils ont soif. Avant d'entamer le week-end chacun de leur côté, ils veulent fêter un peu. Ils en auront pour leur argent et moi de même.
Cet après-midi-là, Élise avait disparu dans sa chambre pour ne réapparaître que vers cinq heures, un peu dépeignée et mal foutue. Elle disait qu'elle se sentait étourdie. Que dois-je en penser et comment me comporter pour servir ces hommes qui ont le goût de la fête. Ils entendent les bruits venant de la cuisine, ils me posent des questions, ils lisent mon appréhension sur mon visage et je les avise qu'il y aura des contrariétés dans les choix du menu. Auparavant, j'avais vécu une petite expérience avec quelques personnes mais, huit à la fois, c'était une première. Comment m'en sortirais-je?
Le menu typique du vendredi annonce : soupe aux pois ou jus de tomate, filet d'aiglefin rôti, fèves au lard, sauce béchamel aux œufs, macaroni au fromage. Tartes et gâteaux pour dessert.
L'arrivée des assiettes
Je n'oublierai jamais le méli-mélo de ces assiettes qui n'arrivent pas de la cuisine; je retourne, discrète sur les choix de mes clients, mais rien n'y fait, tout est mélangé dans la cuisine. Les chaudrons, les assiettes, la confusion totale de la patronne et le patron qui insiste pour servir tel quel. «Au diable les gens mécontents», dit-il. J'avais le goût de m'enfuir. Je me revois encore, les assiettes à la main, n'en croyant pas mes yeux et prête à recevoir des reproches amers de mes clients.
Mais non, ils avaient du plaisir à entendre mon altercation avec mes patrons et ils s'étaient préparés en conséquence. Ils ont sympathisé avec moi et s'en sont donné à cœur joie en recevant leurs assiettes très colorées. J'avais la larme à l'œil et mes excuses ne les ont pas influencés; ils ne sont jamais revenus et ainsi je perdais un revenu supplémentaire. Ah! que je détestais ces gens! Assez pour faire un malheur si j'avais été armée, ce soir-là.
En plus, il a fallu que je renverse un verre d'eau sur la chatte qui dormait près d'une table de la salle à manger et, comme si ce n'était pas assez, je l'ai accrochée en passant. La pauvre courut rejoindre sa maîtresse qui la reçut tout en larmes, maugréant contre moi qui ne respecte pas les animaux. Je m'attendais bien à être réprimandée, une si méchante fille! Mais non! Prenant sa chatte dans ses bras et pleurant plutôt sur elle-même, elle a tout laissé sens dessus dessous dans la cuisine et, suivie de monsieur apportant ses moitiés de bouteilles, ils sont montés à leur chambre achever la soirée commencée trop tôt en après-midi.
Demeurée seule, sans trop comprendre ce qui arrivait à ces gens, je constatais la décadence incroyable de leur comportement. Soulagée, je suis demeurée seule pour le service de la soirée. Impuissante, triste à mourir, je me demandais si je devais informer ma mère de ma situation. Je choisis de me taire.
Monsieur Léo
Il s'appelait lui-même Monsieur et il interpellait son épouse en l'appelant Madame. C'était à mourir de rire et de tristesse à la fois. Comme patron et maître d'hôtel, il n'inspirait pas la clientèle. Certains jours, il était unique, ce personnage. J'ignorais le vécu de ces gens, ce qu'ils avaient eu comme commerce auparavant, c'était top secret. Ils n'avaient pas d'enfants et ne recevaient jamais la visite d'aucune famille ni d'aucun ami : leur passé était une chasse gardée. Ils se sont lancés dans l'hôtellerie comme on se jette à l'eau un verre à la main, mais ils n'étaient pas heureux dans ce milieu. Malgré le peu de connaissances que j'avais des affaires, je constatais qu'ils ne connaissaient rien à l'hôtellerie; d'ailleurs les difficultés financières les ont rapidement rejoints. S'ils ne trouvaient pas d'acheteurs, les Lajoie devraient reprendre le Manoir. Pour moi, c'était une joie d'entendre cela.
Je me permets de décrire tel quel monsieur Viens, ce personnage malheureux. Lorsqu'il se dirigeait vers la clientèle en faisant péter ses larges bretelles, la chemise à moitié sortie des pantalons, les yeux vitreux et hagards sortant de leurs orbites, sans oublier les cheveux sales et en broussaille; il faisait pitié à voir, surtout après une bonne cuite. Lorsqu'il disparaissait avec les moitiés de bouteilles, j'étais débarrassée de ce personnage pour deux jours.
L'importance que j'accordais à la propreté l'exaspérait et ma prétention, disait-il, serait anéantie le jour où il me mettrait au pas. Dans ses moments de délire, je devenais, en plus de son épouse, son bouc émissaire.
Il ne se gênait pas pour m'humilier, m'intimider et me harceler devant la clientèle. Il se plaisait à mettre le désaccord dans ma relation amoureuse avec Claude par des suppositions mensongères subtiles, à savoir que je trompais ce cher amour.
Il était un patron pervers, diabolique et alcoolique. Voilà le bilan que je fais de ce personnage pitoyable.
Devenant de plus en plus nerveuse et traumatisée par ses menaces, il m'a bien fallu me rendre à l'évidence qu'il était un homme violent. J'ignorais la portée de ses paroles jusqu'au matin de ma découverte… et quelle découverte! Élise apparaît à la cuisine avec un œil au beurre noir et des marques sur les bras; je vois même qu'elle marche avec difficulté. Que s'est-il passé? Évidemment, aucune réponse à mes questions. Je compatissais à sa douleur et à sa honte dans sa soumission envers cet homme. J'avais peur pour elle et j'oubliais qu'il pouvait m'arriver la même chose. Cela se passait toujours dans leur chambre à coucher, j'entendais des bruits sourds et des cris lorsqu'ils s'enfermaient tous les deux et cela pouvait durer de longs moments.
Il m'est arrivé de me protéger en plaçant mon bureau devant la porte de ma chambre. j'avais préparé mon plan, au cas où. Un jour de Noël, en après-midi, je l'entends venir vers ma chambre en maugréant des paroles de correction envers moi. J'étais prête à sauter par la fenêtre lorsque j'entendis Madame derrière lui, le suppliant de me laisser tranquille. Oh miracle! Tout s'est arrêté. Ils sont retournés à leur chambre et les bruits changèrent du tout au tout : miaulements et faibles plaintes. J'ignorais qu'une bataille de couple puisse se terminer par une séquence amoureuse.
Le danger était imminent; pourtant je persistais à les endurer et je suis demeurée avec eux jusqu'à Pâques. Comment ai-je pu endurer ça pendant six mois? Je me rendais bien compte que c'était mon amoureux et mon amie Marie que je ne voulais pas quitter et c'était le prix à payer. Marie vivait aussi des moments difficiles avec eux. Les fins de semaine, nous nous protégions l'une l'autre mais nous en avions assez. Le soir du Vendredi saint, le couple amorce une cuite en règle : lui, elle, les bouteilles, la chatte, tous se dirigent vers la chambre infernale. Ils ne nous reverront plus jamais, nous fuirons comme des voleurs. Ce soir-là, nous sommes d'accord pour disparaître! Alors nous allons réserver une chambre dans une maison pas très loin du Manoir puis nous revenons faire nos valises et, bien soulagées, nous quittons cet endroit vers onze heures le soir.
J'aurais bien aimé voir leur déconfiture au réveil en voyant nos chambres inhabitées : envolées les hirondelles. C'était ce qu'ils méritaient, c'était ma vengeance mais c'était si peu en comparaison des six mois d'enfer passés à leur service et en leur présence. J'aurai vécu là toute une expérience.
Ils ont vendu le Manoir quelques mois après notre départ. Ces gens m'avaient profondément marquée. Il m'a fallu plusieurs années pour oublier cette période de ma vie en plus de la perte de mon amoureux qui croyait avoir été trompé, ce qu'il ne pouvait pardonner. Était-ce une excuse pour mettre fin à notre relation? Peut-être. Le dicton «loin des yeux loin du cœur» n'est pas toujours vrai. J'avais été au cœur de ces deux comportements humains : l'alcoolisme profond de mes patrons et la jalousie perturbatrice de mon amoureux.
Le train siffle, je pars pour Sherbrooke. Il est midi, je respire un bon coup.
Rue Gillespie, Sherbrooke
Je suis accueillie à bras ouverts. Les Lajoie m'hébergent et m'aident à trouver un emploi.
Je décroche un travail comme fille de table au restaurant Chez Paul sur la rue Wellington. J'y travaillerai durant tout mon séjour à Sherbrooke. J'ai des heures coupées et je monte la rue King deux fois par jour. Je sens que j'ai des ailes, je suis au paradis!
Monsieur et madame Lajoie sont toujours à la recherche d'un hôtel. Ils mettront quatre mois pour dénicher une petite auberge à Beloeil. J'aurai ma place avec eux. Ils me chérissent et ils me font visiter l'Estrie. Je les accompagne partout. Comme tout est différent avec eux! Jeanne - madame Lajoie - me reproche d'avoir enduré cette situation avec les Viens; je lui écrivais, mais je ne disais pas tout. Il m'arrive des moments de nostalgie en pensant à Claude, c'est l'ombre dans mon cœur. Mes espoirs furent vains: il est venu me voir une seule fois et il ne répond plus à mes lettres. Que ça fait mal le mal d'amour!
Un soir, vers la fin de mon service au restaurant Chez Paul, j'aperçois un homme dans la vitrine à l'extérieur qui me présente cinq billets de vingt dollars; d'une vitrine à l'autre, il me suit. N'y comprenant rien, je vais trouver mon patron dans la cuisine et je lui parle de cet individu très bizarre. Il sort en vitesse mais l'individu a disparu. Son épouse et lui m'avisent de ne pas sortir seule pour retourner à mon appartement, puis ils offrent de venir me reconduire et me disent qu'il en sera ainsi tous les soirs où je travaillerai.
Je leur demande ce que voulait cet homme avec tout cet argent. " Il te voulait ", me répondent-ils d'emblée. Ah bon! Pourquoi? Il a un âge certain par surcroît. Je ne comprends pas ce comportement. J'étais bien innocente, n'est-ce pas?
Madame Lajoie m'avait tout expliqué afin que je comprenne. Je n'étais plus à la campagne mais la compagne demeurait en moi. Vivre dans une grande ville à seize ans c'est avoir à faire face à tout un monde. J'aimais servir aux tables, je faisais de bons pourboires et je m'acclimatais à la présence d'un personnel nombreux. Je constatais n'être pas très dégourdie auprès de certaines serveuses plus ouvertes sur le monde masculin. J'apprenais bien des choses à vivre en ville, sur les choses de la vie surtout. Ce fut une bonne école. Je les prénomme toutes Claire. L'une d'elles venait prendre son café tous les après-midi en pleurant sur ses amours avec un homme marié, l'une travaillait pour élever son enfant seule, l'autre mère de trois enfants qui se marie avec un alcoolique, sans oublier celle qui se disait amoureuse du patron. Je n'en revenais pas! Un si bon patron, mais c'était un amour secret, disait-elle.
J'ai regretté ces personnes et leurs histoires lorsque je les ai quittées. J'aurais aimé garder un lien avec elles, mais j'allais vers une autre destinée : Beloeil. On était en juillet 1949.
Montréal et Beloeil
En route pour Montréal! C'est une première pour moi! J'accompagne les Lajoie qui s'y rendent pour affaires et j'irai visiter ma sœur Anna où je demeurerai peut-être quelques jours. En effet, un contretemps dans leurs affaires les retient en ville pendant deux semaines. Ils sont déçus et je leur offre de demeurer chez ma sœur. Je la retrouve, après deux ans, ainsi que son mari et sa jolie et mignonne Louise, âgée de trois ans. Mais quelle déception j'éprouve en voyant leur demeure. Le choc que je reçois est indescriptible en entrant dans cette grande ville par un jour sombre et humide de juillet.
La petite famille vit dans un troisième étage, au coin de Frontenac et Ontario. Sans balcon privé, ils partagent une grande galerie avec les autres locataires. Accoudés sur des oreillers aux fenêtres des maisons, au-dessus des petits chars polluant l'air au maximum, les gens passent les soirées à regarder bouger les passants sur les trottoirs noircis. Nous n'entendions pas parler de pollution dans ces années-là et encore moins de lois la concernant.
Est-ce le choc ou un virus causé par la pollution? Il y a à peine trois jours que je suis là que je suis alitée, j'ai de fortes fièvres et je suis très faible : j'ai une amygdalite. Je passe un bon dix jours à me faire soigner par ma sœur et pour comble de malheur, je suis sans le sou et sans vêtements. Cette visite ne devait durer qu'une journée et me voilà coincée dans cette ville infernale qui gruge mon sommeil et ma patience.
Ces deux semaines d'enfer furent compensées par une belle visite au Parc Belmont en famille, toutes dépenses payées. Ma sœur m'avait prêté cinq dollars pour mes petites dépenses. Je la trouvais très perturbée cette sœur aimante. Elle me transmettais facilement ses peurs et ses angoisses. J'aurais voulu les emporter, elle et sa petite fille, loin de Montréal.
Ces deux semaines sur la rue Frontenac ont été une expérience émouvante et mémorable.
L'Auberge des Brises
Il était agréable de vivre et travailler au bord du Richelieu, face au mont Saint-Hilaire, dans le Vieux-Beloeil. C'était une belle petite auberge de style mi-colonial en brique rouge, entourée d'une grande galerie dont une partie de la façade servait de véranda vitrée, là où les chaises berçantes profitaient à nos vacanciers tous les étés.
L'auberge comprenait six chambres que nos fidèles clients louaient chaque été. Ils avaient accès à une partie du toit, avec vue sur la rivière, pour prendre des bains de soleil et se détendre. Le rez-de-chaussée ressemblait à une grande maison d'été avec son immense cuisine et une cuisinette à l'arrière conduisant vers la partie taverne. Celle-ci donnait sur un très grand balcon au-dessus de l'eau, là où, les matins d'été, je m'asseyais quelques minutes pour admirer la nature avant d'entreprendre ma journée.
La taverne était réservée aux hommes, bien sûr, alors, durant la journée, je les servais au comptoir. Il n'était pas de mise qu'une jeune fille serve dans les tavernes.
J'étais l'unique employée excepté durant la saison estivale lorsque Marie venait nous dépanner durant ses vacances d'été. J'étais assignée à l'entretien des chambres, au service aux tables et, le soir, je faisais le service au grill, la lessive, la vaisselle, etc.

Je m'improvisais coiffeuse auprès des dames pensionnaires et je coiffais régulièrement ma patronne. Lorsque j'avais quelques heures de repos en après-midi, j'en profitais pour me promener sur le Richelieu dans une embarcation empruntée, prendre de bonnes marches jusqu'au mont Saint-Hilaire et pour voir tous les films qui passaient au cinéma de Beloeil.
Chaque année, il y avait des régates sur le Richelieu, c'était le week-end le plus payant de l'année. L'hiver, il y avait la coupe de glace sur la rivière, c'était un commerce florissant à l'époque.
Durant l'été, j'aimais voir passer les bateaux de plaisance et les barges de transport qui allaient de Sorel à Plattsburgh. Dans ce village habitaient plusieurs notables et des vacanciers, mais le Richelieu commençait à montrer des signes de pollution à cause des déchets quotidiens rejetés par les résidents; déjà, la baignade était douteuse et, à certains endroits, elle était interdite.
J'ai vécu de belles années dans ce beau village. Je m'en suis ennuyée et je m'étais promis de revenir y vivre un jour. C'est ce que j'ai réalisé en 1991 quand j'ai pris ma retraite.
Au revoir Beloeil
Le 14 mars 1953, je quitte Beloeil parce que je me dois d'aller aider mon frère Alfred, devenu veuf avec deux enfants, et toujours dans l'hôtellerie. C'est avec beaucoup de regret que nous nous séparons, les Lajoie et moi. Ils m'avouent m'aimer comme leur fille et que je serais devenue leur héritière, éventuellement. Je les remercie mais je suis appelée auprès des miens. Je ne peux refuser cela à mon frère et à mes neveux, ils en sont si heureux!
J'apprendrai par Madame Lajoie, quelques années plus tard, que sa dépression avait été causée par mon départ. J'ai compensé en allant passer mes vacances d'été avec eux jusqu'à mon mariage. J'avais ma petite chambre gratuite et j'aidais un peu au service aux tables. C'était agréable de revoir tout mon monde auquel j'étais attachée et c'était réciproque. Ces anciens patrons furent nos invités d'honneur à notre mariage. Toute ma vie, j'ai gardé le contact avec eux. Je les visitais tous les ans à Rock Forest ou Sherbrooke. Une correspondance assidue me mettait au courant de leurs déboires financiers et de santé.
Monsieur Lajoie est décédé d'un cancer généralisé vers l'âge de cinquante-cinq ans en 1968. Madame Lajoie est décédée en 1991 à l'âge de soixante-dix-neuf ans, après la longue maladie d'Alzheimer. Malheureusement je ne lui ai pas rendu visite durant les cinq dernières années de sa vie. Ce fut une négligence impardonnable de ma part, mais elle ne me reconnaissait pas, alors je ne faisais pas d'effort pour aller la voir. Une excuse que je ne voudrais pas subir. Mon prétexte était la distance à parcourir. Je me disais : «Pour ce que cela peut lui apporter...» mais c'est un mystère, peut-être qu'il m'aurait fallu y aller pour le constater.
Je lui en demande bien pardon.