Mon enfance


Souvenir mémorable

Un jour, vers l'âge de trois ans et demie, tout le monde a dû sortir de la maison, sauf moi et madame Fréchette. Moi, je dormais dans mon lit pour ma sieste d'après-midi. À mon réveil, j'aperçus ma mère couchée, avec un bébé criant au désespoir à ses côtés. Autour du lit, dans une cuve, des draps souillés de sang, un homme que je ne connaissais pas et qui faisait des recommandations à ma mère et madame Fréchette, Cécile, qui lavait ma mère.

Quel spectacle! Était-ce un rêve? C'est ainsi qu'on me présenta le dernier enfant de la famille : ma petite sœur Madeleine. Ne me demandez pas si j'étais heureuse. Pas tellement, puisque j'avais déjà mon petit frère Benoit avec qui je m'entendais bien, alors pourquoi cette petite braillarde dans ma vie?

Ce souvenir, bien imprégné dans ma mémoire, fut assez difficile à faire croire à ma mère. Pour qu'il soit crédible, il m'a fallu ajouter tous ces détails, mais beaucoup plus tard. Je conservais cet événement dans ma mémoire comme quelque chose de sacré, de précieux. Elle fut obligée d'ajouter qu'elle aurait bien dû m'envoyer avec les autres ce jour-là. Je sentais sa pudeur d'accoucheuse troublée par mes souvenirs.

Mes colères

J'étais colérique à outrance selon ma mère. Dans ces moments-là, paraît-il que je m'étouffais. Un jour, après une bonne colère, je me suis retrouvée le corps recouvert d'éruptions cutanées. Était-ce la faute de mon tempérament bouillant? C'est ce que ma mère croyait avant qu'elle apprenne que je souffrais d'allergies à certains animaux.

Une de mes colères mémorables s'est manifestée lors d'une visite à la maison de ma grande sœur Blanche. Celle-ci, avant un certain repas, s'offrit pour couper le pain et moi, haute de mes cinq ans, je m'étais obstinée à vouloir le faire à la place. Elle commença donc à trancher le pain et je bondis rouge de colère sur le couteau à pain. J'en fus quitte pour une entaille dans la main et une punition immédiate venant de ma sœur qui me dirigea vers mon lit.

Durant ma réflexion, j'entendis des chuchotements et des reproches à ma sœur venant de maman. Elle manifestait son désaccord sur ma punition, semblant dire que l'entaille à ma main était suffisante pour une bonne leçon.

Insouciances enfantines

Avec mes frères Jean-Marie et Benoit et ma sœur cadette Madeleine, j'étais le leader, le centre de nos activités amusantes. Les idées saugrenues, mélangées à celles un peu plus censées, alimentaient notre quatuor dans nos temps libres pour s'amuser.

L'été, dans les grandes chaleurs, nous allions nous rafraîchir près du ruisseau qui bordait notre sucrerie, nu-pieds à travers les prés de foin flou et d'arbustes framboisiers où nous mangions des framboises enveloppées de leurs feuilles. Il faisait bon marcher à travers les souches de bois mort, mettre nos pieds dans la mousse fraîche tout autour. Je nous revois dans le ruisseau, construisant des digues de petites roches pour en faire des barrages pour les petits menés. Nos pieds, arrosés par le courant, rafraîchissaient tout notre corps. C'était des vacances que nous accordait ma mère durant les journées chaudes d'été. Nous profitions de ces moments pour explorer les alentours.

Je revois Benoit s'aventurer vers un bruit stridulant et revenir à la course, ayant perdu sa casquette envahie par un essaim d'abeilles que nous appelions guêpes noires. Tous les quatre, les jambes au cou, nous sommes revenus à la maison en catastrophe, voyant les guêpes suivre mon petit frère.

Une autre fois, dans le même bois, là où beaucoup de framboises florissaient, un petit animal, bien assis sur une grosse souche, nous observait cueillir des framboises. Quand je l'ai vu bouger, j'ai pris peur et mon cri d'alerte a rassemblé les trois autres. Ouf! Nous voilà encore à la course, revenant à la maison tous apeurés par cette bête que moi seule avait vue avant qu'elle ne disparaisse. C'était une bonne raison pour terminer la cueillette.

En voyant nos chaudières à moitié pleines, notre mère nous a fait rebrousser chemin afin de terminer notre tâche de remplissage. Étant donné qu'une seule personne avait vu cette bête énorme, dans la tête de ma mère, l'excuse n'était pas valable.

Toutes ces belles framboises que nous avions tant de peine à cueillir, pensez-vous que nous en étions les dégustateurs? Non, pas toujours. Ces belles chaudières de cinq livres, parfois dix, étaient déjà vendues aux voisins, les Johnson, une famille riche, qui devaient en faire des mets succulents auxquels nous n'avons jamais goûté.

L'argent du fruit de notre labeur servirait pour nous préparer à l'année scolaire. C'était une raison motivante que j'appréciais beaucoup lors de la rentrée.

Il en était ainsi pour les fraises des champs que je trouvais plus difficiles à cueillir. Il fallait se traîner dans les champs dans un silence religieux pour ne pas dénoncer aux autres la belle talle remplie de grosses fraises; c'était une compétition appréciable. Je me permettais souvent de terminer ma cueillette la première car la chaleur avait parfois raison de ma résistance. Je préférais le bois et le ruisseau.

Dans ces journées chaudes, nous allions ensuite nous baigner dans la rivière qui passait au milieu de notre terre plus bas que la maison; une récompense pour notre labeur avant d'aller chercher les vaches pour la traite du soir.

Ces souvenirs agréables me sont doux au cœur.

Nous n'avions qu'un pommier sauvage dans la prairie montagneuse. Il avait été planté par le vent qui, j'imagine, nous l'a amené un jour de printemps. Il a poussé là, tout seul, sans descendants, et il était notre lieu de rencontre durant l'été. Son ombrage nous accueillait pour la conversation comme un phare, il semblait tout surveiller. Nous l'aimions beaucoup et nous en prenions grand soin. Les pommes vertes qu'il se plaisait à nous donner, selon son bon vouloir, nous les cueillions en septembre et les mettions dans des poches de jute que mon père plaçait sous le foin dans la tasserie pour qu'elles finissent de mûrir. L'odeur des pommes m'attirait, j'avais toujours bien hâte d'en profiter, mais cette odeur changeait avec le temps. Mon père reconnaissait l'odeur de la pomme mûre si bien que, lorsqu'il sortait la poche de pommes, il avait parfois des surprises : quelques-unes étaient trop mûres, ce qui nous déplaisait beaucoup et nous lui reprochions sa lenteur à nous faire plaisir.

Ce pommier unique m'est resté en mémoire comme un arbre solitaire, fier et productif. Il est disparu avec les années, peut-être parce qu'il s'ennuyait de notre famille…

Les soirs d'été, nous admirions les étoiles et faisions l'observation des lucioles que nous mettions en pots pour nous éclairer. Tous assis dehors sur le sol frais, maman nous racontait des peurs anciennes comme les loups-garous, les disparus ressuscités, sa vie d'enfant. Elle nous parlait des petits Chinois miséreux et des peuples oubliés comme les Africains. Elle nous parlait de religion et la soirée se terminait par la longue litanie des prières du soir. Mon père, fatigué, à genoux près de sa chaise, s'endormait parfois au son des Ave Maria. Je m'approchais de lui en marchant sur les genoux pour le réveiller, sinon il aurait fallu ajouter d'autres dizaines pour convertir celui-ci, si indifférent aux sempiternelles litanies de ma mère. J'aurais aimé dormir avec lui. Le temps en aurait été raccourci, mais ma mère veillait au grain tout en égrenant son chapelet.

L'hiver, je glissais avec mon traîneau. C'était mon loisir préféré. Comme tous les enfants, nous fabriquions des forts en neige, des jours complets de travail. J'étais toujours le contremaître dans ces projets de grande envergure.

Regarder le vent d'hiver souffler dans la prairie était un spectacle que j'aimais beaucoup. Voir venir mon père avec le rouleau à neige tiré par les chevaux, les moustaches glacées dans le vent poudreux, c'était tout un spectacle. Je les trouvais courageux, ces chevaux, conduits par un homme qui l'était tout autant, la moustache glacée lui aussi, il aimait ce genre de misère parce que cela lui signifiait qu'il avait de bons chevaux. Une fierté agréable pétillait dans ses yeux. J'étais fière de lui parce qu'il ouvrait les chemins qui nous amenaient à l'école.

Lorsque j'allais dans le bois durant les coupes, j'aimais entendre bûcher, scier et voir les arbres tomber. Ensuite, je regardais les chevaux tirer ces arbres à travers la neige, parfois non battue, pour qu'on les transforme en bois de chauffage. Mes frères et mon père travaillaient très fort. C'était un élément primordial, le bois. Grâce à lui, nous pouvions manger du bon pain chaud, des bonnes tartes aux fraises, aux framboises, aux raisins, aux pommes, des gâteaux maison, des galettes blanches, des galettes à la mélasse, etc. J'avais vu ce bois tomber et presque par miracle, grâce à eux, mon père et mes frères, je pouvais dévorer de bons repas chauds.

Toute jeune, vers l'âge de sept ans, je commençai à poser des questions sur la transmission de la vie : comment étions-nous arrivés sur cette terre? J'avais une réponse très positive immédiatement : j'étais arrivée un bon jour dans l'enclos des cochonnets. Je les aimais tellement, surtout quand leur petite queue est en tire-bouchon, je me permettais de les flatter mais je ne les prenais pas dans mes bras. Leur senteur m'était un peu désagréable.

Comment avait-on pu me trouver dans cet enclos parmi cette odeur de cochon; je n'aimais pas cette réponse et je n'y croyais pas. Je m'en satisfaisais en attendant de trouver mieux, alors j'en questionnais d'autres, mes frères, mes sœurs. C'est ainsi que j'appris mon arrivée dans le lit de maman en plein après-midi durant une tempête d'hiver. J'aimais mieux entendre cette réponse à mon existence sur cette terre.

Mais comment étais-je arrivée dans ce lit?

J'ai appris ensuite, en regardant naître les petits animaux, d'où ils venaient. En serait-il ainsi pour les humains? D'autres questions surgirent. Qui les place là? Par où suis-je sortie? Par la bouche? Les seins? Le nombril? Cela n'avait aucun sens. Le parallèle se faisait dans ma tête et les questions suivaient; jamais de réponses satisfaisantes. Il m'a fallu une bonne amie qui m'apprit, à l'âge de onze ans, comment on faisait des enfants. «Inutile de me raconter ces histoires, que je lui dis en mentant avec fierté. Je sais tout cela». «Ah oui? dit-elle, et pourtant je croyais t'apprendre». Une amie ouverte sur les vraies choses, enfin je devins connaissante et reconnaissante. Ma mère ne l'aimait pas beaucoup mon amie Réjeanne, «trop dégourdie à mon goût», disait-elle. Je ne lui racontais rien à ma chère maman; mon savoir était trop important, cela se passait entre filles, voyons donc!

Je n'avais pas dévoilé à mon amie l'événement de mes menstruations, pourtant très marquant : j'en étais malade à chaque vingt-huit jours. J'attendais que son tour arrive, ce qu'elle m'apprit en grande pompe. Je la trouvais épanouie, mon amie Réjeanne, elle ne semblait porter aucun secret lourd, mais moi si…

J'ai correspondu avec elle pendant très longtemps. Elle a vécu heureuse dans sa famille et dans son couple. Par contre, la maladie s'est acharnée sur elle pendant de nombreuses années. Lorsque je l'ai revue, après quarante ans, elle était brisée par la maladie. Je me suis comparée et consolée en moi-même sur mon vécu.

Je ne crois pas avoir été difficile à élever, même avec mon côté chef et colérique. Il faut ajouter que mon caractère était vite maté par mes parents, ils en avaient vu d'autres. Non, j'étais assez soumise; curieuse, j'en conviens; décideuse lorsque je me sentais en contrôle de mes trois acolytes, mes frères et ma sœur, que je menais par le bout du nez. En voici un bel exemple.

Le jour du mariage de ma sœur Françoise et de son fiancé Gérard, j'ai pris une décision hors du commun. C'était un lundi, jour de la fête du Travail et le samedi précédent, mon frère Alfred avait convolé avec Marie-Ange et nous n'étions point invités pour le mariage, nous les quatre enfants. Nous avions eu droit au souper mais non à la cérémonie; il fallait que nous restions à la maison pour soigner les animaux et l'on venait nous chercher vers les dix-huit heures trente, après la traite des vaches.

Ce que je ne digérais pas du tout c'était de manquer la cérémonie du mariage. Je n'avais jamais encore assisté à cette grandiose aventure et on nous la refusait. Une grande injustice que je ne leur pardonnerais pas de si tôt. Et voilà que la même chose se reproduit deux jours plus tard. Je savais mes sœurs venues de loin pour la cérémonie et que la journée des noces se passerait dans une grande maison de campagne, là où on s'amuserait et mangerait des mets hors de l'ordinaire. Mon besoin de défendre les injustices sociales a dû commencer ce jour-là. Vers onze heures de l'avant-midi, j'ordonne à mes frères d'atteler le cheval à la voiture, de se mettre beaux et de passer à l'acte pour aller manger avec les invités au mariage; nous avions cinq milles à parcourir. Comme nous passions devant la maison de la voisine Cécile, qui demeurait presque en face de chez-nous, celle-ci s'avance, nous arrête et nous demande de ne pas désobéir à nos parents. Elle nous met en garde contre les représailles éventuelles; tout penauds, nous rebroussons chemin et dételons le cheval. Une colère subite m'envahit environ une demi-heure plus tard. Regardant l'heure, je sais que si je n'agis pas, nous manquerons le repas de noces et je sais comment c'est bon, un repas de ce genre. J'avais vu et goûté le samedi soir précédent tous ces mets délicieux.

De quoi se mêlait-elle, celle-là! Surtout que mes parents l'appréciaient plus ou moins. Sur cet élan, je décide que, cette fois-ci, nous ne passerons pas devant chez elle. Nous attelons de nouveau et passons par le champ en face de la maison, là où un tracé est déjà fait pour la culture des champs.

Le trio répond : «Bonne idée». Coiffés et retoilettés, mon petit frère, son chapeau sur la tête, conduit le cheval et nous voilà à travers champs jusqu'à la bonne route sur la côte. Voilà ce qu'est la liberté et l'affrontement des injustices.

Il fait très beau et nous chantons : «Aux noces, aux noces, aux noces, nous sommes dans le temps des noces». Fiers comme des paons, nous rencontrons mon frère Armand avec Émilien le frère de ma belle-sœur Marie-Ange.

- Où allez-vous les enfants? dit-il, un peu éméché.
- Aux noces, répond-on tous ensemble.

Quel obstacle, me dis-je. Nous sommes cuits. Mais non, il prend du ruban dont l'auto était décorée, et l'enroule autour des barres de roues.

- Et voilà. Allez-y aux noces! dit-il avec des éclats de rire. C'est quand le père va voir son cheval en sueur et la voiture dans les mains des enfants!

Je m'en fous, que je me dis, il nous prendra, qu'il le veuille ou non, pourvu que je puisse voir de mes yeux ce qu'est une noce, surtout celle de ma sœur Françoise qui devait être plus que jolie cette journée-là, puis son Gérard qu'elle avait mérité de peine et de discussions vu l'écart en âge avec lui.

Nous avions traversé deux obstacles. Y en aurait-il un troisième par superstition? Jamais deux sans trois. Eh bien, celui-là était de taille : ma mémoire était incertaine de l'entrée pour se rendre à la maison nous avons mis quelques secondes de trop pour diriger le cheval; voyant que nous allions passer tout droit et que nous allions un peu vite, je lance un bon cri à Benoit : «Tourne là! C'est là l'entrée!» Le cheval s'y soumet et hop! nous accrochons le poteau de la barrière dans la roue de la voiture. Je vois mon petit frère partir au vol, le chapeau dans les airs, je vois aussi mon père qui se berçait sur le balcon de la maison nuptiale. Le cheval continue au trot le rejoindre et nous, nous sommes tous saisis de peur, dans tous les sens, près de la clôture. J'entends mon père s'exclamer: «Baptême! C'est mon joual avec le baccus cassé, ah ben mille dieux! C'est encore la Jeannine qui a manigancé ça!»

J'aurais voulu monter au ciel avant que l'enfer arrive à moi. Nous descendons à pied, tous les quatre vers mon père, un peu moins toilettés qu'à notre départ mais nous sommes là, enfin. Une arrivée assez spectaculaire, il faut le dire!

Je revois tout le monde dehors qui nous observe en se demandant comment je m'en sortirais. Tout à coup, j'entends une voix qui prononce avec un blâme évident : «Mais voulez-vous bien me dire pourquoi vous ne vouliez pas amener ces enfants-là ici aujourd'hui? C'était tout à fait logique pourtant!» C'était ma grande sœur Blanche venue de la Gaspésie avec sa petite Monique de trois ans pour assister à ces mariages. Ah! Que tu es bonne et compréhensive toi ma grande sœur ! Grâce à toi, je serai moins blâmée! Alors celle-ci nous fait entrer, nous fait bien manger et boire, nous nous amusons avec les autres pendant que papa va faire réparer son baccus au village par monsieur Rousseau, le forgeron.

J'en suis quitte pour une bonne remontrance et ma consolation fut double. Pour le retour, ma sœur nous renvoie à la maison avec sa petite fille. Je suis une tante comblée par la présence de cette enfant toute mignonne et savante pour ses trois ans.

J'avais, ce jour-là, avec mes frères et ma sœur, confronté l'injustice. Je ne l'ai jamais regretté. Je ne peux dire si c'est avant ou après cet incident mais dans une autre circonstance, j'avais confronté mes parents sur ma coupe de cheveux.

Ma belle-sœur Maria, mariée à mon frère Roméo, le plus vieux de la famille, portait sa coiffure fraîchement frisée, très dense sur toute la tête. Je trouvais cela très beau pour elle. Mes cheveux n'avaient jamais été coupés. Avec des tresses en double, je portais mes cheveux blonds et cendrés à la taille. J'avais, paraît-il, de beaux cheveux comme ceux de ma petite sœur Madeleine. Notre mère se donnait beaucoup de peine pour bien nous coiffer.

Je voulais aller me promener chez mon frère Roméo. J'insistais beaucoup, un peu trop paraît-il, mais comment deviner pour des parents, peut-être que je m'ennuyais de leurs deux enfants. Et puis ils demeuraient en ville! J'aimais aussi passer quelques jours avec eux lorsqu'ils restaient dans le village plus près de nous, mais cette fois ils demeuraient à Black Lake, village minier où mon frère travaillait.

Un bon matin, mon père accepte de m'y amener en passant par Thetford Mines, pour affaires. Il viendrait me reconduire pour coucher chez mon frère, ce qui lui faisait quinze milles de voiture. Il allait coucher chez son maquignon préféré et il reviendrait me chercher le lendemain après-midi.

Mon calcul était bon et, sans le savoir, il m'avait préparé un horaire afin de parvenir à mon objectif. Je savais que ma belle-sœur ne serait pas un obstacle, alors après le déjeuner, je lui demande d'appeler sa coiffeuse parce que je veux avoir des cheveux comme les siens.

- Tes beaux cheveux, me dit-elle, tu n'y penses pas et que dira ta mère? C'est moi qui vais me faire disputer!
- Ah non! dis-je, elle est au courant.

Ce qui était faux évidemment.

Sans un sou en poche, je m'en vais au salon de coiffure tout près de chez elle; une première pour moi. Je m'assois sur cette chaise assez haute. J'ai neuf ans et demie environ. Imaginez mon audace, petite peste que je suis, je l'avoue.

Lorsque j'ai vu mes grands cheveux tomber, j'ai senti descendre en moi une punition incroyable, une douleur dans mon être. Je perdais une partie de moi-même. Je me suis sentie anéantie par ma laideur et ce n'était pas fini! Il fallait frisotter cette petite tête de linotte, avec un petit espoir de m'embellir peut-être… Mais non, une deuxième horreur de moi-même et, de plus, sans un sou pour payer. J'avoue à la coiffeuse, dans ma grande candeur hypocrite, que mon père va venir payer lorsqu'il viendra me chercher. Le coût est de 2,00 $. Deux dollars pour être aussi laide! Comment affronter le monde, ma mère, mes amies, mes frères et sœurs? Pourtant comment se faisait-il que je trouvais ma belle-sœur aussi belle sous ce capuchon de poils frisés?

Mon père me regarde, n'y comprend rien, il regarde ma belle-sœur avec un air de reproche. Celle-ci, toute penaude, me regarde, elle sourit, elle éclate et finit par dire à mon père : «Ah ben la petite ratoureuse, elle nous a eus, à part de ça il ne vous reste qu'à payer la coiffeuse, juste deux dollars, elle demeure tout près, allez-y». Il est allé payer la coiffeuse. Heureusement qu'il avait deux dollars sur lui, me suis-je dit.

Nous sommes partis, assis l'un près de l'autre, sans un mot, pour affronter maman. De temps en temps il me regardait du coin de l'œil. Il a bien vu mon désarroi, j'avais ma punition. Lorsque j'apparus à ma mère sous ce casque de poils frisés, je crois qu'elle a fait sa première crise d'angine. Bouche bée, elle regarde mon père en le blâmant. Il lui dit : «À part ça, j'ai fait six à sept milles de plus pour une emmanchure pareille». Je suis allée me coucher pour la nuit la plus triste de l'été. J'avais hâte que mes cheveux repoussent pour la rentrée scolaire.

Il me restait à combattre mes impulsions, prendre conscience et comprendre qu'il y avait des limites à dominer les autres, surtout mes parents. J'avais signé ma marque de commerce aux yeux des autres mais où était ma joie dans cela? Une leçon que j'ai retenue : avoir de l'audace, oui, mais pas au-delà de ses propres limites. J'appris ce jour-là à connaître un peu mieux ma petite personne.

Les moments spéciaux de mon enfance

Enfin, le chemin vers l'école de mon enfance!

Un autre monde s'ouvrait pour moi, j'étais si heureuse de sentir mon cœur battre rapidement à l'idée de ma nouvelle vie; quelque chose d'important m'arrivait. Je pouvais marcher, courir vers mon école, accompagnée de ma sœur Gracielle et de mon frère Jean-Marie.

Toute pimpante dans mes vêtements cousus par ma mère, mes cheveux blonds tressés jusqu'à la taille (je n'avais pas encore connu de coupe de cheveux), je portais précieusement mon sac d'école usé par les plus vieux mais il était préparé depuis la mi-été. Il faisait très beau ce jour-là. J'ai toujours aimé septembre car il me rappelle ces doux moments qui me transportaient vers mon école de rang à un mille de marche, à pied, de ma demeure.

J'avais des ailes, je volais presque. Je me sentais importante et je possédais à l'avance un certain savoir sur l'apprentissage de ma première année.

Pendant un mois, à la fin de l'année scolaire précédente, j'avais assisté comme observatrice au vécu de ma future école. C'était une préparation qui ressemblait à celle de la maternelle. Donc, un peu savante à l'avance sur mon livre de lecture, mes prières et mes tables de calcul, plus rien ne me faisait hésiter à entrer à grands pas dans la deuxième partie de ma vie.

Lorsque je pouvais passer à travers les champs ou par la sucrerie durant le temps des sucres, c'étaient des moments euphoriques pour moi… J'aimais regarder mon père faire bouillir l'eau d'érable à la cabane à sucre. Certains matins, il nous invitait à nous rendre pour déguster de la trempette (eau d'érable bouillie colorée jaune brûlé avec du pain de ménage coupé). Ou, si nous étions chanceux, c'était du sirop frais, chaud, sur une tranche de pain maison arrosée de crème fraîche. Un délice comme celui offert au restaurant La Table des Rois dans le Vieux-Montréal.

Lorsqu'il faisait très beau et froid, au printemps, je marchais sur la neige durcie et scintillante tôt le matin. Cela abrégeait mon parcours pour me rendre à l'école. C'était fort agréable ces raccourcis. Je me sentais légère sur cette croûte de neige.

Le soir, au retour, le spectacle du soleil couchant nous accueillait de ses rayons colorés sur la neige blanche. C'étaient des tableaux à admirer, nos silhouettes, les couleurs du ciel, les arbres dressés dénudés de feuilles ressemblaient à des statues hautaines qui nous épiaient. Nous pouvions contempler à perte de vue la campagne au repos hivernal.

J'étais emmitouflée dans mes chauds vêtements, agencés d'une tuque, d'un foulard et des mitaines tricotés et dessinés par ma mère. Celle-ci se plaisait à inventer des modèles à tricoter dans différentes couleurs; parfois c'étaient des fleurs, parfois des arbres ou des petits animaux.

Je choisissais mes modèles dans ses dessins multicolores. Elle était fière de constater que nous étions les seuls à porter des créations personnalisées.

Un jour, elle m'a confectionné un ensemble avec pantalon en tissu étoffé de couleur bourgogne, garni de flanalette carreautée. Je me trouvais au chaud dans cet ensemble et elle me permettait de le porter pour aller à l'école non sans m'aviser que j'étais la première fillette à porter un pantalon pour aller à l'école. Elle me mit en garde sur le comportement que ma maîtresse pourrait avoir en me voyant accoutrée de cette façon. Celle-ci se tenait toujours dans la porte pour l'ouvrir à notre arrivée où elle disait bonjour à chacun. Et, parfois, durant l'hiver, elle aidait les plus petits à se déshabiller.

Ce matin-là, elle a dû lire sur mon visage mon interrogation ou mon hésitation à passer le seuil de la porte car elle me dit : «Ta mère est une personne très prévenante, elle ne veut pas que tu aies froid», et elle ajoute, «tu la féliciteras de ma part». J'ai trouvé cette journée très longue et ma mère aussi. J'avais tellement hâte de transmettre ce beau message à ma mère. Ce fut un grand sourire de satisfaction de part et d'autre. La saga du pantalon fut très discutée au sein de la commission scolaire; enfin, on évoluait tranquillement et ce, grâce à ma mère qui n'a jamais porté de pantalon.

À la fin du printemps, lorsque les animaux retournaient dans leurs enclos, je passais parfois par celui où paissaient les moutons. Je prenais les petits dans mes bras, je les caressais, je les berçais sous la surveillance de la maman brebis et parfois du bouc. Ceux-ci devaient me reconnaître puisqu'ils étaient tolérants envers moi.

Je ne devais pas me comporter ainsi et, bien sûr, je le faisais à l'insu de mes parents. De plus, il m'arrivait de ne pas suivre mes frères et sœurs. Ces jours-là, je décidais de marcher seule pour me rendre à l'école. Dans ma délinquance naïve, la curiosité et la soif de la découverte devenaient plus intenses que la punition risquée.

Pour moi, l'école, c'était la liberté, la belle vie. Je pouvais m'exprimer dans l'apprentissage du français, la matière que je préférais entre toutes; ensuite venait l'histoire de mon pays, le Canada.

Les cinq années passées à fréquenter mon école de rang tout en explorant et admirant la nature tous les jours, en foulant le sol avec ses caprices de saison, furent pour moi des années inoubliables. Mon éducation scolaire se faisait rapidement, trop peut-être, lorsque je regarde en arrière. J'ai mené de front ma première et ma deuxième année. C'était en 1939, au début de la Seconde Guerre mondiale.

Je me souviens d'un grand événement cet automne-là. Mes parents revenaient du village et ma mère, le journal à la main, nous apprend que la guerre est déclarée en Europe et que le Canada irait défendre l'Angleterre, ce qui voulait dire que ses trois fils, Roméo 26 ans, Armand 23 ans et Alfred 22 ans étaient éligibles à être appelés, volontaires ou non. Des petits avions tournaient autour des fermes pour reconnaître le territoire ainsi que les hommes qui y travaillaient, afin de mieux les identifier; une peur contagieuse s'installait pour plusieurs années à venir. Ces avions me traumatisaient, je me cachais dans le fossé lorsqu'ils survolaient la route de l'école. Un jour, j'étais seule sur cette route et, dans mon entêtement à ne pas suivre les autres pour le retour, un incident m'a marquée pour la vie : j'ai eu l'impression de me faire happer tellement l'avion volait bas. J'ai appris par ma mère que c'étaient des avions de l'armée qui n'enlevaient pas les enfants. Quel soulagement! Après cette journée pénible, j'ai suivi ma sœur sur le chemin de l'école.

Ma troisième année terminée, j'ai entrepris la quatrième et la cinquième ensemble. Lorsqu'une école n'a que dix à quinze élèves pour couvrir cinq niveaux, il est normal que la maîtresse passe plus de temps auprès de chacun d'eux. De plus, notre mère possédait assez de scolarité pour nous assister à la maison et, voyant que j'avais de la facilité, elle était très exigeante envers moi. Je crois qu'elle ambitionnait sur mon potentiel d'enfant ou qu'elle surestimait ma capacité d'assimiler mes matières; je m'y soumettais mais pas toujours de bonne grâce. Je commençais à trouver difficile ce bourrage de cerveau.

Mon enthousiasme diminua vers la fin de ma cinquième année. J'avais neuf ans et demie.

Cet été-là, mon père avait organisé un encan de tous ses biens : animaux et instruments aratoires. Il s'était gardé deux vaches, un cheval et deux voitures. Il avait auparavant acheté tous les matériaux pour construire une maison neuve sur notre ferme. Lors de cet encan, il a tout vendu. Le besoin d'argent était éminent et nous n'avions qu'une petite maisonnette qui voulait nous abandonner : elle ne pouvait nous loger convenablement sans améliorations majeures.

Avec le support financier de mes frères Roméo et Alfred, mariés à l'époque, nous allions vivre au village dans une maison louée à huit dollars par mois.

Nous sommes en 1942 et, dans ce village, le seul commerce rentable du territoire, c'est un moulin à scie : les coupes de bois sont nombreuses et la main d'œuvre ne manque pas. En plus, nous avons la chance de prendre des pensionnaires pour nous aider financièrement, c'est notre salut.

Quand je dis nous, je parle de notre mère et de trois enfants. Notre père s'objectait à vendre sa terre pour venir travailler à la journée pour des étrangers.

Il était évident qu'une séparation s'amorçait; ma mère devenait monoparentale avec trois enfants et des étrangers dans la maison. Moi, j'avais abandonné mon chien, ma chatte et mon enfance pour devenir l'assistante de ma mère dans son nouveau rôle d'hôtesse à temps plein.

Un jour où je m'ennuyais de mon chien que j'avais dressé moi-même, j'ai décidé de me rendre à pied jusqu'à notre ferme. Cela me donnait douze milles à parcourir, aller-retour, juste pour revoir mon chien, sentir sa joie en me retrouvant. J'avais l'impression qu'il s'était passé des années tellement je m'ennuyais de lui depuis notre départ.

Revoir mon père abandonné par nous me laissa un goût amer. Joie et tristesse se confondaient. Le plus difficile, dans cette séparation, c'était de constater l'insalubrité dans laquelle mon père vivait avec mon frère Jean-Marie; celui-ci, mon aîné de dix-huit mois, souffrait de déficience mentale, une anomalie dans l'apprentissage. Il était d'une beauté remarquable : grand, mince, cheveux bouclés, les yeux bleu azur. Il m'aimait beaucoup et moi de même. J'étais son mentor, je lui avais tout appris, je le surprotégeais contre la risée des autres à l'école, je le faisais participer à nos jeux, il avait une confiance totale en moi. Il m'a appris l'amour inconditionnel et le détachement matériel. De lui, j'ai retenu l'innocence de l'être et celle du savoir. Un être pur qui fonctionne sans souci de ses comportements. Il possédait la beauté de l'âme.

Lorsque je suis retournée vers mon village, la tombée du jour venait rapidement. Je me souviens que j'avais oublié la peine de mon chien pour faire place à la réalité de mon frère déficient qui ne partageait pas notre vie au village parce que mon père avait décidé de le garder avec lui pour travailler sur sa terre.

La déchirure de la séparation me frappait de plein fouet, comme tout enfant de famille dysfonctionnelle. Mes réflexions pesaient peu dans les décisions des adultes.

Ce frère déficient devenait un marginal au sein de la famille. J'en étais séparée parce qu'il était différent; il n'a pas connu nos joies à vivre parmi d'autres enfants dans notre village. L'ombre à mon bonheur c'était Jean-Marie. Je me demandais souvent comment il vivait cette séparation.
Après quelques mois, j'ai constaté que mon père en avait fait son allié et qu'il n'était pas aussi malheureux que moi. Il aimait travailler avec mon père et tous les deux devenaient complices, au grand contentement de ma mère, car elle aussi, sans le mentionner, devait se sentir coupable de notre situation, une réalité bien fragile.

Je ne suis jamais retournée vivre sur la ferme. Ma vie débordante de projets se passerait au village désormais.

Le premier côté sombre de mon enfance

Cette douleur suivait mes idées tristes. Elle s'était installée près du cœur, sous mes côtes, et elle se prolongeait dans ma gorge. J'avais environ sept ans.

Quelques jours auparavant, mon frère Alfred s'était disputé avec mon père. La discussion avait commencé à la table, au repas du midi. Il était question de la coupe du bois de chauffage pour l'automne. Ils n'étaient pas d'accord sur la qualité du bois à couper et dans quel secteur il devait être coupé. La discussion a dû continuer sur le chantier puisque mon frère est revenu en après-midi pour faire sa valise et partir se réfugier chez un voisin. Il me raconta plus tard comment il était difficile de s'entendre avec mon père.

Il avait vingt-quatre ans et c'était son premier départ. Toutes ces années, il les avait consacrées à travailler avec mon père pour subvenir aux besoins familiaux. Mon attachement pour lui était très profond. Je le considérais comme un second père.

Lentement, les jours passaient, ma douleur me tenait dans un état nostalgique. Je ne pouvais relier cela avec la peine que je ressentais, mais je ne pouvais pleurer.

Un jour, je revenais de l'école, au début de l'automne. Je marchais seule sur le chemin Craig, la route de terre battue qui reliait les villages entre eux. Pour moi, c'était des moments privilégiés, je me racontais des histoires fabuleuses, des événements imaginaires heureux. J'adorais ce monde que j'inventais, j'étais dans d'autres familles, des riches évidemment, je possédais des costumes et des souliers pour grandes soirées. Quel bonheur je me procurais! Il m'arrivait de traverser des pays en marchant, j'inventais des langages étrangers, je m'essoufflais à me faire des scénarios et si j'avais peur de mes propos, je marchais plus rapidement pour parcourir le mille de l'école à chez moi.

Ce jour-là, donc, la réalité fut incontournable. En me dirigeant vers la descente de notre demeure, je longeais le boisé du voisin, là où mon frère demeurait. Il y travaillait pour l'automne.

J'entendis des voix entremêlées de rires, j'entendis aussi les arbres qui tombaient, les coups de hache et le bruit du godendart. Figée sur place, je reconnais les voix, celle de mon frère Alfred et celle de son copain Esdras, le fils du voisin. J'adorais les bruits des bois, mais ma joie s'est transformée en angoisse ce jour-là. J'ai senti mon frère heureux par ses éclats de rire et le cœur au travail. Je l'enviais un peu, j'aurais voulu lui crier mon désarroi, mon ennui, mais pas un mot ne sortit de ma bouche, je ne bougeais plus et ma douleur réapparut avec une intensité indescriptible. Je venais de comprendre qu'il ne reviendrait plus vivre avec nous. Mon espoir venait de s'anéantir. Je ne comprenais pas ce que je ressentais.

Je suis descendue vers la maison de mes parents à la tombée du jour et je les ai trouvés fort inquiets de mon retard. Je n'ai eu que de légers reproches, je crois qu'ils avaient tendrement deviné ma tristesse. Ma peine s'atténuait semaine après semaine, je me sentais guérir lentement. J'ai longtemps transféré ma peine dans la maladie, je ne savais pas que je vivais mon premier deuil. J'ai pu comparer cette douleur lors de ma première déception amoureuse.

Cette période sombre de mon enfance est devenue un baromètre au cours de ma vie. J'ai appris que rien n'est éternel, ni les pleurs ni les joies. Quelques mois avant le décès de mon frère Alfred, je lui ai dévoilé mon vécu à son propos. Il en fut flatté et touché en même temps. Fort surpris de mes aveux concernant l'admiration que j'avais pour lui, il me promit que dorénavant, il ne souhaitait que du bonheur pour moi. Après sa mort, j'ai vécu de grands bonheurs; je crois qu'il avait lu la lettre que j'avais glissée dans son veston d'habit; cette lettre l'a suivi dans l'au-delà.

Arôme et couleur
Peinte en solo, j'avais l'impression de me faire un grand plaisir en me remémorant les bois de Beauvoir.



Le deuxième côté sombre de mon enfance
Les baisers volés

Jusqu'à ce jour, silence… silence… Soixante années de silence! Tu seras enfin libéré sur ce papier. Si tous ces baisers volés avaient été dévoilés au moment opportun? Comment et pourquoi ai-je conservé dans mon cœur, pendant toute une vie, ce souvenir malsain, ce qui fit de moi, à l'époque, une victime à la merci d'un grand frère abuseur de ma candeur, de ma générosité, de mon silence?

- De ma candeur d'enfant, à qui l'on présente une situation avantageuse sur le comment et le pourquoi de cet apprentissage.
- De ma générosité, puisque, déjà, une enfant discrète et aimée de tous ne sèmerait pas de discorde dans la famille.
- De mon silence, parce que j'étais complice en me laissant convaincre des bienfaits des gestes amoureux «qui me serviraient quand je serais grande», disait-il.

Je venais d'avoir neuf ans lorsque l'occasion propice s'est présentée pour lui. Il est survenu à la maison de mes parents un beau dimanche de janvier, durant les vacances des Fêtes. Avec carriole, peaux de fourrure et cheval de trot, il venait chercher ma petite personne pour aider à son camp de bûcheron, là où ma grande sœur Françoise leur servait de cuisinière et de bonne à tout faire. Celle-ci étant absente pour quelques jours, j'aurais à la remplacer, ne serait-ce que pour chauffer le poêle et tenir le manger au chaud pour l'heure des repas. Ma mère me laissa aller, quoique perplexe sur les services que je pouvais rendre à tous ces hommes de chantier. Chère maman, comment pouviez-vous imaginer, vous qui ne pouviez refuser un service à vos garçons?

Tout heureuse de me sentir utile comme une grande personne, je le laisse m'emmener dans sa carriole, toute emmitouflée dans les peaux de fourrure, vers sa demeure dans les bois inconnus. En cours de route, il me demande si j'aimerais cela savoir embrasser les petits garçons. Sans attendre ma réponse, il ajoute : «Je vais te le montrer et, en plus, tu sauras comment embrasser un garçon sans faire rire de toi.» Je suis trop surprise, ou trop timide, pour refuser et, en même temps, je suis curieuse de connaître ce geste mystérieux. Peut-on refuser à un grand frère aimable ce qui doit être correct pour plus tard? Et voilà le tango des baisers qui n'en finissent plus, jusqu'à l'écœurement, et à plusieurs reprises durant le trajet (il y avait six milles de la maison au chantier). Je n'y comprends pas grand-chose. Je n'aime pas cela et je suis un peu effrayée. Je me sens très seule et son attitude m'inquiète. Je suis très troublée. J'ai juste hâte d'arriver au camp pour voir mon frère Alfred, celui en qui je peux avoir confiance et que j'aime tant. Je me sens déjà liée par un secret malsain indéfinissable. Comment avouer ma détresse? C'est impensable! J'espérais juste que quelqu'un le découvre, et encore! Je me sentais aussi coupable que complice. En parler avec ma mère? Pas question! J'avais eu connaissance de certaines frictions entre eux et je savais, ou soupçonnais, qu'elle n'appréciait pas la vie qu'il s'était faite en Abitibi. Je ne pouvais me permettre d'ajouter cela à leurs différends. Quelques fois, elle l'avait surnommé le mouton noir et cela m'avait peiné. Je craignais qu'elle le chasse de notre famille pour toujours et je m'étais ennuyée de lui durant ses cinq années d'absence. Après tout, jusqu'à ce jour, il avait été pour moi un vrai frère comme les autres.

J'angoissais à chaque fois qu'il se présentait. Il me réveillait la nuit et se tenait à genoux, près de mon lit, là où je dormais à côté de ma petite sœur. Il s'installait, me serrait très fort, trop fort, et ces baisers coulants sur ma bouche qui n'en finissaient plus. Que faisait-il de sa main droite qui ne m'approchait pas? J'étais prise dans un engrenage malsain fixé sur mon être fragile.

Lorsqu'il était à la maison, j'étais anxieuse d'aller au lit, le sommeil se faisait attendre ou je me faisais réveiller sans m'y attendre. Je priais mon Jésus pour que ce ne soit pas trop long ou que cela cesse. Jésus dormait plus profondément que moi et le prêtre de la paroisse devait dormir encore plus profondément parce que j'allais me confesser à lui et lui racontais chacun de ces baisers volés. Il ne m'a jamais questionnée sur la personne en question. Je sortais du confessionnal avec mes trois Je vous salue Marie et mon Notre Père. C'était peu de pénitence pour la grande pécheresse que j'étais devenue. Je me revois penaude de ces confessions stagnantes. Ce prêtre impuissant à m'aider ne comprenait certainement pas ma détresse. Pour comble de malchance, au cours d'un hiver de ces quatre années, ce frère s'est cassé une jambe et il est venu en convalescence un mois à la maison… J'aurais voulu fuir si loin de lui mais il réussissait à m'approcher, même avec sa jambe dans le plâtre. Je pouvais détecter à l'avance les soirs fatidiques, juste par son regard sur moi… Beaucoup plus tard, j'ai compris l'explication à ses baisers à genoux près du lit : il se faisait plaisir avec sa main droite en m'embrassant. Je l'ai détesté davantage. Était-ce cela de l'abus sexuel? Une question dont j'ai eu la réponse à soixante-sept ans sur un questionnement médical. À la fin de sa convalescence, il avait un beau projet : acheter une belle ferme avec coupe de bois près du lac Saint-Joseph. Il était toujours célibataire et nous serions à son service. Il insista pour que nous quittions le village, ma mère, mon frère, ma sœur et moi, là où nous étions si heureux après la séparation de mes parents (les quelques années de bonheur dans mon enfance). Il nous promettait une belle vie en nous faisant miroiter sa générosité. J'étais très contrariée. Ma mère, inquiète dans sa situation matrimoniale, a semblé y voir une bonne fortune en le suivant dans son projet. Je me sentais écorchée vivante sur tous les plans, muette, figée dans ma conscience. En déménageant en pleine campagne, je me coupais de ma vie sociale d'enfant dans mon village, je terminais mes études puisque dans les écoles de rang, l'on terminait l'enseignement en septième année et je devais être en neuvième. Ah! si j'étais demeurée au village!

Je suis devenue l'aide domestique de ma mère et de mon frère par surcroît : je lavais les planchers de bois franc de cette grande maison, je pressais les habits de ses bûcherons (cinq au total), j'aidais à la lessive, à la vaisselle, etc. Nous étions tous malheureux dans cette maison. Mon frère manquait de respect à ma mère, il l'humiliait et se moquait d'elle devant ses employés; je subissais sa douleur, qui s'ajoutait à la mienne, si secrète.

Je partageais le même lit que ma mère et je me sentais en sécurité. Or, un soir, il a réussi à me rejoindre. Ma mère était absente. J'avais 13 ans. Devenue adolescente, plus éveillée et moins soumise, il me désirait davantage. Ce soir-là, il a voulu avoir une relation complète. C'était la première fois. Je l'ai repoussé brutalement, le menaçant de le dire à ma mère. Il s'est reculé et a éjaculé sur mes cuisses. Quel dégoût pour une petite sœur! Comment oublier ce personnage? En le menaçant, je mettais fin à un épisode de quatre années volées à mon enfance. Durant la même période, il avait rencontré une jeune fille qu'il a épousée l'année suivante. Quel mariage!

Essayer de ne pas juger ma mère est très difficile. Comment a-t-elle pu ne jamais s'en apercevoir, ne serait-ce que dans mon attitude, lorsqu'il était présent dans la maison? Silence malsain, quand tu nous tiens!

À ceux et celles qui me lisent, de grâce, dites-le. Criez-le bien haut, cela fera mal moins longtemps. Moi, ce fut un frère, d'autres, c'est un père, un oncle, un grand-père. Que vous soyez femme ou homme. Criez-le bien haut! Que vos voix portent pour longtemps, pour toujours.






Source: Le village virtuel des 50 et plus
http://www.villagevirtuel.com/copains
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