ON S'AIMERA TOUJOURS

C'était un samedi plutôt frisquet. La neige dansait avec le vent, on ne voyait pas plus loin que le bout de son nez. Ève-Marie célébrait son quatrième Noël.

Ses parents m'avaient caché tout près du feu de cheminée qui réchauffait le grand salon. Le crépitement des flammes accompagnait les cantiques de circonstance dans une parfaite harmonie.

L'heure de la distribution des cadeaux avait sonné. Des paquets, plus colorés les uns que les autres, jonchaient le sol tout autour du majestueux sapin rempli de guirlandes et de lumières multicolores. On aurait dit un parapluie d'étoiles dans un ciel d'encre. Ses effluves embaumaient la pièce en se mêlant à l'arôme de la dinde rôtie. Une soirée digne d'un conte de fées.

La fébrilité était à son comble. Cette petite fille haute comme trois pommes, blonde comme le soleil au zénith de l'été, avec des yeux de jade, n'en finissait pas de s'émerveiller en déballant les innombrables surprises. Puis, vint mon tour. Quand elle m'a aperçu, le cri de ravissement qui s'est échappé de sa bouche gourmande, m'a transporté de joie. "C'est lui, c'est lui maman!" s'est-elle écriée en me serrant très très fort tout contre son cœur. Commençait alors ma vie!

Ce soir-là même, j'ai dormi avec Ève-Marie. Son lit était douillet et son corps potelé, tout chaud. Elle m'enlaçait et me couvrait de baisers. Ses longues boucles me chatouillaient le nez, une vraie douceur. Le profond sommeil nous a gagné tous les deux après qu'elle m'eût juré : " On s'aimera toujours ".

J'étais devenu son meilleur ami. À chaque sortie, j'étais du voyage. À l'image de ce couple de perruches d'Afrique, je pouvais nous qualifier d'inséparables. Puis arriva un certain mois de septembre. Ma compagne de jeu avait grandi et prenait le chemin de l'école. Je me sentais seul. Je regardais les heures s'égrener lentement à l'horloge et j'attendais impatiemment son retour. Le soir venu, on se retrouvait sous les couvertures et là elle me confiait ses secrets. Mon moment préféré de la journée! J'avais encore droit à une caresse et un gros bisou avant de s'abandonner dans les bras de Morphée.

Les années ont passé, le temps a laissé ses traces. Maman Julie avait maintes fois soigné mes blessures, mais ne pouvait rien pour celles de mon cœur. Ève-Marie s'était fait de nouveaux amis. Je ne recevais plus ses confidences et pire, je dormais maintenant sur la berçante. Désormais je partageais les lieux avec une adolescente et je craignais le jour où elle déciderait de me quitter pour de bon.

Branle-bas de combat, on rénove. Ma complice d'avant a besoin d'un décor au goût du jour pour s'harmoniser avec sa vie de jeune femme. Cette fois je n'y échappe pas. Elle me soulève, me sourit et, en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, me voilà au rebut. Mon cœur est en miettes, je pleure en silence. Soudain, prise de remords ou de regrets, je ne sais trop, Ève-Marie vient me tirer de cette demeure que je croyais la dernière. Heureusement pour moi, elle ne peut s'y résoudre. Je prends alors le chemin d'une boite de carton et me retrouve au fond de la penderie.

Le temps suit son cours. L'heure du départ a sonné, Ève-Marie va finalement épouser Jérôme. Les tourtereaux filent le parfait bonheur.

Grande nouvelle. Dans neuf mois, bébé Amélia fera de ce couple, une famille. La petite chambre, qui jusque-là servait de débarras, sera transformée en royaume pour la princesse à naître. Très souvent, la future maman s'installe dans notre berceuse et admire ce décor féerique en chantant déjà de douces mélodies à cet enfant tant désiré.

Amélia a grandi et court maintenant partout. Quelques fois, je l'entends babiller. J'aimerais tant la voir, lui parler de sa mère, mais je ne suis qu'un souvenir qui est caché parmi tant d'autres. Je dors au sous-sol depuis tellement longtemps que j'ai acquit la conviction d'avoir été complètement oublié

Un samedi glacial de décembre, Amélia a un gros chagrin. Ma tendre amie a épuisé toutes ses ressources, rien ne semble pouvoir consoler sa fille. Si seulement elle pensait au bon vieux temps pour se rappeler comment je savais sécher ses pleurs et soulager son cœur.

Faut-il croire qu'elle m'a entendu? Là voilà qui descend le grand escalier et se dirige vers le placard, MON placard. Elle tire la boite. Ça y est presque. Enfin, elle soulève le couvercle. J'ai accroché mon sourire des dimanches, ma boucle framboise est bien un peu froissée, mais elle ne semble pas le remarquer. Les yeux mouillés, Ève-Marie pose sur moi un regard affectueux et dans un geste si familier, me caresse la tête. Je revois alors le bout de chou d'antan tout excité en ce soir de fête lorsque nous avons fait connaissance. Je ne peux décrire l'instant d'immense bonheur qui m'envahit et qui chasse, comme d'un coup de baguette magique, ces années d'absence.

De retour auprès de sa colombe chagrine, Ève-Marie se penche vers elle et d'une voix tendre et aimante, lui murmure :

- Je te présente mon ami, Nounours!

La fillette, du revers de la main tente d'essuyer les larmes qui perlent sur ses joues. En me voyant, son visage s'éclaire d'un large sourire, elle tend les bras. En moins de deux, je reçois une grosse bise et j'ai peine à respirer tellement elle m'étreint.

Ce soir-là, en s'endormant tous les deux, serrés l'un contre l'autre, c'est elle qui m'a dit : "On s'aimera toujours".


© Rachel APRIL
Le dimanche 5 novembre 2006




Source: Le village virtuel des 50 et plus
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