La rencontre dominicale
Je vous ai un peu parlé des loisirs de ma mère, parmi lesquels sa participation à la chorale paroissiale. Tout en badinant, elle m'a raconté comment elle avait séduit mon père à la messe du dimanche. Autrefois, la chorale s'installait au jubé de l'église, ce qui permettait facilement de voir entrer les beaux garçons. C'est comme ça qu'elle remarque mon père, ses cheveux ondulés et foncés, sa tête bien faite, bien plantée sur des épaules solides. Elle voit en détail son allure, sa stature, tout en planifiant la façon de se faire remarquer lorsqu'elle reviendra de communier.
Ce qui mijote dans sa tête se réalise : elle le regarde, lui sourit et voilà, c'est fait! Le soir de ce même dimanche, mon père se présente au domicile de cette séduisante jeune fille au sourire magique. Se connaissaient-ils auparavant? L'histoire ne le mentionne pas, par contre j'ai trouvé qu'il était audacieux ce futur papa, moi qui le considérais timide lorsqu'il se présentait quelque part. Je le revois tourner, flatter et retourner son chapeau avant de frapper à la porte. Depuis toujours, l'amour fait pousser des ailes qui transportent tous les êtres humains.
Ne croyez pas que les futurs beaux-parents appréciaient cet audacieux jeune homme. Grand-mère manifesta même son désaccord assez librement. Le rang social de ce jeune Joseph n'était pas compatible avec celui de sa cadette Armoza. Il fallut peu de temps à grand-père France pour signifier à ce prétendant qu'un homme sérieux doit posséder quelques biens et de bons motifs pour courtiser sa fille. Mon père comprit le message et du fait, il demanda la main de sa dulcinée le soir même.
Ils avaient l'habitude de veiller dans la cuisine accompagnés des parents. Le soir de la grande demande, ils passèrent tous au salon réservé aux invités, en guise de bienvenue et d'acceptation. Il fallait fêter un peu et les fauteuils revêtus de velours seraient plus confortables. La lampe à l'huile, peinte à la main dans les couleurs rouge et vert, se mariait bien avec la couleur des fauteuils.
J'emprunte les yeux de ma mère et je vois une belle petite nappe brodée sur la table placée entre mes grands-parents sur laquelle sont déposées lampe à l'huile et bonbonnière. Mes grands-parents font face aux amoureux assis l'un près de l'autre, une bonne façon de se parler honnêtement, comme disait mon grand-père.
J'oubliais de mentionner qu'un petit appareil faisait partie du décor dans le salon de mes grands-parents. Il était placé juste sous la lampe, il n'était pas du tout apprécié des prétendants de l'époque, mais la coutume, paraît-il, était fort répandue dans les familles sévères. Vous avez deviné que le cadran, ou l'horloge, devait aviser que l'heure des fréquentations était terminée, sinon, la sonnerie se chargeait gentiment de le rappeler aux amoureux.
Que de frustrations, pensais-je! Est-ce que je dois parler de leur intimité? Peut-être que ma mère ne m'a pas tout raconté, mais ce que j'en sais ne s'appelle pas intimité, selon moi.
Les fiançailles donnaient le droit au jeune homme de veiller avec la main de la jeune fille dans la sienne et soit dit en passant, toujours en présence d'un chaperon. Les fréquentations durèrent deux mois, incluant les préparatifs du mariage.
Le trousseau de la mariée était prêt depuis belle lurette car, à l'époque, les jeunes filles commençaient vers l'âge de quatorze ans à coudre, broder, tricoter et crocheter de la dentelle. Celui de ma mère se composait de draps brodés pour différentes occasions, un pour la nuit de noces, un pour la naissance d'un enfant et un pour la maladie ou un décès; on était prévoyant à cette époque. Les nappes et taies d'oreillers, garnies de dentelle faite par grand-mère, les jupons et bustiers brodés, ainsi que les grands tabliers à volants sur les épaules, le tout faisait la fierté des femmes pour des années à venir. Je me souviens avoir pris plaisir à visiter le coffre en bois rustique, pour admirer ce qu'il restait du trousseau de la mariée; ça sentait encore la naphtaline et ce qui restait était tout empesé, bien repassé. C'était toute une vie que je voyais dans le coffre de ma mère… toutes ses espérances vivaient dans la préparation de son trousseau.
Un mariage bâclé
Un pont débâclé
Une vie amorcée (amochée)
En fonction des saisons et des rites religieux, la date du mariage fut fixée pour le 16 avril 1911, juste avant la Première Guerre mondiale. Se marier juste avant une guerre préservait les hommes de l'enrôlement involontaire, à la condition d'avoir des enfants.
C'était une belle saison pour se marier : les coupes de bois étaient terminées, le temps des sucres tirait à sa fin et Pâques était passé, puisque l'on ne se mariait pas durant le carême, à moins d'y être obligé par la nature.
Mais, cette année-là, ce n'était pas le temps propice pour un mariage : les pluies printanières faisant parfois des ravages le long de la rivière Chaudière à cause des cours d'eau qui abondent vers elle durant la fonte des neiges, parfois jusqu'à la fin mai. Il pleut à torrent le jour du mariage de mes parents. J'ignore ce que fut la cérémonie et qui furent les invités assistant à la noce ainsi qu'aux réjouissances après le repas. Tout ce que je sais vient de ma mère et je suis peinée d'avoir oublié ces détails. Au début de l'après-midi, les nouveaux mariés se dirigent vers leur demeure, une ferme garnie d'animaux et d'instruments aratoires leur est donnée en cadeau de noces.
Après les au revoir et les baisers d'usage, la voiture bien astiquée, attelée au meilleur cheval amène les nouveaux époux sur la route où il y a un pont à franchir sur la rivière qui déborde. L'hésitation se fait sentir pour le traverser. Doit-on accélérer ou retourner? Il y a risque d'être entraînés dans la rivière, mais mon père actionne les cordeaux et hop! Courageusement, le cheval traverse le pont et ils le sentent s'écraser sous eux. Cette bête les a sauvés d'une noyade le jour de leurs noces, diront-ils. Ils en furent quittes pour la peur de leur vie.
C'est ainsi que commença la vie de couple de mes parents. Le trousseau était sauvé, les draps seront secs pour la nuit des amoureux.
Lendemains de mariage et vie de couple
Décrire ce que j'en sais n'est pas facile puisque je détiens toujours mon information de la même source. Ce que ma mère m'a raconté à brûle-pourpoint, en réponse à mes questions, je vous le livre avec franchise et selon ma seule perception.
Imaginons deux êtres totalement disparates qui se rencontrent sur une île déserte; ils se sont connus en rêve, ils se sont trouvés beaux, attirants et ils ont souhaité se connaître davantage, mais juste après leur mariage. Ils ont eu peu de conversation, ils ont été surveillés pendant deux mois, une fois semaine pendant deux heures. Ils se sont souri, regardés et le prince charmant tombe amoureux de sa belle princesse; celle-ci le lui rend bien et ainsi la réalité surgit pour la vie, dans le mariage jusqu'à ce que mort s'ensuive.
Le réveil se fait sur le seuil de la demeure du prince charmant, qui oublie de prendre sa princesse dans ses bras pour le traverser.
Une demeure inconnue jusqu'à maintenant. La princesse découvre d'un seul coup d'œil que tout est à faire dans cette maison : l'ameublement, la décoration, etc. Elle aura beaucoup à s'occuper, en plus d'aider son prince sur la ferme puisque celui-ci ne peut travailler seul aux champs. Pour commencer, elle prépare le lit nuptial avec ses draps brodés et garnis de dentelle. Ensuite, elle regarde le prince faire la traite des vaches qui est retardée par toutes ces cérémonies. Vient le souper, ah! Grand Dieu, le souper… que mange-t-il cet homme et qu'aime-t-il se mettre sous la dent? Elle trouverait bien quelque chose dans ces armoires. Et qu'y a-t-il dans ce chaudron qui dort dans la source d'eau froide? Enfin un beau morceau de porc frais agrémenté de chou vert et de navet. Elle ferait des pommes de terre avec cela, mais demain que mangeraient-ils? «Mais voyons! Les restes de ce soir», répond son inconnu.
Toute pensive, elle se demandait : «Il ne me berce pas ce soir, comme mon père le faisait. Que ferai-je avec lui dans ce lit bien astiqué et prêt à nous recevoir? Je n'en ai aucune idée! Je sais que je suis mariée, je sais aussi que nous devons avoir des enfants, mais moi, belle princesse, je ne sais pas comment on fait des enfants. Je ne connais aucun phénomène naturel masculin, comment s'y prendra-t-il, mon prince, dans quelques instants?»
Il la découvre avec sa grande jaquette blanche, brodée depuis si longtemps. Il lui a laissé du temps pour l'enfiler discrètement. Il se présente vers elle, ayant eu la délicatesse de conserver ses sous-vêtements.
Fébrile, timide, tout le besoin de tendresse de ma mère est à fleur de peau. Lui expliquera-t-il quelque chose? Il parle si peu, il lui a si peu parlé depuis leur arrivée, regrette-t-il de l'avoir choisie?
Ma mère avouera qu'elle fut très surprise de tout découvrir chez l'homme, mais que d'elle-même, point de découvertes : point de caresses ni de préliminaires. La nudité n'existait pas dans leur couple et cela prit bien du temps à constater comment se constituaient les organes génitaux de l'homme et de la femme. La curiosité devait pourtant bien exister. La communication, un phénomène inexistant entre eux dans tous les domaines, fut certainement de part et d'autre la source de leurs mésententes. Son homme apprenait qu'il n'avait pas marié une cuisinière; pour lui c'était impensable, il n'avait pas non plus à ses côtés la bonne personne pour l'accompagner dans ses travaux sur la ferme. Elle n'avait jamais fait la traite des vaches ni conduit des chevaux, le travail lourd de la terre lui était inconnu. Il découvre qu'il a vraiment marié une princesse, alors il se dit qu'il en ferait une femme de fermier. Et la princesse apprendra tout de A à Z : faire la cuisine, le pain, la couture, s'occuper du potager, en plus de tout l'apprentissage des travaux lourds de la ferme et les soins aux animaux. Puis les enfants, comment prend-on soin d'un petit enfant? Eh bien là, l'entraide viendra peut-être des voisines, des belles-sœurs, lorsqu'on se rencontrera de temps en temps, ou peut-être de sa mère.
Elle n'est plus une princesse… Elle a perdu sa couronne. Ce n'est que deux mois après le mariage que la dure réalité s'installe à perpétuité. Et voilà que surgit l'image de ses parents, de sa famille, de sa maison, de son château douillet, de ses amies, de sa chorale et de grand-père qui la berçait encore la veille de son mariage en lui disant : «Demain, d'autres bras te berceront.» Où sont-ils ces bras qu'elle attendait? La couronne est tombée avec toutes ses illusions. «Ce n'était qu'un cauchemar, se disait-elle, tout n'est pas découvert dans mon univers.»
Elle découvre assez rapidement que son prince n'est qu'un homme bien simple, n'ayant aucune connaissance académique, illettré dans l'âme. Les créanciers se présentent les uns après les autres : il ne sait pas combien il doit à ces gens, ni comment les payer. Elle constate que lui aussi était dépendant de son père, ce qu'il possède vient du paternel. Il ne peut comptabiliser la valeur monétaire de ses biens et il s'objecte à laisser diriger l'aspect financier de sa ferme par une femme, si instruite et bonne administratrice soit-elle. Il devient taciturne et jongleur durant des soirées entières. Et voilà que commence le rituel de la décadence : vendre un animal ou un appareil aratoire pour avoir de l'argent, ou changer de chevaux, croyant faire un bon marché. C'est ainsi que quelques fermes lui furent saisies et que la famille s'agrandissant, il devenait de plus en plus pauvre. Ce fut ainsi jusqu'à la fin de sa vie. À l'époque, tous les biens appartenaient au conjoint et l'épouse n'avait aucun droit de regard sur les transactions, bonnes ou mauvaises, que celui-ci se permettait de contracter. Je vous ai informé de son penchant maquignon.
Je vous raconte une anecdote dont j'ai été témoin. Lorsque Joseph jonglait, comme disait Armoza, c'est qu'il avait un plan en tête et elle était certaine qu'il mijotait encore de changer de cheval. Il avait trouvé son beau gros cendré avec une crinière couleur doré pâle très épaisse bien paresseux depuis quelques jours. C'était un très beau cheval, je l'aimais, il était doux et mais un peu paresseux, j'en convenais avec mon père qui n'avait peut-être pas tort. «Tu les fais trop manger, Joseph, tes chevaux, voilà ce que cela te donne. Apprendras-tu un jour?» disait et répétait Armoza. Elle avait bien raison. Donc, Joseph jonglait depuis quelques soirs, assis sur sa chaise, la paume des mains sur les joues et les coudes sur les genoux, le regard fixant le plancher… il se préparait. Un jour, il partit à pied vers la ville pour la énième fois depuis des décennies, douze milles à marcher. Il partait deux jours, parfois plus. Cette fois-là, il en profita pour visiter un peu la parenté où il fut hébergé et nourri, parce qu'il n'avait pas un sou en poche. Il revint la troisième journée avec une belle jument que nous nommâmes
crinière d'or. Nous crûmes tous qu'il avait fait un bon marché : elle était fringante, elle avait de bonnes pattes et était en bonne santé. Elle ferait les travaux légers et les commissions au village. Armoza ne critiqua pas trop. Elle serait fière, peut-être, de l'atteler pour se balader… cela conviendrait mieux à la voiture qu'un gros cheval paresseux.
Joseph attelle Crinière d'or pour la première fois, histoire de l'essayer. Elle est très soumise. Il part donc, tout fier sur le chemin de la montée. Enfin! mon voisin d'en face va voir que je ne me promène pas à pied. Stop, sur la roche plate dans la côte de la montée, Crinière d'or n'avance plus, elle piétine, essaie de retourner. Elle s'agite un peu, mon père débarque de la voiture, prend la bride et la fait avancer. Tout rentre dans l'ordre jusqu'au retour. Elle ne veut pas passer sur la roche, il lui fait faire le détour. Cela l'intrigue mais pas plus que ça. Armoza est perplexe et se dit qu'elle essaiera elle-même cette bête capricieuse.
Elle attelle et dirige Crinière d'or vers la roche. Stop, plus rien ne bouge; elle descend de la voiture, elle parle à la jument et lui passe les mains devant les yeux. Aucune réaction. Crinière d'or est aveugle! Quelle colère l'habite ! Je la vois redescendre vers la maison et regarder Joseph. Ce jour-là, elle eut pitié de lui, mais son langage m'était inconnu. «Tu t'es fait fourrer pour vrai cette fois-ci, ta jument est aveugle.» J'ai
senti une tristesse profonde nous habiter tous les trois. Ce fut le dernier événement connu de mon maquignon de père à travers bien d'autres qui surgiront. Ainsi fut leur vie mais à travers toutes leurs mésententes et mésaventures, je crois sincèrement qu'ils s'aimaient. J'ai vérifié auprès de Joseph après le décès de son Armoza…
«L'aimiez-vous maman?
- Ben voyons, si je l'ai mariée, c'est parce que je l'aimais, c'taffaire!»
Je retourne en 1938 pour me fondre dans le correspondance entre ma mère et sa nièce, Simone Landry, fille chérie de tante Alice et de l'oncle Omer Landry. Je crois que ma mère apprenait beaucoup de cette personne, de par ses voyages et ses amours. Ce devait être réciproque, puisque Simone nous a remis cette lettre lors du décès de maman, en nous soulignant quel souvenir tangible elle conservait de maman.
J'ai conservé cette lettre comme un trésor précieux. Je la transcris fidèlement pour mes lecteurs avec fierté et tristesse! En ce mois de septembre 1938, elle a 45 ans, elle est totalement démunie financièrement, elle vit sa pré-ménopause et nous sommes encore neuf enfants à la maison. Ce sont les deux garçons, Roméo et Alfred, qui sont les bras d'aide pour notre survivance. À la suite de cet hiver pénible, je me souviens du retour d'Alfred des chantiers. Il avait remis son salaire de l'hiver à ma mère : cinquante dollars dans une enveloppe brune non décachetée. Elle avait souri et pleuré abondamment. Roméo en faisait autant en travaillant chez les cultivateurs des environs, lorsqu'il n'allait pas dans les chantiers. Inutile d'ajouter de commentaires sur le pourquoi de son débordement d'attentions et de préférences pour ses deux fils!
Je sais que mes sœurs aussi subvenaient aux besoins pécuniaires de la famille, dès qu'elles furent sur le marché du travail. Pour ma part, une partie de mon salaire était allouée au soutien des miens et ce, jusqu'à un an avant de me marier.
Par cette lettre, révélatrice d'un vécu pénible, je constate que s'installaient chez ma mère de la soumission, de la révolte, de l'incompréhension, une amertume indéfinissable, peut-être la maladie, sans aucun traitement. Elle a toujours regretté son choix et conservé la nostalgie de ses belles années d'enfance et d'adolescence. Son regret c'était de ne pouvoir nous choyer comme elle l'avait été. Mais sa foi en Dieu, grande priante et femme d'espérance, l'a amenée vers quelques bonnes années avant de nous quitter.
Elle avait développé, vers les années 1954-1955, une forme de psychose profonde sur sa vie de couple. Cela est survenu lorsque mon père a vendu sa terre à mon frère Roméo et qu'il est venu demeurer au village, mais pas avec nous. L'humiliation de son geste était indéfinissable; lentement elle a sombré, soit par l'usure psychologique, soit par ses rêves éteints, mais aussi par l'usure physique. Hospitalisée à l'hôpital Maisonneuve-Rosemont, elle reçut 18 chocs électriques durant l'hiver 1955. Elle aurait aimé finir sa vie avec son Joseph, dans cette petite maison neuve, quoiqu'elle n'était pas seule, puisque mon frère Jean-Marie vivait avec elle. Cet enfant, déficient léger, fut le support de ses dernières années de vie. Il se souciait d'elle et il en prenait soin durant sa maladie… Dieu ne l'avait pas oubliée complètement, disait-elle! Non, ma mère, Dieu ne vous a pas oubliée, vous avez eu douze bons enfants, qui, les uns après les autres, ont essayé de vous rendre la vie agréable. Vos valeurs ont survécu dans chacun et chacune de nous, votre foi profonde ne s'est jamais éteinte, elle s'est transmise et nous pensons encore à vous, nos parents. Pour ma part, j'ai compris les deuils consécutifs que vous avez traversés dans votre vie de couple. Une richesse humaine, voilà ce que vous étiez.
Vous mon père, vous regardiez passer la parade et, fidèle à vous-même, vous marchiez à votre rythme et selon vos possibilités; l'on ne donne que ce que l'on a eu…
Tous les matins, à pied, à l'aube de vos 80 ans, vous vous rendiez à la messe, jusqu'à la veille de votre départ, même si la côte était pénible à monter, vous la montiez. Vous étiez l'homme de patience, jamais de révolte. Votre regard vers la ligne d'horizon, lorsque la réponse ne venait pas, demeure en moi comme un trésor de réflexion. Cela signifiait pour moi «réfléchis avant de répondre, sinon ne dis rien». Vous étiez limité en langage et en connaissances de toutes sortes, mais vous m'avez confirmé avoir toujours aimé votre femme. C'était pour moi la seule parole que je voulais entendre.
J'avais deux bonnes personnes pour parents. Ils ne se complétaient pas, il y avait trop de différence dans leur culture et leur instruction, mais ils s'étaient choisis pour le meilleur et pour le pire à la grâce du Très-Haut.
Maman, je vous laisse la parole en cet automne 1938; votre plume et votre style d'écriture me plaisent. Cette lettre a été écrite à la petite plume trempée dans l'encrier, ce vingt-six septembre mil neuf cent trente-huit, il y a soixante-trois ans. J'avais cinq ans et je dormais peut-être ce soir-là, vous étiez seule dans le silence.
St-Ferdinand d'Halifax, le 26 septembre 1939
Madame Wilfrid Poulin
Pittsfield, Mass.
Ma chère Simonne,
Inutile pour moi d'être si longtemps silencieuse, croiras-tu que j'éprouve ta fidélité en demeurant muette à toutes tes petites nouvelles parvenues sur ton chemin; non ma chère, c'est que j'attends ton retour à ton foyer pour m'assurer que tu es là et que tu recevras celle-là d'une manière certaine. Enchantée de ta villégiature à Baie- Missisquoi, tes désirs sont réalisés, du moins par la grandeur d'âme et la force de caractère réunis que forment qu'une seule et même pensée. Si nos chimères sont les mêmes, nos actions ne se ressemblent en rien par le genre de vie que nous menons, tu as été la chanceuse, tu as entrepris un but et tu l'as mené à bon point par l'âge, l'instruction et l'expérience que tu as acquis en gagnant ta vie par toi-même, tandis que moi j'ai resté oisive, du beau, du bon, du confort qui m'aurait été l'idéal que j'aurais rêvé, devenue à 25 ou 30 ans. Aujourd'hui je ne constate qu'une vie brisée, d'angoisse, d'amertume, déceptions journalières et larmes cachées pour prix d'un labeur quotidien.
Trop souvent, reproches d'être trop bien, me croire d'être la femme la plus heureuse qu'il n'y a pas dans ce grand territoire, ah! ceux-là n'ont jamais connu d'autres joies que celles-là, des bois et de champs, la vie rustique, du pain noir et du camp de bois rond, si je m'impatiente et murmure, on me traite en insupportable, en incontentable et déplaisante, ah! Simonne, si j'étais proche, que de pleurs tu aurais à essuyer cet été : la vie sans argent est un oiseau sans pain. Je me fais poète de cette phrase, elle ne peut m'échapper sans de graves réflexions que le cœur endolori, seul peut comprendre.
En réalité, une bonne santé est l'essentiel, je le comprends mais est-il nécessaire d'abuser de la bonne volonté d'un caractère, pour être toujours plongé à la ration, au strict nécessaire pour avoir de la misère ou prouver qu'on est pauvre ou délaissée ou mal logée pour prendre patience et montrer qu'on est bonne pour endurer tout cela. Je crois plutôt que la malédiction divine se fait sentir parce que je voudrais parvenir et réussir; donc je ne sais ce qui en résulte, toujours que la vie se fait triste et ennuyante.
Malgré tous ces troubles, ces ennuis, je ne veux pas que ma lettre t'attriste ou te déplaise. Je veux du moins t'égayer par l'effet seulement que tu reçoives ma pensée attristée ou non, tu diras, ma tante pense encore à moi toujours, dans l'atmosphère solitaire et dénudée de tout. Je me réjouis du bonheur que t'éprouves sous les eaux du Missisquoi, mon seul désir serait d'y pouvoir nager pour fouler tous ces chagrins, ces nuages noirs qui s'amoncellent chaque jour et me laissent qu'un amer repentir.
J'ai reçu la visite de ma sœur et beau-frère de Lyster Thomas Paradis, au mois de juillet. Je recevais M. Mde. Léopold Fortier avec M. Mde. Oscar Bolduc, grande était ma surprise et ma joie de revoir les vieux amis d'autrefois. Au mois d'août, j'ai assisté à la fête donnée en l'honneur de notre député, M. Labbé, sur le bord du lac William, ici, au village de St-Ferdinand, au chalet Johnson, le bal eut lieu le soir et Ti-Fred y resta, nous sommes revenus ici pour souper. J'étais fatiguée, debout toute la journée. Je rencontrai plusieurs de Pontbriand, nombre de gens que je ne reconnaissais plus.
Notre Madeleine ressemble à Josiane sur le petit portrait découpé, à l'âge de deux ans. Léa est mère de trois bébés dans l'espace de 22 mois, la dernière est nommée Claudette, le second Clément et le plus vieux Yvon; elle me demande, Françoise, pour rester avec elle, mais le père s'objecte, en disant une fois partie pour la ville, elle ne reviendra plus. Je serais trop contente de lui rendre ce service, elle n'est pas riche, mais vit bien, accompagnée d'un caractère docile et tendre, doux et fidèle, elle en jouit d'une manière maîtresse de tout. À son dernier bébé, elle eut pour cadeau, laveuse électrique et même teinte que son poêle. Armand est encore à La Sarre, Abitibi, reçut une lettre aujourd'hui, Blanche retarde sa promenade du jour de l'An, ne parle pas de son fiancé, j'ignore à quel degré sont les amours.
Roméo, toujours près de nous, attend l'emprunt du gouvernement pour se faire une demeure sur une ferme à deux milles d'ici. Alfred veut partir pour les chantiers dans la Beauce, vers le 10 octobre, ça sera ennuyant au dernier point cet hiver. Avec le manque d'argent qui règne depuis le mois de juin, je t'assure que la vie m'est au dernier point cet automne, la rude saison s'avance et combien de choses faudra à chacun de nous et rien, absolument rien ne laisse entrevoir aucun désir à réaliser, aucun achat à compléter. Je pourrais dire comme autrefois, «Bienheureux les creux», si le riche ne jouit pas du bonheur, certes ce n'est pas le pauvre
assurément, ou bien il faut ignorer la misère, la subir sans s'en rendre compte, cela n'est pas en moi, ce que je dirai par exemple, heureux celui qui n'a pas connu plus haut degré que sa position, il n'envie pas le sort du riche ni du beau et d'agréable.
Si cette lettre t'ennuie, pardonne-moi, il me semble que je n'ai pas d'autre confidente qui puisse soulager le cœur mieux que toi, éloignée qui comprend le chagrin, l'ennui qui du moins par tes bonnes lettres me console et m'encourage.
À quoi sert se plaindre par ici, seulement qu'à m'exposer aux critiques et murmurer, me jalouser au moindre petit rien qui puisse me tomber sous la main, donc secret caché vaut mieux que larmes dévoilées.
Si je n'écris pas souvent, Simonne, n'en fasse pas de remarques, ce n'est pas l'oubli qui me porte ainsi, c'est que je me fais paresseuse parfois et ne respire pas toujours la gaieté pour correspondre. Donc au revoir ma chère Simonne, mille et tendres baisers sincères à tous. Ta tante A.R.
P.S. Sur une dernière lettre tu me parlais du livre déjà demandé. Si tu tiens à l'avoir pour toi-même, je crois qu'il te sera accordé à la librairie Beauchemin à Montréal ou une librairie de France, puisque c'est une composition française.
Je te répète encore le titre pour mieux te renseigner : «La fille de l'officier de marine», les principaux personnages étaient le docteur O'Brien, le joueur d'orgue, le manchot et la petite Marthe ou Margot. Ce livre traitait de l'hypnotisme et de somnambulisme, avec ces détails, tu le trouveras plus facilement, quand tu l'auras tu me le feras parvenir s.v.p.
«Un souvenir de tante Armoza, je l'ai tant aimée, j'aurais voulu tant faire pour elle»
.
Simonne Landry.