Mon enfantement


Apprendre comment se comportait ma gestation dans le sein de ma mère m'intéressait beaucoup. À mes questions, j'appris que ce fut une belle grossesse parmi seize autres. Le jour de ma naissance, ma sœur Blanche faisait prier la famille pendant que ma mère accouchait. Cette fois-là, ma porteuse se sentait joyeuse et en bonne compagnie avec moi. Paroles que je lui faisais répéter avec un contentement et une fierté d'enfant.

Un mercredi après-midi, je m'annonce dans une belle tempête de décembre. Il faut aller chercher le médecin et, sur sa route, mon père avertit Mme Houle (Rébecca Blondeau) que je m'en viens et que c'est elle et son mari qui auront l'honneur d'aller me faire baptiser dès le lendemain. Cette charmante voisine servit de sage-femme et j'étais presque arrivée avant que le médecin ne se pointe. Mon père devait parcourir six milles pour aller chercher ce gentil docteur de campagne qui pratiquait presque uniquement des accouchements parmi les familles de quinze à dix-huit enfants du canton. Il avait de l'ouvrage à temps plein et, plus souvent qu'à son tour, c'était aussi du bénévolat à temps complet pour une famille comme la mienne. J'appris plus tard que ce docteur Lamontagne nous partageait plutôt ses revenus.

Les premières années de ma vie furent des années remplies d'affection et d'attention avec mes frères et sœurs qui me précédaient. Je me suis toujours sentie aimée, tout au cours de ma vie. Pour moi, le rejet n'existait pas, quoique d'autres avant et après moi l'ont ressenti.

Ma mère a constaté dès mon enfance que j'aurais une très bonne mémoire et un bon sens de l'observation. «Petite coquine, dira-t-elle souvent, celle-là, on ne l'emplit pas avec des pelures d'oignons.» Quelle drôle de comparaison avec ma mémoire!



Le miracle se produit doucement
dans l'esprit de qui sait s'arrêter
un instant dans le calme.

Enceinte à douze ans selon l'Évangile,
habitée par l'espérance, illuminée par sa foi,
s'abandonnant totalement à Dieu.





La terre et la maison qui m'ont vu naître


La maison, construite à ras de sol, avait un toit en tôle et ses murs étaient en bardeaux gris, garnis de trois fenêtres au rez-de-chaussée et d'une porte. Le bas était constitué d'une seule pièce : à gauche de l'entrée, le lavabo avec de petites armoires au-dessus pour la vaisselle; sur l'autre mur, une fenêtre et le grand poêle Bélanger avec l'unique chaise berçante usée par les années. Juste à côté; dans le coin, une boîte à bois avec au-dessus quelques tablettes pour les lampes à l'huile et divers objets. Une fenêtre en face de la porte donne vue sur une immense roche où nous allons souvent jouer ainsi que sur la rivière dans la coulée de notre ferme. Près de cette fenêtre se dresse une grande table de bois rude, garnie d'un banc en arrière pour les enfants et de quelques chaises du côté opposé; au bout de la table, la chaise sacrée de mon père et à l'autre bout, celle de ma mère. À droite de la table, une immense armoire de bois, où l'on rangeait la richesse de la famille : la lingerie pour les événements spéciaux marquants ou la vaisselle et les ustensiles pour les occasions spéciales. Nous n'avions pas le droit de toucher à ce contenu. L'armoire se dressait comme au garde-à-vous, c'était l'unique meuble important dans la maison.

En face de l'armoire, l'escalier nous amenait au deuxième plancher. Il y avait, sous l'escalier, des crochets pour le linge de tous les jours ainsi que des tablettes pour les chaussures. Sous les marches, nous avions installé notre campement les soirs d'hiver. J'y jouais avec ma sœur et mes deux frères. À cet endroit, j'ai fait mes plus beaux rêves d'enfant que je racontais ouvertement. J'inventais tout un monde qu'ils s'empressaient d'aller vérifier auprès de ma mère. Celle-ci souriait et nous laissait rêver.

Le deuxième étage se composait de deux chambres à deux lits doubles ainsi qu'un lit simple placé le long de la rampe de l'escalier. À la tête du lit simple, au-dessus de l'escalier, un espace assez vaste, converti en vestiaire, contenait les vêtements et les valises de la famille. Dans la chambre principale, le tuyau du poêle à bois dégageait assez de chaleur l'hiver pour réchauffer les deux chambres séparées par une porte rarement fermée : il y faisait très chaud, hiver comme été.

Près du lit de mes parents, une commode à quatre tiroirs contenait la lingerie des lits et les sous-vêtements des enfants. Ça sentait bon le savon du pays. Je revois le contenu de ces tiroirs secrets; surtout celui du bas m'intriguait. Un été, ma mère est partie durant deux mois visiter ma sœur Blanche à Percé, celle-ci lui payait son voyage. Je profitai de l'absence de surveillance de ma sœur aînée pour percer le secret de ce grand rouleau en carton qui faisait la longueur du tiroir. À ma grande déception, ce contenu n'était que deux grandes images lustrées du Sacré Cœur de Jésus et de la Vierge Marie. Ils étaient dans ce rouleau depuis très longtemps, faute de cadres pour les encadrer. J'en avais profité pour faire mes fouilles à l'insu de ma grande sœur Gracielle qui remplaçait ma mère. Je la savais beaucoup moins sévère, elle nous amusait beaucoup et malgré l'ennui que j'éprouvais de savoir maman au loin, je jouissais d'une grande liberté, en compagnie de ma sœur que je découvrais pour la première fois. Le début d'une complicité s'installa entre nous. Ce fut un été formidable en sa compagnie.

Les deux chambres se ressemblaient avec leurs lits garnis de draps en flanalette grise et de couvertes en laine du pays tissées par ma mère, et habillés de courte-pointes piquées par les mêmes mains.

Il y avait une différence marquante cependant : mes parents couchaient dans le grand luxe sur un matelas de plumes venant de nos poules éplumées. Ah! que cela m'attristait de coucher sur ces plumes arrachées une par une à nos pauvres poules qu'en plus nous mangions en bon ragoût du dimanche!

Mais ce qu'on était bien, couchés sur ce matelas où nous aimions tant nous abandonner à sa douceur moelleuse. Je trouvais mes parents bien chanceux d'y retourner tous les soirs. Nous, les enfants, avions droit à de bons matelas en paille choisie pour ne pas se faire piquer le corps en dormant. Ce qui nous arrivait quand même à l'occasion.

Nous devions apporter beaucoup de soins à ces paillasses, les brasser tous les matins, les égaliser avant de les recouvrir. Nos oreillers de plumes nous consolaient mais j'enviais beaucoup le matelas de mes parents.

Un berceau se trouvait à la droite du lit de mes parents avec une petite table à la tête de celui-ci pour la lampe à l'huile. Ce berceau est demeuré occupé pendant vingt-huit ans. Ma sœur Madeleine est venue me rejoindre dans mon lit à l'âge de trois ans, elle quittait son berceau pour l'offrir occasionnellement à nos neveux et nièces. J'aimais regarder ce berceau qui m'a reçue à ma naissance. Il était placé juste à côté de ma mère qui nous a tous nourris.

Je l'imaginais me prendre dans ses bras lorsque je pleurais, elle était tout près. Je devais me sentir en sécurité, là, tout à côté de ce ventre qui m'avait portée avec amour, chants et joie, car elle chantait bien ma mère.

Dans sa grande simplicité, notre maison était un refuge sécuritaire. Nous connaissions quelques autres demeures dans le voisinage, nous comparions les lieux et l'ameublement, mais chez moi, tout était bien astiqué, bien rangé et je ne ressentais aucune honte de notre pauvreté car je ne connaissais pas autre chose. Quant à ma mère, c'était pour elle une situation bien humiliante de vivre dans cette mansarde.

Près de la maison, en biais, se dressait une grande remise trois fois grande comme la maison. Dans cette remise, tous les appareils pour cultiver, ensemencer, herser, ainsi que les voitures d'hiver et d'été étaient placés côte à côte. Sur des tablettes, au deuxième plancher, étaient entreposés le sirop d'érable, les barils d'avoine, de blé, de sel, de farine, de sucre, de bière, de mélasse ainsi que toutes sortes d'objets hétéroclites. J'inspectais les harnais de chevaux, les fers à chevaux, les haches, les râteaux, les scies, les godendarts, les habits de travail des hommes, des chapeaux de paille et de feutre colorés par la sueur de ces hommes ainsi que le grand rouleau à neige qui m'impressionnait beaucoup. Je visitais régulièrement cet endroit. J'aimais me prélasser sur ces appareils, m'asseoir sur le siège du grand râteau à foin et m'imaginer que mon tour viendrait. Un jour, je pourrais conduire le cheval et peser sur la pédale moi-même pour soulever le râteau au bon moment afin de faire des belles rangées droites de foin avant d'en faire des vailloches raclées à la main, ce que j'aimais beaucoup moins.

À quelque cent pieds de la maison apparaissait l'étable, là où les animaux hivernaient : quelques vaches, parfois jusqu'à six et quelques chevaux et un enclos pour les moutons. Au-dessus de l'étable, une montée pour les tasseries de foin. Entre les deux tasseries, un passage pour la grande voiture à foin. Après la récolte, nous montions sur le foin qui était dans la voiture et nous sautions sur celui de la tasserie. C'était des joies enfantines agréables pendant l'été, après de longues journées de travail aux champs durant la moisson.

Entre l'étable et la maison, une petite cabane où naissaient mes plus beaux spécimens. C'était adorable de voir tous ces mignons porcelets. Nous n'assistions jamais aux naissances des animaux. C'était probable-ment impensable pour mes parents, mais ces surprises nous étaient annoncées le matin, au réveil, ou au déjeuner. Cela commençait bien une journée pour des enfants de la terre. Que ce soit des petits veaux, des agneaux, des porcelets ou des poussins, c'étaient des moments inoubliables. Regarder le petit veau, assez gros, qui marche tout de suite, c'est impressionnant :
«Pourquoi les petites bêtes marchent tout de suite maman et nous, petits bébés, nous sommes couchés si longtemps?
- C'est que Dieu l'a voulu ainsi.»
Toute réponse venait de Lui, comment ne pas y croire. Il était dans toute destinée animale et humaine.
«Mais les animaux, où vont-ils maman lorsqu'ils meurent?
- Dieu seul le sait!
- Mais pourquoi les tuer pour les manger?
- C'est péché, tuer. C'est écrit, mais Dieu ne leur a pas donné d'âme.
- Ah non? Et pourtant ils sont très intelligents. C'est quoi une âme, maman?
- Bien, c'est choisir entre le bien et le mal pour un jour entrer au Ciel.
- Mais, eux aussi, ils savent choisir, regarde notre chien, il le sait quand il fait mal donc il a une âme. - Mais non, il n'a pas l'intelligence supérieure que Dieu a donnée à l'homme.»

Ah bon, il y a tant de choses qui tournent en mystère. La preuve, c'est que ma naissance fut bien compliquée : on m'a retrouvée dans le clos des cochons en plein hiver, voilà d'où vient mon surnom de chou-chou. Quelle aberration! Alors vous croyez que je crois? Ah non! Pas plus que je crois au Père Noël qui passe par la cheminée toute brûlante en plein hiver et qui se rapetisse en galette pour en sortir tout brûlé dans les cendres. Voyons, ma mère, il n'est jamais venu ici le Père Noël! Ce que je reçois au jour de l'An dans mon bas rouge tricoté par vous, ce n'est pas ce que je lui avais demandé, donc il n'est pas venu ici pour garnir mon bas. C'est un luxe qui n'est pas accordé aux pauvres à Noël, c'est vous qui nous racontez ces beaux mensonges. Chère maman, les pauvres sont oubliés; d'ailleurs, toutes les familles sont pauvres dans notre patelin à quelques exceptions près et à différents niveaux de pauvreté. Nous nous exprimons peu sur notre situation, les pauvres sont discrets, très discrets. Le silence est d'or et la pauvreté ouvre les portes du Ciel. Alors, pourquoi s'en plaindre puisque Jésus-Christ est mort pour nous et qu'il nous a aimés plus que les riches? Et nous partions pour l'école, consolés à l'avance et convaincus qu'une vie meilleure nous attendait.

Je dérape de l'étable à la pauvreté mais c'est le chemin parcouru par Jésus et choisi par amour. Alors, acceptons notre pauvreté par amour pour lui.

Consolidée dans ma foi et révoltée en même temps, voilà l'enfance dans ces lieux bénis où nous puisions l'eau à trois sources naturelles, sur cette terre choisie un jour par mon père et achetée avec l'héritage de ma mère.

J'y ai vécu en sécurité, entourée de ma grande famille jusqu'à l'âge de neuf ans. Jusqu'au jour fatidique d'un certain encan qui nous a lavés de tous les biens aratoires, des animaux ainsi que de l'équipement total accumulé pour la construction d'une maison neuve, désirée depuis tant d'années. Ce jour-là, j'ai vu ma mère pleurer, accoudée sur la seule voiture simple qui nous restait pour y atteler notre dernier cheval, l'unique compagnon de mon père. Il restait la ferme, les bâtiments, quatre enfants et mes parents. Comment voir l'avenir désormais ?

Ce fut la fin de l'insouciance enfantine. Ma mère se demandait comment nous allions survivre. J'ai pleuré avec elle et sur nous. J'ai commencé à détester mon père ce jour-là.

C'est après ce grand désarroi qu'elle décida, avec l'aide de mes frères, de nous installer au village de Saint-Jean-de-Brébeuf. Une rupture quasi certaine entre mes parents s'installait. Nous croyions tous que mon père viendrait nous rejoindre au village et qu'il travaillerait au moulin à scie mais ce ne fut point sa décision. Il demeura sur sa terre déserte pendant environ dix ans, avant de venir s'installer dans le même village mais dans une autre maison. Une humiliation incroyable pour ma mère. Il la visitait, elle lui faisait des petits plats mais il répétait qu'il voulait vivre chez lui, pas dans une maison qui ne lui appartenait pas. Sa fierté prédominait sur un consensus conjugal. Le terrien souffrait en silence.





Source: Le village virtuel des 50 et plus
http://www.villagevirtuel.com/copains
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