Vie scolaire et adolescence


En décembre, j'aurai dix ans. Nous sommes déménagés au village à la fin juin, une belle aventure s'amorce pour moi. J'adore ma nouvelle vie! Fini l'esclavage de la ferme, là où il me fallait aider de ma personne, moi qui n'aimais pas les tâches astreignantes comme aller chercher les vaches tous les après-midi avec mon chien durant l'été ou bien faire manger les poules. J'avais peur du coq et je crois qu'il le savait puisqu'un jour, il a sauté sur moi dans le poulailler lorsque la porte s'est refermée derrière moi. Ma mère m'a récupérée à temps, sinon le coq mettait fin à mes jours.

Finie aussi la cueillette des fraises; j'avais une peur bleue des couleuvres. Puis, dans le boisé des framboises, j'avais peur des bestioles, des guêpes, des hiboux et de tout ce qui bougeait. Notre bel été amputé, il faillait aussi aller aider dans les champs pour les moissons : fouler le foin dans la tasserie ou sur le voyage de foin, tenir les cordeaux des chevaux pour bien des diriger, ça je ne détestais pas. Par contre, râteler le foin au sol, même avec un râteau à ma mesure, non je n'aimais pas cela. Sarcler le jardin, ramasser des patates, les frotter de mes mains, surveiller le pain qui cuit lorsque ma mère va à la grange, aider pour la traite des vaches ou aller moi-même à la grange tenir la queue de la vache pendant que ce travail est accompli par un autre, quelle humiliation! Je subissais tout cela. J'aimais mieux surveiller le pain que l'on mangerait bien chaud avec de la mélasse pour dessert. Enfin, c'était terminé tout cela, excepté le bon pain que ma mère faisait toujours pour nous régaler en arrivant de l'école.

Au village, je croyais trouver la vie plus facile. C'était bien logique, j'avais tellement été esclave sur la ferme. J'avais de nouvelles amies, j'apprenais à jouer en groupe, je croyais que c'était une très bonne idée la séparation de mes parents. Au moins, je profitais de mon enfance et je serais dans une nouvelle école en septembre, le bonheur était à ma portée. Comme j'étais heureuse de ce changement!

Dans notre nouvelle maison, adjacente à une ancienne beurrerie, j'avais bien des mystères à découvrir. Je promenais mon regard sur tout cet attirail, ces engrenages à grandes roues, ces câbles suspendus, les craquements au moindre vent, l'eau qui coulait sous ces grandes roues immobiles, des bassins soupirant les senteurs de crème vieillie, des casiers par centaines pour mouler le beurre. Il m'arrivait presque d'entendre des voix… oui, c'étaient des fantômes et jamais je n'entrerais ici le soir. J'étais certaine qu'ils habitaient cet endroit, d'ailleurs je les entendais hurler de ma chambre la nuit; ils étaient mieux d'y rester.

Dans mon imagination fertile, j'aurais voulu faire repartir ces barattes à beurre, ces roues géantes afin de faire disparaître les fantômes. J'y allais en cachette puisque c'était dangereux et défendu par ma mère, mais comment aurais-je pu découvrir tout cela si je l'avais écoutée? Tout ce que j'ai pu découvrir dans mon monde imaginaire! Je me suis même hasardée à monter sur les larges roues en bois pour mieux voir la rivière en dessous. C'était incompatible, n'est-ce pas, avec cette peur des bestioles?
Les craquements s'apparentaient à ceux de la maison du beurrier que nous habitions. Le froid entrait de partout et ma mère y fut malade un long mois. C'était la faute de la beurrerie, disait-elle. Ils sont méchants, mes fantômes, pour rendre ma mère si malade.

Mes découvertes satisfaites, je me suis préparée à affronter ma sixième année. Comme j'avais des connaissances amicales, ce serait facile, mais mes deux meilleures amies étant en cinquième année, j'en fus déçue. Réjeanne, celle que je préférais, était très astucieuse et cela me stimulait beaucoup. Lise, plus pondérée, plus sage, faisait bien mon bonheur en l'absence de l'autre. C'est comme ça, des amies, mais je m'entendais très bien avec toutes les deux. Nous formions un bon trio. Ah, la belle vie enfin!

J'avais une maman très forte en planification de ma journée. Comme nous avions si peu pratiqué notre religion en campagne, il fallait se reprendre au village. Tous les matins, nous assistions à la messe de sept heures (et à la prière du soir en été). Nous revenions à la maison pour déjeuner, nous faisions la vaisselle, retournions à l'école pour neuf heures, puis nous revenions dîner à la maison et… lavions encore la vaisselle. Ce qui faisait des journées bien remplies, surtout avec cinq pensionnaires. Le samedi s'ajoutait le ménage des chambres et d'autres tâches. Il me restait quelques heures pour jouer, le samedi et le dimanche, sans oublier mes travaux scolaires qui s'ajoutaient à mon enfance trépidante de responsabilités.

Me voilà dans ma nouvelle école! Nous étions environ trente-cinq élèves pour deux maîtresses : une très jeune qui ne possédait qu'une neuvième année et une plus âgée qui devait la prendre en charge. J'avais la plus jeune et je devais faire ma sixième année. Ce n'était pas très motivant : j'étais seule de mon niveau et ma petite Émilienne était complètement dépassée avec tout ce qu'elle devait m'enseigner. Toute la classe a doublé cette année-là, c'était ma consolation, mais pas celle de ma mère.

L'année suivante, Émilienne n'est pas revenue. Elle fut remplacée par une enseignante racée, en connaissances et en âge. Cette inhumaine maîtresse m'a conduite, de peine et de misère, à travers ma septième année que je terminai avec 72%. J'étais humiliée de mon résultat, d'autant plus qu'elle m'avait fait promettre de faire sept chemins de croix de suite pour réussir mes examens. J'aurais préféré les rater! J'en fus quitte pour passer un samedi après-midi ensoleillé à réciter des prières à quarante-neuf stations de chemin de croix. Fini pour toujours!

Pendant les examens, le curé de la paroisse a installé trois élèves, dont moi, dans des locaux séparés, pour qu'il puisse nous surveiller et nous inciter à bien travailler. Pendant l'un des examens, j'ai senti sa présence derrière moi : il regardait par-dessus mon épaule, sa main appuyée à ma droite et son autre main à me flatter le dos à l'intérieur de mon chemisier. J'étais complètement figée et mon examen devenait tout embrouillé. Ce que j'ai ressenti était fort désagréable.

J'ai pensé avoir raté cet examen, mais non, je l'avais réussi. Peut-être avait-on fait preuve de charité chrétienne? Cependant, j'ai eu le courage d'en parler avec ma mère et le bon curé fut changé de paroisse dans la même année. Un jour, il était tombé en disant sa messe. Le vin était de trop, paraît-il.

Le bon curé a subi le même sort que notre institutrice Émilienne : ils furent exilés tous les deux. Ma mère avait la plume pesante auprès des autorités concernées!

Mais, le comble des combles, c'était que ma vieille racée d'institutrice avait obtenu une bourse de cinquante dollars pour avoir réussi à faire passer son certificat de septième année à une élève de dix ans. C'était une bonne enseignante, mais j'étais assez futée pour constater mon mérite dans cette récompense et j'étais déçue que l'on me considère si peu après toute l'énergie investie.

Je vous le donne en mille, le début de ma huitième année me ramène Émilienne. J'aurais une année relax, que je me disais. Mais non! Ma mère s'en est mêlée encore afin que je réussisse aussi bien, sinon mieux, en y ajoutant la neuvième. Ce fut un échec total parce que je n'avais pas confiance en ma titulaire, ce qui me faisait perdre confiance en moi. Mes six mois en huitième semblaient réussis mais c'était trop, je ne voulais plus travailler, j'étais devenue très perturbée. Je commençais mon adolescence et j'étais souvent malade : deux amygdalites sévères et une jaunisse ont eu raison de mon énergie.

Avant la fin de l'année, nous avons déménagé chez mon frère Armand, entrepreneur en coupe de bois. J'avais douze ans et demi, je me refusais à suivre : je quittais ce village où j'avais aimé jouer et où je m'étais socialisée avec mes amies que j'aimais. C'est ainsi que finirent mes études et que je suis devenue aide domestique auprès de ma mère, pour voir à l'entretien d'une immense demeure avec, encore, de purs étrangers bûcherons. Mon frère nous promettait le paradis, mais ce fut l'enfer. C'est ainsi que je quittais l'adolescence, sans l'avoir vécue.

Ma pseudo adolescence

Qui étais-je avant d'être une jeune fille adulte? Je crois que j'étais une adolescente mutilée dans cet espace de vie. Pendant ces années où personne n'avait pu me prendre en charge avec un amour sécuritaire, j'arrivais dans le monde tout écorchée.

J'ai pénétré dans ma vie adulte par la porte du travail à l'hôpital de ma région. J'avais alors treize ans et demi et ma petite valise usagée ne contenait que quelques vêtements rudimentaires : quelques sous-vêtements, une jupe, deux blouses, un manteau et une paire de souliers usés par les autres et une paire de bas troués au talon.

Ma mère ne s'était pas opposée à ma demande d'aller travailler à l'extérieur. Quelques jours auparavant, je lui avais demandé une paire de bas neufs, en cachemire comme on disait. Comme elle n'avait pas d'argent pour répondre à mon besoin, c'est à ce moment que des paroles blessantes sortirent de ma bouche : «Je vais aller me les gagner mes bas et plus jamais je ne demanderai des sous à qui que ce soit!» C'est ainsi que je suis allée travailler pour les Sœurs Grises à l'hôpital de Thetford Mines : six dollars par semaine, logée, nourrie et costume de travail fourni. J'aimais beaucoup être auprès des malades.

Le seul regard d'amour que j'ai senti à cet endroit fut celui d'une religieuse qui, me voyant boiter sous le poids d'une blessure au talon, m'examina et aperçut la condition de mes bas. Elle me regarda, me demanda mon âge et, sans retenue, elle me dit : «Pauvre enfant! Je vais te mettre un diachylon et va t'acheter une paire de bas avec ta première paie.» C'est ce que j'avais pensé, évidemment, mais son air de compassion mit un baume sur le début de mon adolescence, ou plutôt mon enfance tronquée. Plusieurs autres adolescentes se trouvaient dans la même situation que moi, mais j'étais la plus jeune.

Nous couchions dans un grand dortoir et nous avions le droit de parler ensemble à l'heure du coucher. C'était un moment privilégié pour les rires et les folies et, parfois, pour les confidences entre voisines de lit. Je ne me sentais pas triste, au contraire. Je ressentais une sorte de liberté, j'étais en possession de mes faits et gestes, je pouvais dormir en toute liberté et je n'avais aucune inquiétude du lendemain car, désormais, j'étais maîtresse de ma vie. Que ce soit en bien ou en mal, j'en étais responsable. De cela j'en étais très consciente…

Partie de chez mon frère Armand, là où vivait encore ma mère avec mon frère Benoit et ma sœur Madeleine, je les plaignais dans mon cœur d'être restés là derrière moi. Je m'inquiétais pour eux, mais mon inquiétude était de courte durée. Chacun pour soi, un jour ils feront comme moi… Ils se libéreront de ce frère exploiteur, dans tous les sens du terme.

Peu après mon départ, ma mère, ne servant plus de bonne à Armand, fut obligée d'aller vivre chez mon autre frère Roméo qui demeurait au village d'Inverness. Ma sœur Madeleine, ma cadette de trois ans, la suivit et mon jeune frère Benoit, âgé de douze ans, demeura avec son aîné pour l'aider sur sa terre à bois. Je n'avais pas encore compris ce qu'est une famille dysfonctionnelle.

Ce que je retiens de plus tangible de cette période, c'est que je m'ennuyais de ma mère énormément et je n'avais aucun repaire familial. Ma mère végétait d'une place à l'autre, comme une âme abandonnée par mon père et je ne pouvais plus supporter sa douleur. Je comprenais mal qu'une personne comme elle devienne un poids pour les autres, car c'était ce qu'elle était pour ma belle-sœur qui s'occupait jour et nuit d'un paraplégique, son dernier enfant. Elle y vécut une année complète, après quoi elle décida de retourner vivre avec mon père, là où elle avait tant souffert. Pourquoi? Par culpabilité de l'avoir quitté probablement. Et pourtant, il n'était pas plus en mesure de faire vivre sa famille, après quatre années de vaches maigres. Avec le recul, je crois que ma mère avait une autre idée derrière ses intentions de retour au foyer; j'en reparlerai.

Tout adolescente que j'étais, j'avais tout comme elle de la suite dans mes projets, mais moi, je voulais avancer, pas reculer. J'aspirais à faire un autre travail, j'aurais bientôt quatorze ans et je regardais vers quoi je pouvais me diriger pour gagner un meilleur salaire. J'étais consciente que je pouvais gagner un peu plus mais ne savais pas comment.

Un jour, l'occasion s'est présentée. Une jeune fille vient visiter son fiancé à l'hôpital. Tout en jasant avec elle dans le corridor et la sentant très réceptive, je lui dis que je cherche un travail dans une maison privée. Elle doit me trouver convenable puisqu'elle me propose d'aller rencontrer ses patrons qu'elle quittera dans un mois pour se marier. En plus, sa patronne vient de subir une chirurgie et elle est en convalescence. Alors, si elle trouvait une remplaçante, ce serait apprécié.

J'ai rencontré ces gens et je fus engagée à douze dollars semaine. Je devais être disponible sept jours sur sept et j'étais temporairement au service de trois personnes puisque leur fils les quittait quelques jours après mon arrivée. J'avais une grande chambre meublée d'antiquités, j'étais très bien nourrie et j'étais respectée, mais Grand Dieu que je m'ennuyais!

Le premier matin, le fils, dentiste comme son père, me demande de bien vouloir arranger son pamplemousse. «C'est quoi ça?» me demandai-je. Un nom et un fruit inconnus. Que veut-il dire et qu'est-ce que je dois faire avec cela? Il m'a regardée un peu de travers et il s'est empressé d'aviser sa mère que je n'étais pas très dégourdie. Il avait bien raison, ce grand prétentieux! Mais, après cet incident, il n'a plus fait partie du décor et j'étais bien soulagée, car j'avais l'impression que ma présence ne lui convenait pas; j'étais donc seule avec ce vieux couple. Monsieur le dentiste père travaillait toujours et il venait dîner tous les midis. Au menu : soupe, steak et pommes de terre pilées tous les jours pendant les deux mois où je fus à leur service. Je n'avais pas le choix de manger la même chose qu'eux même si je ne mangeais pas avec eux. Ce n'était pas moi qui faisais cuire le steak. Ah non! madame n'aurait pas pris cette chance! Et j'étais bien d'accord avec elle.

Madame Cyr prenait grand soin de son mari dentiste et celui-ci avait beaucoup d'égards pour madame; je sentais un amour serein et compatible dans ce couple. Le reflet de leur vécu quotidien m'impressionnait, ce qui me mettait en grande confiance. Ils avaient beaucoup de respect pour moi et après quelques questions, ce bon monsieur connaissait un peu ma famille. Je crois qu'ils me prenaient en pitié parce que, en réalité, ils n'avaient aucun besoin d'une adolescente dans la maison, même si je m'étais fait passer pour une jeune fille de seize ans alors que j'en avais quatorze. Fausse déclaration pour gagner mes sous.

Voici un exemple de mes connaissances en cuisine : un bon matin, madame me demande si je veux arranger le poulet pour le dîner du dimanche. Elle ajoute : «Comme tu es fille de cultivateur, tu dois certainement savoir ça». «Eh bien non! lui répondis-je, chez nous c'est maman qui fait ça». Elle reprend le poulet, elle me regarde avec un mince sourire et fait le travail elle-même. J'ai bien pensé ce jour-là que tout était terminé pour moi dans cette maison.

Ces gens au grand cœur me gardaient par sympathie. En échange, je faisais à peu près tout que qu'elle me demandait : lavage, ménage, commissions. J'ai appris avec cette personne à repasser des chemises à la perfection, à faire leurs lits à leur manière. Je n'aimais pas faire la cuisine et je trouvais que ce n'était pas mon rôle. De toute façon, je ne savais rien faire en cuisine et je crois qu'elle n'a pas eu le courage de m'apprendre.

Un matin, tout doucement, elle me dit : «Viens avec moi en haut, je vais t'expliquer quelque chose. Vois-tu le lit de mon mari? Eh bien, si tu veux qu'il couche dedans ce soir, veux-tu le faire de cette façon? Sinon, il m'a avertie qu'il ne coucherait pas là». J'avais constaté qu'ils ne couchaient pas ensemble, alors je lui réponds:
- Pourquoi ne couche-t-il pas avec vous? Ça ferait un lit de moins à faire pour moi?
-Impossible, dit-elle, c'est que j'ai besoin de tout mon sommeil, actuellement, et je dois être seule pour ne pas être réveillée le matin puisqu'il se lève tôt.
Là-dessus, je n'ai rien dit mais je l'ai trouvé un peu gâtée, ma patronne. Comment se fait-il, me dis-je, qu'ici il y a deux chambres pour deux personnes mariées?

Dans cette maison, j'ai senti que je n'étais pas une adulte au service des autres, j'étais une adolescente en apprentissage et j'avais le goût d'autre chose, mais quoi? J'avais besoin de m'amuser, cela me manquait beaucoup. Je souffrais de mon ignorance aussi. Mon but, lorsque j'étais plus jeune, c'était de devenir infirmière, pas une bonne à tout faire.

L'époque ne se prêtait pas au retour aux études. Cela n'existait pas hors des murs scolaires à temps plein.

Un départ triste mais souhaité

Lorsque j'ai quitté la maison de mon frère Armand, j'apportais secrètement dans mon cœur un béguin rempli d'espérance pour Rolland, un employé de mon frère. Ce bel amour avait dix années de plus que moi.

J'aurais nié à qui que ce soit porter ce béguin en moi mais les mères étant ce qu'elles sont, la mienne s'était aperçue de nos regards complices. Elle devait nous surveiller, surtout que nous vivions sous le même toit. Finalement, nous avons dû vivre éloignés l'un de l'autre lorsque ma mère a accepté de m'envoyer travailler à l'extérieur. Nous avions réglé deux choses en même temps.

Un cœur d'adolescente en ébullition, c'est comme un volcan qui sommeille; ce qui m'a permis de comprendre la raison des mariages précoces. En m'éloignant volontairement, c'était, pour ma mère, l'occasion rêvée de stabiliser mes amours brûlants. Mais Rolland n'avait pas dit son dernier mot, puisqu'un beau dimanche après-midi, il est venu me rencontrer au palladium de Thetford Mines où, ensemble, nos avons patiné pendant quelques heures. J'avais trouvé agréable qu'il se déplace pour moi, mais le temps avait fait son œuvre : au rythme des tours de patinoire, j'ai constaté que trois mois de séparation avaient suffi pour que s'estompe l'intensité de mon amour. Où était passée l'euphorie de le revoir, l'émotion fébrile ressentie? Il avait bien vieilli ces derniers mois, dans mon regard et dans mon sentiment. L'amour s'était estompé, je ne l'aimais plus. «Suis-je trop jeune pour lui ou lui trop vieux pour moi?» Enfin, mon choix était évident : je ne reverrais plus jamais Rolland. C'était simplement une confusion sur l'amour avec un grand A propre à l'adolescence et ce charmant béguin terminé mettait mon cœur en chômage. Remplie d'une espérance nouvelle, je me demandais s'il se trouverait un autre amour sur ma route.

J'assumais mon rôle de travailleuse ambulante et survivre était ma motivation dans cette jungle humaine. Je ressentais physiquement les contre-coups du service domestique. Un matin, mon patron dentiste, voyant la perte de mes cheveux couronnant mon visage d'un trait blanc d'environ un pouce de large, m'interpella en me questionnant sur mon vécu familial puis, me référa à un ami pharmacien pour me faire traiter. Je n'ai jamais oublié son regard compatissant lorsqu'il ajouta : «Je crois que tu ressens un choc émotionnel.» Cette phrase ne me dit pas grand chose et pourtant, je vivais toute ma vie d'adolescente dans une insécurité totale.

Chez moi, la maturité s'est installée rapidement, au gré des événements et des gens placés sur ma route. Mais toutes ces bonnes gens voulaient du rendement en échange du salaire alloué; je crois qu'ils oubliaient involontairement mon âge. D'ailleurs, à cet endroit, j'avais caché mon âge pour être certaine d'être engagée. C'était difficile de maintenir mon mensonge lorsqu'ils me questionnaient et, en plus, je rougissais facilement, soit par gêne ou par mal-être, mais quand même, leurs déductions tombaient justes.

Ces gens vivaient tout près de leur fille, mariée à un monsieur Campeau, issu de la famille Campeau qui gère aujourd'hui une multinationale.

Un soir, ils m'ont demandé de garder leurs trois enfants. J'ai accepté avec plaisir, mais, de ce soir-là, ce n'est pas le souvenir des enfants que je retiens, c'est celui d'avoir rencontré la Shawinigan Power en changeant l'ampoule électrique dans la chambre de la petite fille. Celle-ci me dit quoi faire, mais moi, ne connaissant rien au système, je plaçai deux doigts dans la douille du plafond. Montée sur le lit, le choc me cloua sur place. Je tombai assise avec une peur bleue de ce que pouvait faire cet engin infernal; la petite me rassura, mais l'ampoule ne fut pas installée ce soir-là. J'ai connu bien des railleries au sujet de mon ignorance du réseau électrique. Un souvenir bien humiliant! Le lendemain, cette dame s'est empressée de raconter l'anecdote à sa mère, croyant que je ne l'entendais pas de ma chambre.

Chez ces gens à l'aise et instruits, je ressentais l'héritage de ma pauvreté matérielle et intellectuelle. Jeune, je n'avais pas souffert de notre isolement de famille pauvre puisque l'environnement s'y prêtait, mais en découvrant autre chose, je regardais mon vécu sous un tout autre angle. Je me promettais de me renseigner, de m'éduquer davantage et de m'instruire, si cela devenait possible. Mais, le grand Mais, comment survivre sans gagner mon pain?

Je ne suis jamais retournée vivre chez mes parents puisque je n'avais plus de place… ma place, la famille étant disloquée. Je n'ai jamais demandé un sou à qui que ce soit de ma famille non plus. Il m'est plutôt arrivé d'aider financièrement quelques membres de la famille dont Gracielle, ma sœur, qui est demeurée hospitalisée au sanatorium pendant quatre ans. J'ai aidé aussi ma mère et, plus tard, d'autres sœurs et mon frère Jean-Marie, après le décès de ma mère.

Mes besoins personnels passaient après ceux de ma famille et je n'ai jamais regretté le support que je leur ai apporté. C'était la loi du juste retour : j'avais reçu de mes frères et sœurs, il était tout à fait normal de continuer cette bonne logique qui se pratiquait dans les grandes familles pauvres.

Étant jeune, je n'ai pas souffert d'être pauvre, mais j'ai souffert des discordes entre mes parents. Ces désaccords me rendaient malade, me donnaient des maux d'estomac, occasionnaient la perte de mes cheveux, des éruptions cutanées et l'insomnie.

Quelques années après mon mariage, j'ai réalisé que la pauvreté m'avait appris beaucoup de choses dont le renoncement, la sympathie envers d'autres pauvres, la reconnaissance pour le peu que je possédais, les valeurs humaines dans les familles, l'économie, le partage et, surtout, j'ai appris à mes enfants le respect pour ce qu'ils possédaient tout comme pour le bien d'autrui.

Aujourd'hui, je te dis merci de t'avoir rencontrée… pauvreté.

Adolescence totale
Deuxième partie - Découverte


Ayant quitté mon vieux couple à la mi-été, j'allai travailler pour mon frère Alfred et son épouse Marie- Ange. Ils avaient un fils, Lionel, qui venait tout juste d'avoir trois ans et qui était mignon comme tout. Je l'aimais énormément, il était ma joie de vivre.

Je suis devenue une employée à temps plein dans l'hôtellerie, tâche laborieuse pour mon âge, surtout que la bonne volonté me manquait parfois.

Avec ma belle-sœur, j'ai tout appris : l'art de recevoir les gens, de servir aux tables, de faire le ménage à la perfection. Tout devait être impeccable.

Les journées de travail étaient très longues et les nuits très courtes. J'aimais le public et je sentais que je m'épanouissais. Je me suis fait de nouvelles amies et j'avais la permission d'aller danser dans les salles de danse de la région. Je m'achetais des nouveaux vêtements et je commençais à devenir coquette. Me coiffer de différentes façons était très important. Les garçons de mon âge ne m'intéressaient pas du tout, je les préférais dans la vingtaine mais mon frère ne se gênait pas pour les informer de mon âge, ce qui les empêchait de me tourner autour.

Avec le peu que je savais sur la sexualité, il me restait beaucoup de choses à apprendre. Lorsque j'entendais des conversations au sujet de différentes personnes et de différentes façons, je me posais beaucoup de questions.
Apprendre à connaître mon corps n'était pas ma préoccupation principale, mais lui semblait vouloir se faire connaître. J'avais parfois des fantasmes inattendus, des désirs soudains, des périodes tristes, des nuits agitées, je me sentais confuse. Je contestais ma belle-sœur, je la confrontais et parfois je la détestais. Lorsqu'elle se retournait, je grimaçais dans son dos. Une vraie adolescente quoi! Beaucoup de colère m'habitait, j'aurais voulu lui crier toute ma haine et ensuite, je pleurais. Après ces crises de larmes, je l'aimais mieux.

Un jour, je suis allée avec eux, je ne sais où, et je les ai attendus dans l'auto le temps qu'ils rencontrent quelqu'un pour leurs affaires. Il faisait très chaud ce jour-là et j'étais assise sur la banquette arrière à regarder vaguement au loin, lorsque j'ai senti une chaleur m'envahir le bas-ventre, comme des spasmes inconnus. Dans ma tête déferlaient des idées bizarres incontrôlables : «Dois-je vérifier ce qui se passe dans ce coin béni?» Je me sentais tellement bien. «Pourquoi pas, je suis seule après tout!» Il ne m'a fallu qu'un geste pour que se déchaîne en moi ces ondes mystérieuses, une plénitude de joies inattendues qui m'ont paru durer d'interminables minutes.
Penaude et surprise de cette découverte, croyant qu'une maladie m'envahissait et pourtant je savais que je n'étais pas malade, je me sentais tellement bien et relaxée. C'était un secret délicieux et j'étais certainement la seule qui possédait en elle une aussi grande sensation. Mais qu'est-ce que c'était? Comment cela pouvait-il bien s'appeler, je n'en avais aucune idée. Je me suis mise à chercher un nom à ma découverte.

Peut-être que je suis possédée du démon, après tout. Ça doit être ça un péché d'impureté dont j'entendais parler soit dans la religion, soit dans les conversations. J'avais des inquiétudes à ce sujet. Je me rendais compte que la demande était forte, certains jours du mois, et je m'aimais moins lorsque je récidivais. J'étais dans l'ambiguïté totale vis-à-vis de moi-même et je n'avais personne à qui en parler, évidemment. Après avoir savouré ce plaisir, une honte m'envahissait, j'avais des remords cuisants, j'étais certaine que mon âme était perdue.

Un jour, en faisant mes prières, j'ai dit à Dieu : «Est-ce que c'est vous qui m'avez faite ainsi, est-ce un besoin comme manger, boire, rire, pleurer, dormir, penser? Si c'est vous, donc ce n'est pas un péché, vous avez eu la bonté de me donner cela aussi, alors je vous remercie, puis si cela vous déplaît, tant pis pour vous.»

C'est ainsi que j'ai réglé mon problème. J'allais m'en confesser pour la forme, mais je ne regrettais rien. J'ajouterais qu'il m'a fallu environ trois années pour apprendre à mieux connaître ma sexualité, étudier mon cycle menstruel, lire sur le sujet pour me rassurer, mais j'avoue que la documentation se faisait très rare à l'époque.

À travers mes années d'adolescence, l'effet de pratiquer la masturbation contribuait à contrôler fortement mes désirs sensuels avec les garçons. Je ne sentais pas le besoin de faire l'amour à cet âge-là et je ne prenais aucune chance avec qui que ce soit. Mais lorsque, vers l'âge de quinze ans, un bel amoureux s'est présenté, j'ai éprouvé plus de difficultés dans ma résistance, mais j'ai tenu bon. J'ai résisté à la tentation jusqu'à mon mariage parce que mon objectif était de demeurer vierge pour mon futur époux. C'était une résolution sine qua non, mais je me posais cette question : «Suis-je vraiment vierge physiquement?» Oui, je l'étais, mais sexuellement, non je ne l'étais pas, au contraire, j'étais très épanouie pour mes quinze ans.

Durant cette année 1949, il y eut la grève d'Asbestos. Ce souvenir est très marquant parce qu'à l'hôtel de mon frère, à Inverness, non loin de là, il y avait des rassemblements où l'inquiétude, les discussions et les mises en action se brassaient dans un demi-secret. Le frère de ma belle-sœur, Bertrand, y étant fort impliqué, cela devenait risqué pour mon frère qui faisait fonctionner son hôtel seulement avec une permission du député et non avec une licence en bonne et due forme. Parce qu'il vendait des boissons alcoolisées, son permis lui était refusé.

Cette grève me rappelait les inquiétudes que j'avais éprouvées lors de la guerre 39-45. Je ne sais pourquoi, peut-être à cause des conversations à huis clos entre voisins, qui cachaient leurs fils dans les bois ou ailleurs afin de les exempter de la conscription. Ils disparaissaient tous lorsque les agents de la police montée venaient interroger les familles.

Un aumônier siégeait dans le conseil syndical et il était rassurant de voir un personnage clérical au sein du militantisme. L'histoire du mouvement syndical faisait sa marque et la population du Québec entrait dans l'histoire sous le règne du Premier ministre Maurice Duplessis, le plus grand adversaire politique du syndicat.

J'ai travaillé une année pour mon frère et ma belle-sœur. Durant cette année, ma sœur Gracielle travaillait dans un autre hôtel, pour la famille Lajoie à Sainte-Julie Station. Elle était heureuse avec ces gens-là qui avaient beaucoup de considération pour elle. Puis, un jour, soudainement, sa maladie réapparut. Une pneumonie identique à celle qu'elle avait faite à l'âge de quatorze ans. Cette fois-là, un diagnostic bien différent lui prit les quatre dernières années de sa vie : la tuberculose positive, l'hospitalisation dans un sanatorium jusqu'à son décès à l'âge de vingt-trois ans, sans revenus, à la merci de la famille pour la soutenir. Sa patronne, madame Lajoie, s'en est occupée pendant quelques mois, espérant qu'elle reviendrait avec eux. Ensuite, ils ont tourné leur regard vers moi pour remplacer ma sœur. Je possédais une courte expérience mais j'acceptai leur offre. Ce fut un bonheur de travailler pour eux. J'entrai à leur service à la fin de mes quinze ans, durant l'automne 1949.

Ces gens furent pour moi de nouveaux parents. Je me sentais aimée telle que j'étais. Comme ils n'avaient pas d'enfants, j'ai vécu une adoption totale : enfin, j'avais une famille. Je crois avoir terminé mon adolescence cette année-là. En me sentant aimée, entourée, encadrée, valorisée par ces gens, je devenais une adulte sûre de moi et, par surcroît, c'est là que j'ai rencontré mon premier grand amour : Claude.






Source: Le village virtuel des 50 et plus
http://www.villagevirtuel.com/copains
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