Chapitre 5 - Cruelle révélation

Comme tous les ans, au moment des fêtes de Noël, j'étais allée me recueillir sur la tombe de mon fils et y déposer quelques fleurs, quand soudain j'entendis la voix de Petite Étincelle qui, avec hésitation, me dit : «Je suis vraiment désolée d'avoir à t'annoncer une bien triste nouvelle, mais sache, ma très chère amie, que les prochaines larmes que tu viendras verser ici seront pour ton frère.» Je n'en croyais pas mes oreilles. Je me disais : «C'est l'émotion d'être là où repose ton fils qui éveille chez toi d'aussi funestes pensées; c'est sûrement la peur de perdre une autre personne que tu aimes.» J'avais beau supplier Petite Étincelle de mettre fin à ce genre de propos, elle continuait à me répéter avec insistance ces mots que je ne voulais absolument plus entendre : «Ton frère sera la prochaine personne pour qui tu verseras ici des larmes.» Je n'avais plus qu'un désir : la faire taire. Je rentrai vite chez moi et j'essayai de me distraire en faisant un peu n'importe quoi, pensant que je réussirais à détourner de moi cette voix que je ne pouvais plus supporter. Je tentais de me calmer en me disant : «Ton angoisse est injustifiée puisque ton frère est encore jeune et en parfaite santé. Oublie tout ça, ce n'est qu'une illusion. C'est le déchirement que tu ressens qui te fait divaguer ainsi!» Je m'en voulais d'être aussi émotive, et convaincue qu'il faudrait bien que je m'efforce de vaincre ma sensibilité, je décidai de tout mettre en œuvre pour y parvenir au plus vite. Mais comment faire? Durant la semaine qui suivit, cette cruelle révélation me revenait impitoyablement en tête : «Ton frère sera la prochaine personne que tu pleureras.» J'avais beau vouloir chasser cette voix, elle me poursuivait, ne faisait que s'accentuer, et devenait de plus en plus insistante.

Une semaine après ma visite au cimetière, nous fêtions le Jour de l'An chez l'une de mes deux sœurs qui avait invité toute la famille pour le réveillon. Tout le monde échangeait les vœux de bonne année : «Bonheur, Santé, Prospérité…» et quelques-uns ajoutaient : «Le paradis …avant la fin de tes jours.» Les bruits des embrassades et des éclats de rire se mêlaient à la musique et aux conversations. L'Amour, le partage et la fraternité flottaient dans l'air. J'en respirais toute l'essence, et pour ne jamais oublier ces moments de parfaite harmonie, j'en déposais chaque seconde dans la partie de mon cœur où se logent mes plus beaux souvenirs. J'étais tout simplement heureuse. Vous savez… cette sorte de bonheur où l'on voudrait que le temps s'arrête! Je vivais cet instant avec une telle intensité que je sentis le besoin d'aller me recueillir pour remercier la vie de ce merveilleux moment et lui demander d'apporter amour et réconfort aux personnes qui avaient été oubliées par leur famille. Pour ce faire - et aussi pour essayer de contenir mes émotions - je m'étais réfugiée dans l'une des chambres à coucher de la maison. Soudain, mon Être tout entier se mit à pleurer. Je ne comprenais pas, mes larmes devenaient un mélange de bonheur et de chagrin! Pourquoi cette peine était-elle subitement apparue au moment d'un si grand bonheur ? J'avais beau essayer d'analyser mon état d'âme, je n'arrivais pas à m'expliquer ce mélange de joie et de tristesse : «Petite tête (comme m'appelle affectueusement mon fils cadet) tu vois où te conduit ton hypersensibilité? Il faut te reprendre! Retourne auprès des personnes que tu aimes et profite de ces merveilleux instants. Ne te laisse pas gagner par la mélancolie! Les minutes qui passent ne reviendront plus jamais! Va et amuse-toi avec les tiens!» Lorsque je me sentis un peu plus raisonnable, je sortis de la chambre, et au même moment, j'entendis de grands cris de joie : «Vous voilà enfin arrivés! Il ne manquait plus que vous pour la bénédiction de papa!»

En effet, c'était mon frère et sa petite famille qui arrivaient avec un peu de retard. Du plus loin que je me souvienne, chaque Premier de l'An, l'aînée de mes sœurs demandait la bénédiction paternelle au nom de toute la famille. Ce moment était toujours très attendrissant. Mon père nous bénissait en nous disant d'une voix tremblante d'émotion : «Je vous bénis et demande le meilleur pour chacun de vous. Je suis fier de vous tous, et je suis fier que vous portiez mon nom.» Et, haussant le ton, il ajoutait toujours: «Je vous aime tous!» Puis il terminait presque immanquablement son discours par une petite blague. C'était sûrement pour dissiper les larmes que tant d'émoi avait déclenchées chez plusieurs d'entre nous. Cher papa! Quel beau souvenir!

Les échanges de vœux reprirent de plus belle, chacun voulant souhaiter une bonne année aux nouveaux arrivants, et les «bonheur, santé, prospérité», ainsi que les «tout ce que tu désires… et le paradis avant la fin de tes jours» résonnaient à nouveau. J'avais enfin réussi à sécher mes pleurs et à contrôler un peu mieux mes émotions. Mais, lorsque vint mon tour d'offrir mes vœux à mon frère, je l'embrassai plusieurs fois et me remis à pleurer. Des larmes mêlées de bonheur et de chagrin m'avaient envahie de nouveau et je n'arrivais plus à prononcer un seul mot. C'est donc lui qui m'a présenté ses vœux le premier: «Toi, la p'tite (c'est ainsi qu'on me surnomme dans la famille), je te souhaite tout ce que tu désires… je te souhaite de gagner à la loterie… et, bien sûr, le paradis…avant la fin de tes jours.» Je lui répondis: «La même chose pour toi, Germain! Mais… si tu veux avoir le paradis… avant la fin de tes jours, il faudra que, la prochaine fois que tu reviendras de Sorel, tu fasses bien attention sur le chemin de Drummondville si tu ne veux pas avoir un accident… avec les voitures de police… tu n'auras rien aux jambes ni aux bras… ça ne se verra pas parce que c'est le… «je m'arrêtai quelques instants, et mettant ma main sur mon sternum, j'ai regardé ma belle-sœur et lui ai demandé : «Je ne me rappelle pas comment on appelle cette partie du corps, tu le sais toi? «Elle me répondit: «C'est le sternum.» Je la remerciai en ajoutant: «Ça sera ça…»

Pendant la durée de cet échange, j'entendais les mots que je prononçais me revenir en écho, comme s'ils avaient été prononcés par une autre personne. J'étais bouleversée et très gênée d'avoir un tel comportement et de tenir un discours aussi incohérent. Malgré l'embarras dans lequel me plongeait cette situation, je ne parvenais pas à retenir ces paroles qui me paraissaient pourtant complètement déplacées et insensées. Sur le moment, je ne comprenais pas ce qui me poussait à agir de la sorte.

Neuf jours plus tard, mon frère m'appelait pour me dire qu'il était rendu à Drummondville et qu'il venait me rendre visite. Il serait chez moi deux heures plus tard environ. C'était un soir de tempête. Je lui conseillai donc de coucher sur place et de ne continuer sa route que le lendemain matin. Malheureusement, malgré mon insistance, il reprit le volant et… ce qui devait arriver arriva: il fut victime d'un accident mortel sur la route de Drummondville. Une fracture du sternum… Il était entré en collision avec deux voitures de police stationnées à contre-sens sur le bord de la route.

Le fait que les détails de cet évènement m'aient été révélés quelques jours auparavant n'avait pu empêcher qu'il se produise. Mais je crois sincèrement que, pour moi, le choc aurait été beaucoup plus difficile à surmonter si je n'y avais pas été préparée par Petite Étincelle. Je n'aurais sans doute pas supporté cet immense chagrin avec autant de sérénité.

Depuis plusieurs années, il m'arrivait très souvent de vivre des situations semblables, qui me paraissaient étranges sur le moment même, mais les révélations de Petite Étincelle s'avéraient toujours fondées par la suite. Et chaque fois que cela se produisait, je trouvais toujours toutes sortes de raisons pour essayer de ne pas y croire, tout au moins jusqu'à ce que j'aie la preuve de la véracité de ses dires. J'aurais pourtant dû, depuis très longtemps, lui faire entière confiance. Ne m'avait-elle pas en effet démontré tant de fois que je pouvais me fier sans réserve à ses messages! Je n'en prendrai pour preuve que celui qu'elle m'adressa lors de la disparition tragique de mon fils Bruno, dont le décès n'a jamais été clairement expliqué et dont le corps n'a été retrouvé que deux ans et demi plus tard. Elle m'avait pourtant révélé très exactement l'endroit où se trouvait son corps, et j'y avais accordé suffisamment foi pour me rendre sur le lieu qu'elle m'avait indiqué. Mais, arrivée sur place, tout mon être s'était mis à pleurer. Je criais, je tremblais de tous mes membres, et l'ami qui m'accompagnait me dit : «Tu vois bien, tu es trop fatiguée! Viens avec moi! Retournons chez toi! Tu vas te rendre malade! Tu ferais mieux de voir un médecin pour qu'il te prescrive des tranquillisants.» Je suivis son conseil, nous rentrâmes à la maison et… deux ans et demi plus tard, le corps de mon fils était retrouvé à quelques pas à peine de l'endroit où je m'étais rendue. Pendant tout le temps que dura cette attente douloureuse, Petite Étincelle ne cessait de me dévoiler davantage le secret de ses pouvoirs, ainsi que la meilleure façon d'interpréter ses messages et de les transmettre. En fait, elle me préparait patiemment à la mission qu'elle se proposait de me confier un peu plus tard, celle de la recherche de personnes disparues.

Et des preuves, Dieu sait qu'il m'en a fallu pour que j'accorde enfin une confiance aveugle aux révélations de cette chère Petite Étincelle! Parfois, il arrive même encore que le doute s'empare de moi. Pourtant, je ne le devrais pas! Par sa compréhension et son indulgence, elle m'avait maintes fois prouvé que mon incrédulité n'était pas fondée. Pas un seul reproche lorsque je déviais de ma route! Elle venait toujours à ma rescousse lorsque je me retrouvais dans une impasse. Je n'ai donc plus maintenant aucune raison de douter de sa crédibilité.

Suis-je vraiment digne de tant d'attentions, de sa part ?




Source: Le village virtuel des 50 et plus
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