Souvenirs (Le bleu terrorisant)
Nouvelle de Jeannine Landry



Les tables garnies d’hydrangées bleutées sont accueillantes, mes invités sont tous arrivés pour l’évènement de mon premier petit enfant qui va naître dans quelques semaines. Ma fille resplendit de bonheur ! Cette rencontre inattendue lui va bien Je me plais dans mon rôle d’hôtesse…mes invités prennent l’apéro sur la terrasse ; puis les regards se portent vers le futur héritier et les questions fusent ici et là. Je suis ravie en cette belle soirée d’août de recevoir toute la famille sous un firmament bleu azur. L’ombre d’un avion assombrit le décor et il disparaît : il plane très bas cet avion dit mon frère… beaucoup trop dit l’autre, c’est un bombardier ? Oui je crois dit le troisième. Puis les yeux de tous se figeront dans ma mémoire à tout jamais. Je vois le bleu du ciel s’obscurcir avec un mélange d’éclatements de sang dans un bleu morbide. Je me sens propulsée, soulevée de terre et rebondir dans les airs, une chute brutale se produit loin de mon lieu de départ, il fait une chaleur brûlante puis plus rien. Combien de temps ? Je ne sais pas. Une éternité.

Mon énergie revient quelques secondes pour soulever la porte qui me retient coincée. Un silence mortel, cadavérique, envahit l’espace. Suis-je vivante parmi tous les miens… silence encore… à mes cris personne ne répond. Je brûle de partout, c’est un cauchemar et je vais me réveiller parmi eux. Non me dit mon regard… un bombardement peut-être ? Oui, l’avion… un bombardier a dit mon frère. Puis je me souviens des couleurs multicolores des bombes larguées sur nous, c’est bien ça. Je suis un esprit vivant je n’ai plus de corps, il brûle lentement entre ciel et terre. Le soleil couchant resplendit de ses rayons jaunes et rouges dans un firmament contenant des bleus dépareillés, l’horizon ne change pas il est toujours à l’ouest même sous les bombardements. DÉSESPÉRÉE, suis-je dans quel pays ? Je l’ignore, je suis qui ? Mon nom ? Plus de nom je ne vois qu’un petit enfant dans mon souvenir lointain, l’enfant dans l’utérus de ma fille, je ne pense qu’à lui Les derniers rayons de soleil confirment mon existence. J’ai survécu entre tous, le soleil est ma boussole, les étoiles mes guides, la nuit fraîche apaise un peu les douleurs de l’âme, celles du corps, je les ressens à peine tant je suis DÉSESPÉRÉE. Pourquoi ai-je survécue en implorant le ciel bleu-mauve qui m’inspire la paix et la guerre. Je marche des jours sans but. Je vais vers quoi ? Il n’y a que des cadavres et des objets tordus de toutes les formes. Autrefois des êtres vivants, maintenant ils sont devenus des statues bleues charbonnées je les salue et leur parle avec confusion le silence est la règle d’or ; je marche et parfois je me retourne pour revoir les miens. Je ne sais plus si je suis seule sur cette terre, et pourquoi survivre? Cette question me hante sans cesse. Je t’ai choisie, tu seras mendiante de paix, de faim et de soif ; oui la faim elle me tenaille de partout, et la soif ? Tu as soif de moi Dit- il ? Une voix enfin, une voix… mais non, je me parle. Non je ne suis pas prophète comme au temps de Moïse, je suis bien dans mon époque car des bombes ont détruite la planète terre, il n’y avait pas de bombes dans son temps. Je supplie mon Maitre de m’apprendre à survivre; mendiante de tout, tu te nourriras de déchets, cherche et tu me trouveras; puis je cherche et je trouve des barres de fer tordues et des ustensiles des champs; je creuse sous les décombres et je trouve, oui je trouve la terre plus fertile après des jours de marche. L’espérance vient me toucher pour la première fois… oh oui… je trouve des vers de terre vivants, quel bonheur ! La faim n’a pas d’entendement je me délecte et ça étanche la soif, plus j’avance plus je trouve; encore des corps… moins grillés. Une douce brise flatte mes plaies, j’avance avec espoir, oh bonheur, c’est un arbre, il bouge ! Je tombe sur mes genoux, une feuille verte intacte descend tout doucement dans ma main. J’embrasse cet arbre, un ami ! J’ajoute mes vers de terre a ma feuille verte saupoudrée d’os broyés, assise a ses pieds je savoure ce repas austère, je médite, je maudis les guerres, je maudis Dieu. Trop tard Dit-il, tu es sauvée, tu es sur la route de la lumière ! Tiens prend cette écharpe et couvre- toi. Tu apporteras l’espérance, là, devant toi ! Regarde, les hommes ont besoin de connaitre la Quiétude !





Source: Village virtuel des arts et des loisirs créatifs
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