LE SENTIER
Par un matin d’automne ensoleillé, les murs de mon nid douillet semblent se resserrer, j’ai du mal à respirer. La tête trop pleine, le cœur en chamaille, il me faut prendre l’air, me retrouver dans un ailleurs pour mettre de l’ordre dans toute cette pagaille. J’attrape mes clés, m’engouffre dans ma voiture, je roule au gré du temps. Sans trop savoir ni comment, ni pourquoi, je suis sur l’autoroute quinze, direction nord. Après des dizaines de kilomètres, comme si une petite voix me murmurait à l’oreille que j’étais arrivée à destination, j’emprunte la sortie soixante-sept. Continuant à suivre mon instinct, je traverse village après village et au hasard du chemin, à droite, sur un grand saule pleureur, un écriteau me souhaite la bienvenue dans la forêt des Pays-d’en-Haut. J’ai la certitude qu’il s’agit de mon lieu de rendez-vous.
Je laisse mon auto au bord de la route et à pas feutrés, je pénètre dans cet antre. Les bouleaux sont dégarnis, les érables ont revêtu leur manteau de rubis, le sol est recouvert d’un tapis ambre. Les bruits de la ville se sont tus, remplacés par la complainte de la tourterelle triste, le gazouillis de l’hirondelle et la symphonie du vent. Le calme qui y règne est palpable, je le ressens jusque dans mes os. Les soucis, les tracas ne peuvent résister à l’emprise de ce chemin feuillu. Comme par magie, un poids sans mesure vient de s’envoler, j’ai l’impression d’avoir des ailes.
Seule avec ma vie, je m’enfonce dans ce paradis. Guidée par Dame Nature, je la laisse me porter vers l’infini. Le paysage est rassurant, mais tout aussi inquiétant. Un craquement. Je m’arrête. À la vitesse de l’éclair, un lièvre alarmé par ma présence, court se réfugier dans son terrier. J’ai perturbé sa quiétude. Sa course a réveillé le pic-bois juché dans le tremble sur ma gauche. Il envoie aussitôt un signal au garde forestier. J’attends. Un geai bleu vient alors voir de quoi il en retourne. Constatant que je ne suis d’aucune menace, il reprend son envol et disparaît à travers les branches. Le cœur léger, je continue mon pèlerinage.
Soudain, mon regard est attiré par une lumière, un rayon de brume bleutée. J’entends une mélodie, une mélodie céleste, un concert digne des plus grands virtuoses. Cette aria dégage un tel magnétisme que, bon gré mal gré, il faut que je m’approche, que j’aille voir, que je découvre ce qui se cache du côté du soleil levant.
Là, tout près, une chute de diamants qui, lorsqu’elle atteint le sol, s’évanouit pour revenir, à peine quelques instants plus tard, dans une volupté aux couleurs de l’arc-en-ciel. Une vision. La beauté dans son apparat des jours de fête. J’ai le souffle court.
Poussée par je ne sais trop quelle force, en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, j’ai fais cent pas, je suis droit devant ce tableau de maître. Bouche bée, je m’assois sur une roche de mille ans, couverte de graffitis, de promesses d’amour éternel, de déclarations solennelles : Madeleine aime Marcel; Charlie, tu es mon meilleur ami; à toi pour la vie ma jolie Julie, une simple date inscrite à l’intérieur d’un cœur tracé maladroitement à la peinture rouge. Subitement, mon attention est détournée, la douce coulée devient un torrent puissant et la musique fait écho sur les montagnes.
Rivée à ce siège de fortune, mon regard ne peut se détacher de ce chapelet de gouttes d’eau. Tout à coup, les images de mon enfance déroulent les unes après les autres. C’est hallucinant. De fil en aiguille, les années s’enchaînent à la vitesse du vent. Si bien que, dans un bruissement d’ailes, je suis transportée dans une dimension irréelle. Le film qui débobine m’est totalement inconnu. Néanmoins, c’est bien moi, je suis la tête d’affiche. Mon esprit n’arrive pas à enregistrer chaque pixel. J’ai le vertige. Mon cœur se met à battre la chamade. Je respire profondément les parfums : la Provence dans un voile de lavande, la cour arrière dans une brise de lilas, la chanson des feuilles mortes. Je perds pied. Tout devient intemporel. Le ciel et la terre se confondent. Les questions, les réponses se bousculent en cascade.
Brusquement, je sens une présence. J’ai beau regarder à gauche, à droite, devant, derrière, il n’y a personne. Pourtant, j’aurai juré que quelqu’un avait doucement passé son bras autour de mes épaules dans un geste de tendre réconfort.
Combien de temps a duré cette extase? Assez longtemps pour permettre aux étoiles de se joindre au décor et à l’écran de larmes angéliques, de s’évaporer. J’émerge de ce brouillard, je retrouve mes esprits, j’oserais dire que je réintègre mon corps. Je ne peux expliquer cet état de grâce. Chose certaine, je viens de vivre une expérience inoubliable, je viens de toucher au bonheur.
Toujours submergée par ce sentiment de bien-être, lentement je quitte ce havre de paix. Je suis presque arrivée à la frontière des deux mondes, il ne reste que quelques enjambées, quand, sur une souche couverte de mousse de chêne, je vois cet écureuil noir qui monte la garde tel un gardien de phare. Un sourire dans les yeux, comme un ami, il me fait ses adieux.
Plus libre que l’oiseau, plus légère qu’une plume, plus forte que le roc, mais aussi plus fragile que le cristal de Baccarat, je reprends le sentier de la vie.
© Rachel APRIL
Source: Le village virtuel des 50 et plus
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