
Ma belle-sœur et moi revenions d'une fin de semaine à Victoriaville où nous avions véritablement passé de très bons moments. Nous avions beaucoup apprécié l'endroit où nous avions logé, ainsi que la pièce de théâtre à laquelle nous avions assisté. Au surplus, ce qui ne gâtait rien, nous avions dégusté des mets vraiment délicieux. Nous étions donc satisfaites et heureuses du choix que nous avions fait pour cette fin de semaine et nous revenions chez nous le cœur content et léger quand, en bordure de route, j'aperçus un grand champ de blé qui me parut de toute beauté. Cela me semblait irréel tant c'était beau. J'étais éblouie devant un tel spectacle au point que j'ai aussitôt manifesté le désir de me rendre chez le couple de fermiers à qui appartenait ce champ pour leur demander l'autorisation d'y cueillir quelques tiges de blé. Ils nous reçurent avec le sourire; ils étaient absolument charmants et même leur chien nous accueillit avec gentillesse et nous souhaita la bienvenue à sa façon. Sans la moindre hésitation, ils nous accordèrent la permission de prendre quelques épis en nous disant : «Mais certainement... avec joie! Et si vous avez besoin de sécateurs, nous nous ferons un plaisir de vous en prêter.» Ce que nous avons naturellement accepté, bien surprises de rencontrer des gens qui nous proposaient ce service avec autant de complaisance. Après tout, nous n'étions pour eux que de parfaites inconnues!
Ainsi outillées, nous nous sommes aussitôt dirigées vers le champ où nous avons commencé à choisir les blés les plus beaux. Je jouissais de chaque seconde du bonheur que m'offrait cette cueillette. J'étais on ne peut plus heureuse ; on aurait dit un chercheur d'or qui venait de découvrir un bon filon. Je n'arrêtais pas de dire : «Que c'est beau! Que c'est beau! Mais que c'est beau!» Ma belle-sœur connaissait heureusement mon tempérament «Jean de la lune» . Elle ne me fit donc aucune remarque sur toutes mes exclamations et se contenta de me dire : «Je trouve ça bien beau moi aussi. Dans le coin de campagne où j'ai grandi, j'avais la chance d'en voir chaque année.» Tout à coup, je me suis mise à pleurer à chaudes larmes et j'ai dit à ma belle-sœur : «Je vois maman mourir dans le champ de blé!» Et je criais : «Non, non je ne veux pas!» Tout mon être était secoué de sanglots; j'étais très ébranlée par cette apparition. Voyant cela, ma belle-sœur me consola du mieux qu'elle le put, et nous sommes retournées à l'auto. J'essayai de comprendre ce qui m'arrivait et je lui dis : «Après l'année difficile que je viens de passer, il vaudrait peut-être mieux que je pense à me reposer quelque temps.» Ce à quoi elle répondit simplement: «Oui… peut-être!» Sur ce, nous nous sommes rendues chez les propriétaires pour les remercier et leur rendre leurs sécateurs. Après quoi nous avons continué notre route.
Comme j'arrivais chez moi, le téléphone sonnait. C'était mon père qui m'appelait pour me dire qu'il avait essayé de nous joindre à plusieurs reprises pour nous annoncer que maman avait dû être admise d'urgence à l'hôpital. Je me rendis aussitôt à son chevet. Lorsque je l'aperçus couchée dans ce petit lit blanc, pour la première fois je me rendis compte qu' elle n'était plus jeune et que ses cheveux étaient aussi blancs que son lit. D'ailleurs, de retour chez moi, j'écrivis à ce propos un petit texte que je lui remis le lendemain, et qu'elle déposa dans un coffret dans lequel elle gardait ce qu'elle appelait ses petits trésors.
Après une hospitalisation de deux semaines, son état de santé s'était suffisamment amélioré pour qu'elle rentre à la maison. Quel soulagement! J'avais eu très peur de la perdre et cet incident venait de me faire prendre conscience que maman, que je considérais comme une amie de mon âge, était aussi une personne âgée et fragile.
Évidemment, je me suis demandé pourquoi Petite Étincelle m'avait à sa façon prévenue que maman était malade. Je crois que c'est à chacun de nous de trouver une interprétation à ces phénomènes pour lesquels il n'existe encore aucune explication scientifique. Ma réponse à moi est que Petite Étincelle, connaissant ma fragilité, m'avait presque inconsciemment préparée à cet événement, ce qui me permit de l'accepter avec plus de calme et de sérénité. Mais ce que j'ignorais à ce moment-là, c'est qu'elle m'avait en même temps préparée au décès de maman qui mourut neuf mois plus tard.
Depuis ce jour, lorsque je pense à maman, je la vois dans un magnifique champ de blé où elle danse en chantant toutes les vieilles chansons qu'elle aimait tant me fredonner.
Laissez-moi vous raconter sa dernière visite chez moi. À cette occasion, nous avons fait un peu de rangement dans l'un de mes garde-robes où règne un véritable fouillis. C'est un endroit où je dépose toutes sortes de choses que je conserve `` pour le cas où ``. Quand maman venait me rendre visite, elle aimait bien fouiller dans ce fameux garde-robe. On aurait dit qu'elle s'attendait toujours à y trouver quelques beaux trésors.
Ce jour-là, elle y fit la découverte de mes blés, que j'avais négligemment placés là. Lorsqu'elle vit la manière dont je les avais déposés, elle m'a gentiment disputée : «T'aurais dû les attacher ensemble! Comme ça, ils auraient pu se casser!» Après m'avoir servi son petit sermon tout en douceur, elle prit quelques bouts de ruban qui se trouvaient là, les démêla, et tout en essayant de chanter
La chanson des blés d'or, elle rassembla mes épis en une belle gerbe. Mais depuis quelque temps, sa voix ne lui obéissait plus. Aussi me dit-elle : «Chante, toi! Je vais te dire les paroles!» C'est le cœur bien gros que j'ai fredonné la mélodie !
Mignonne, quand la lune éclaire
La plaine aux bruits mélodieux
Lorsque l'étoile du mystère
Revient briller dans le ciel bleu
As-tu parfois sur la colline
Parmi les souffles caressants
Entendu la chanson divine
Que chantent les blés frémissants.
Je n'arrivais pas à m'expliquer le désarroi qui m'envahissait de plus en plus. Mais aujourd'hui, je le sais. Petite Étincelle cherchait à me faire savoir que c'était la dernière fois que j'allais à la chasse aux trésors avec maman dans mon fouillis de garde-robe. Je me sentais si près d'elle qu'on aurait dit que nous n'étions qu'une seule et même personne. C'était un moment de grâce!
Après le ménage dudit garde-robe, nous avons passé le reste de l'après-midi à placoter de choses et d'autres, tout en transplantant des géraniums et des fuchsias afin que je puisse, l'été venu, en fleurir mon balcon. Quand maman fut sur le point de partir, elle me demanda de lui remettre la robe qu'elle laissait habituellement chez moi pour se mettre à l'aise
dans ses vieilles slounes , comme elle disait. Et elle ajouta : «Je vais emporter ma robe, il faudrait que je la lave.» Je lui proposai bien sûr de le faire, mais elle me regarda droit dans les yeux et me répondit : «Non! Cette fois, c'est à moi de le faire!» Ni l'une ni l'autre n'ajouta un seul mot. Nous avions toutes deux compris combien ce silence était lourd de signification.
Quelques semaines plus tard, maman se retrouvait de nouveau à l'hôpital. Son cœur voulait flancher et la laisser s'envoler vers un endroit où elle pourrait chanter et se fondre complètement dans l'immensité de l'Amour.
C'est tout en douceur qu'elle abandonna ce corps et cette voix charmante qui lui avait permis de me faire connaître toutes les belles chansons de l'Abbé Gadbois. J'étais complètement désarmée, je me sentais totalement impuissante, je ne savais pas comment lui apporter un peu de réconfort. L'idée me traversa l'esprit que j'y parviendrais peut-être en chantant. J'entonnai donc, d'une voix presque étouffée : «C'est la poulette grise qui a pondu dans l'église, elle a pondu un gros coco pour maman qui va faire un gros dodo, etc.», comme elle le faisait pour m'endormir lorsque j'étais petite.
Quelques secondes après que j'eus commencé à chanter, son visage devint d'une beauté indescriptible et son âme vint rejoindre la mienne. C'était extraordinaire, prodigieux! Je l'entendais chanter `` La chanson des blés d'or `` comme à sa dernière visite. Mais cette fois, c'est elle qui chantait et moi qui répétais les mots. Je me couchai à ses côtés et j'appuyai ma tête contre la sienne. J'avais nettement l'impression d'être dans son ventre. Au bout de quelques instants, je ne savais plus si c'était elle ou moi qui mourait. Soudain, bien que nous ayons été en plein jour, j'eus l'impression que l'obscurité envahissait complètement la chambre. Je vis se dessiner comme une lune - ou peut-être un soleil, je ne sais pas - et j'entendis maman chanter le refrain de la chanson: «Tout doucement». Je savais de façon certaine que c'était à mon fils décédé qu'elle dédiait cette chanson. Tendres moments que je me remémore très souvent!
Je me rendais compte que l'heure de la séparation était venue. Je fondis en larmes et la suppliai : «Maman, emmenez-moi avec vous!
- Chut! me répondit-elle. Je ne peux pas, mon tout petit!»
Instantanément, je compris que si je l'accompagnais, ne serait-ce qu'un peu plus loin, je mourrais moi aussi. Je pris également conscience qu'elle ne me laissait pas et que moi, il fallait que je reste. C'était simplement son corps devenu impuissant qui lui redonnait sa liberté.
Je sentis sur mon bras la main de maman qui me serrait très très fort quand une voix me fit sursauter. C'était l'infirmière qui nous disait, à mes deux sœurs et à moi : «C'est fini!» Moi, j'ai pensé de toute mon âme : «Mais non, ce n'est pas fini! Au contraire, elle a recommencé à chanter!»
Tout en séchant mes larmes, je me suis assise sur sa chaise berçante, tout près de son lit, et j'ai fredonné je ne sais combien de fois la dernière phrase de la chanson qu'elle venait tout juste de chanter à mon fils : «Et c'est ainsi qu'on entre dans la vie, tout doucement, tout doucement.»
Tout doucement, maladroit et timide
Monsieur bébé tente ses premiers pas
En souriant de sa lèvre candide
À sa nounou qui lui tend les deux bras.
Puis il s'endort, joyeux, l'âme ravie,
Sur les genoux de sa bonne maman.
Et c'est ainsi qu'on entre dans la vie,
tout doucement, tout doucement.
Étai-ce un message de maman? Pour ma part, je suis certaine que oui.
En m'invitant à l'accompagner jusqu'à la porte de la
Grande Demeure , elle m'a fait connaître la manière dont on entre tout en douceur dans
L'Autre Vie. Ce fut le dernier cadeau d'anniversaire que maman me fit, (maman est décédée le jour de mon anniversaire de naissance) ainsi que la dernière leçon de vie qu'elle me donna. Je ne vois qu'une seule façon de la remercier pour ce précieux et inestimable présent, c'est de propager du mieux que je le peux les valeurs qu'elle m'a laissées en héritage :
Amour, Partage et Fraternité.